Où va la Roumanie?

22/08/2010

charrette

Tazlau, Moldavie roumaine, juillet 2010

« Nous sommes dans la merde« . Le taxi qui nous a conduits à l’hôtel la première nuit est amer. Il parle de son pays comme d’un « grand gâchis« . Selon lui, la Roumanie a un gros potentiel économique qui est « très mal exploité« . Quelques jours plus tard, une enseignante complètera ces propos : « Notre tissu industriel est en lambeaux, l’agriculture est en friche et le tourisme est en baisse depuis trois ans« . Vingt ans après l’instauration du régime démocratique, l’heure est au doute. Après la chute de Ceaucescu en 1990, le peuple,  prudent à l’égard des sirènes libérales, avait préféré la voie d’un communisme modéré. Il a fini par porter une équipe de centre-droit au pouvoir en 2004, mais après quelques années de décollage, notamment grâce aux délocalisations des entreprises occidentales, le pays souffre. La modernisation de la société est perceptible dans la capitale et les villes touristiques, mais ailleurs, rien n’a vraiment changé. Le chômage des jeunes culmine et les inégalités sociales sont criantes. Sur l’autoroute Bucarest – Cernavoda, on se fait doubler par des grosses cylindrées aux vitres fumées, mais c’est la Dacia Berlina des années 70 (la R12 rebadgée) qui occupe les routes régionales et secondaires.

La crise économique mondiale a fragilisé la Roumanie a tel point que le gouvernement a dû se résoudre à des mesures drastiques pour éviter la faillite à la grecque : passage de la TVA de 19 à 25 % et, chose impensable en France, réduction d’un quart du traitement des fonctionnaires notamment. Aujourd’hui, un professeur de langue vivante avec 25 ans d’ancienneté gagne 250 euros par mois. Le salaire des ouvriers de la fonderie et des mineurs dépasse à peine les 150 euros. La fragilité économique et sociale est telle que certains m’ont fait part de leur nostalgie communiste : « On ne pouvait pas avoir deux voitures, on ne pouvait pas sortir du pays, mais tout le monde avait un travail et la cellule familiale était préservée.»  Aujourd’hui, les plus motivés tentent l’aventure professionnelle hors du pays. Ils s’expatrient en Allemagne, en Italie ou en France pour ramener une partie de leur salaire à leur famille. Mais au bout de trois ans, ils s’épuisent et retrouvent la précarité.

L’espoir viendra peut-être du tourisme, parce que la Roumanie est un pays attachant et souvent magnifique. Mais sans une politique volontariste de valorisation des ressources naturelles et une professionnalisation des hébergements, elle ne pourra attirer durablement les voyageurs. Une professionnalisation qui ne doit pas rimer avec uniformisation. Ces dernières années, les pensions ont fleuri, dans certaines vallées des Carpates et dans le Maramures, avec pour conséquence un accueil complètement anonyme et froid. Le béton s’est aussi emparé de toute la moitié sud de la côte de la Mer Noire et le syndrome « Costa Brava»  gagne maintenant vers le nord, menaçant des sites d’une grande beauté, jusqu’aux portes mêmes du Delta du Danube. Heureusement, des initiatives sont menées pour préserver l’authenticité de la Roumanie. Le développement de réseaux d’hébergement chez l’habitant, notamment en Moldavie et dans le Maramures, offre aux fermiers des ressources supplémentaires tout en permettant au touriste de s’immiscer dans la vie locale. C’est exactement ce que nous avons essayé de faire, et c’est ici que le voyage a été le plus intense.

14 commentaires

La chance de ces pays peut être le tourisme, mais malheureusement c’est à double tranchant, et le tourisme peut être aussi la cause de leur pire tourment…
Et la crise ne va rien arranger, l’on ne sort pas facilement de dizaine d’années de dictature dure… Surtout quand on n’est pas vraiment aidé…

par Gilsoub le 22/08/2010 à 22:37. #

[...] Ce billet était mentionné sur Twitter par Ecolo-Info, Veronique Etienne. Veronique Etienne a dit: RT @ecoloinfo: Chez Richard… Où va la Roumanie? http://bit.ly/b3uPFu [...]

par Les tweets qui mentionnent Où va la Roumanie? | A PART SOI -- Topsy.com le 22/08/2010 à 23:49. #

Gilsoub, c’est bien pour ça que je parle d’une certaine forme de tourisme. La Roumanie n’a pas intérêt à calquer son schéma touristique sur les pays méditerranéens. D’abord parce que sa côte est très limitée. Elle ne tiendra jamais la comparaison avec l’Espagne ou l’Italie en raison d’un rivage uniforme et de villes sans Histoire (Ceaucescu ayant tout rasé). Ses atouts sont la campagne, d’une beauté extraordinaire, et la montagne, qui reste à valoriser par la création de chemins, refuges et centres d’interprétation par exemple. C’est pour ça que j’évoque le tourisme rural. Mais bien sûr, la Roumanie ne peut s’appuyer sur une seule industrie pour organiser son redécollage. L’énergie verte en est une autre. D’importants projets de parcs éoliens sont en train de voir le jour dans l’Est du pays, qui pourrait bientôt abriter le plus grand parc éolien d’Europe. Les grandes hélices blanches ont déjà permis à des villages de la Dobrodgea de sortir de l’ornière.

par Richard le 23/08/2010 à 08:16. #

Richard,
Magnifique photo, mais c’est un … cliché de le dire!
On s’est connus à Tazlau justement et ce que tu écris (si bien) sur la Roumanie correspond tout à fait à mes impressions et rencontres. D’ailleurs, au moins superficiellement, « from the road» , lorsqu’on la traverse, la Bulgarie paraît mieux s’en tirer que la Roumanie. C’est même le cas de deux autres pays statistiquement plus pauvres: la Moldavie et l’Albanie…

par Jean-Luc le 23/08/2010 à 18:19. #

Ton (excellent) article me fait penser à une formule SARTRIENNE qui disait» nous n’avons jamais été aussi libres que sous l’ocupation allemande» …moralité….la liberté de penser et la liberté tout court va-t-elle mieux que la possibilité pour tous de manger à sa faim…??? vaste dilemme…!!!dans beaucoup de pays dits libéraux, on engraisse les élécteurs à coup de « démocratie»  pour les anesthesier à coup de gauche, droite…et pendant ce temps là….!!!bien sûr je ne réponds pas à ta question!!! qui le peut??
NB;on engraisse les cochons pour les rendre meilleurs dans toutes les porcheries du monde..meilleurs à la consommation!!!et jamais aucun cochon ne s’est plaint!!!! CQFD

par géronimo le 23/08/2010 à 19:46. #

Eh bien, tu attaques fort, et surtout, fort juste.
J’étais allé là-bas en 2004, et les prémices de ce dont tu parles étaient déjà là, et redoutées par pas mal de gens croisés.

A l’époque déjà le tourisme rural se mettaient en place…malheureusement, il semble qu’il ait du mal à décoller.

Et je me permets de rajouter que vu l’époque que nous vivons ici en France, je ne suis pas sûr que la Roumanie soit en posture de communiquer positivement.

Pourtant, ça reste un des pays les plus attachants que j’ai visité en Europe…

par David le 23/08/2010 à 22:07. #

C’est intéressant, ce que tu rapportes, Jean-Luc. La maxime marxiste selon laquelle « l’apparence cache l’essence»  serait-elle particulièrement justifiée dans ces pays?

Géronimo, un récent sondage commenté dans un quotidien français rapportait qu’une majorité de Roumains continue à penser que le communisme est une belle idée (mais mal appliquée pour 41 % d’entre eux). Quand on est chauffeur de taxi à Bucarest et que l’on en vient à regretter un système qui a fait quand même, en 50 ans, plus de deux millions de morts, il y a de quoi se gratter le chapeau…

David, ce n’est pas par manque d’énergie et de volonté pourtant. De vrais réseaux essaient de structurer le tourisme rural, j’ai rencontré quelques-unes de leurs têtes de pont. Je vais donner des pistes dans la prochaine note.
Une immense majorité de touristes revient de Roumanie enchantée de son séjour et personnellement, je ne vois pas comment on peut préférer, l’été, les bords de mer français bondés aux collines du Maramures. Et pourtant, là-bas, les hôtels restent vides aux trois quarts: l’offre est largement supérieure à la demande. Il y a des préjugés tenaces sur une certaine austérité roumaine et les médias tronquent pas mal la réalité esthétique du pays. Moi-même je n’imaginais pas le pays aussi forestier.

par Richard le 23/08/2010 à 23:16. #

Ce doit être fascinant d’essayer de comprendre cette « ostalgie»  – comme il est toujours fascinant de regarder les articulations, frustrations et troubles d’un pays qui avance à tâtons. Ça me fait penser à un livre acheté il y a quelques années et oublié non lu je ne sais où : Je suis une vieille coco. Ça avait l’air absurde et sérieux. Roumain, en somme.

Pour le tourisme rural, je me souviens d’avoir rencontré le ministre roumain de l’Agriculture et du développement rural il y a 2 ans, alors très intéressé par nos « politiques»  d’accueil des nouveaux arrivants dans les campagnes françaises. Des nouveaux arrivants qu’il imaginait chez lui reprendre une agriculture vivrière et développer des dispositifs d’accueil innovants (genre we à la ferme, confitures Bonne Maman et ateliers feng-shui). Je ne sais pas si ses envies étaient bien réalistes, ni ce qu’elles sont devenues. Lui est en tout cas parti voir si l’herbe est plus verte à Bruxelles, nommé commissaire européen à l’Agriculture.

par élodie le 24/08/2010 à 16:02. #

Elodie, oui, fascinant, c’est le mot. Savoir ce qui motive réellement un peuple à s’encrouer à son récent passé, fût-il assez cruel. Il y a une longue Histoire de tourments, de turpitudes, qui a construit une culture politique particulière que l’Occident pourrait juger masochiste s’il ne considérait pas avec assez de recul ses propres travers.

par Richard le 24/08/2010 à 17:40. #

Un ami Tchèque m’expliquait un jour, ce qui, selon lui, différenciait différente ex-dictature, comme la Tchécoslovaquie de l’époque, et pourquoi certaine s’en sortait et pas d’autre. Sa théorie était que ceux qui s’en sortaient étaient ceux qui avaient connus la liberté avant le joug du communisme (ou autre !). La liberté est quelque chose de difficile à appréhendé quand elle n’est pas présente dans la culture, la mémoire d’un peuple. Même pauvre, le citoyen qui se tenait à carreau, politiquement parlant, était logé, avait un travail et pouvait nourrir un tant soit peu sa famille, sans avoir besoin de se battre. Aujourd’hui, beaucoup n’on rien gagné de plus, voir on perdus leur place ou la terre qui leur était attribuer, et vive plus mal qu’avant… et pour eux la liberté reste un concept assez vague, quand la seule éducation reçue était : « l’état veille sur vous dormez en paix… »

par Gilsoub le 24/08/2010 à 23:17. #

Très intéressant, ton témoignage, Gilsoub. Il éclaire des propos rapportés par un écrivain ukrainien ce mois-ci dans Philosophie Magazine (que je recommande chaudement avec un dossier sur le déclin de l’empire européen, entre autres), selon qui la Révolution orange a été un échec là-bas compte tenu de la corruption qui s’y est installée et que l’Ukraine doit revenir provisoirement à une dictature pour imposer un Etat de droit…

par Richard le 26/08/2010 à 08:22. #

Je passais par là et j’ai vu de la lumière.
Juste un « coucou»  donc ce soir, et je promets de repasser à tête reposée pour en apprendre davantage sur ce pays, grâce à tes articles et aux commentaires. Bise.

par Chaperon Rouge le 26/08/2010 à 20:26. #

Oui oui, Chaperon Rouge, reviens vite ! On a besoin de ta sensibilité pour révéler tout ça !

par Richard le 26/08/2010 à 20:43. #

Tout dépend bien sur de comment le vivent les Roumains au jour le jour … eux bien sur comparent avec ce qu’ils vivaient ce qui n’est seulement encore « qu’hier.» 
Le même phénomène se passe en Russie, en Irak où bien encore en Yougoslavie. Ou commence le bien-être du commun des mortels par rapport à la mafia grandissante??
Tu as bien fait de prendre ces photos qui nous apparaissent paisibles et mieux vaut s’y tenir. Si on gratte… il n’y a plus de retour possible sur les clichés.

par Thérèse le 26/08/2010 à 22:28. #