L’an brume des vieilles collines

Au-dessus de la vallée de la Dourbie, Haut-Languedoc, janvier 2016

Joie par-ci, joie par-là. Il y a quelque chose d’artificiel à se revendiquer d’une perpétuelle joie – sans compter le réflexe pathologique qui consiste à prouver aux autres une émotion feinte à soi. Contraindre son coeur à la réjouissance l’appauvrit certainement, et le prive d’affections plus riches. Chercher la joie à tout bout de champ nous détourne aussi de la compréhension des jours. Le monde tel qu’il va mérite mieux qu’un sautillement à cloche-pied de l’esprit. Mieux que cette joie étale et sans nuance, punaisée comme un rideau de brume au-dessus d’une vallée qui rêve en silence de se laisser explorer.

la rencontre

rencontre

Chambarans, Isère, novembre 2014

Vieux village assiégé par deux anges, et novembre qui brille comme en mai. De l’eau claire et du cristal sur les bouches enfantines. A quelques vols d’alouettes, la forêt qu’on éventre. Ils n’en sauront rien, lancés à accrocher de la lumière par-dessus les marquises. Leurs chansons n’empêchent pas encore les arbres de tomber, mais elles raniment les pierres du rêve.

le ballon vert

ballonvert

village de l’Atlas, janvier 2014

 

« Il y a cette espèce de croyance en un monde délivré du mal,

Et des cris, et de la souffrance,

Un monde où envisager l’horreur de la naissance

Comme un acte amical

Je veux dire, un monde où l’on pourrait vivre

Depuis le premier instant

Et jusqu’à la fin, jusqu’au terme naturel ;

Un tel monde n’est en aucun cas décrit dans nos livres.

 

 

Il existe, potentiel. »

 

(Michel Houellebecq, Naissance aquatique d’un homme)

 

le roi Mohammed

1er janvier 2014

Premier jour de cette année, d’une pureté étincelante. Mohammed nous a accueillis sur la terrasse de sa maison en pierres. Adossé aux pentes de l’Atlas, le village où il habite n’a pas de nom. Le facteur n’y vient jamais. Pas la peine d’essayer de lui envoyer les photos qu’il nous a laissé prendre, il faudra les lui remettre en mains propres. Mohammed est un Imazighen, un homme libre. Il vit sous un ciel immense, parmi des oiseaux qui portent les doux noms de rubiettes et d’ammomanes. Il n’a presque rien mais il offre tout. Quand il nous a vu arriver, il a sorti le thé à la menthe, le pain berbère du matin et de l’huile d’olive dans des coupelles en faïence. Nous nous sommes régalés sous l’oeil amusé de sa famille. Les habitants du village cultivent le blé, tant bien que mal, en tirant des ânes qui braient leur fatigue sur une terre caillouteuse. Cette saison, il n’a presque pas plu. Les pentes de l’Atlas sont sans neige et l’on craint une nouvelle sécheresse.

Tout en bas de la montagne, des gens en socquettes jouent au golf sur un gazon toujours très vert toute l’année.

le bruit des carrioles

biertan

Biertan, Transylvanie, août 2010

Finalement, je ne sais pas si un voyage m’aura rendu plus mélancolique que la Roumanie. En feuilletant l’album photo (très peu d’images, beaucoup de sépias), je replonge dans un drôle d’état d’esprit, rythmé par le bruit des carrioles sur les nids-de-poules. La Roumanie a exhaussé le regret d’un autre monde, le regret d’un chemin collectif avec un peu plus de sens. Je ne sais pas comment ce pays pourrait trouver l’élan d’échapper à ce qu’il est aujourd’hui, coincé entre les noirs chicots de l’ère socialiste et les fondations déjà gâtées du libéralisme. Bien courageuse serait celle qui oserait lui prédire une autre voie. Je vois mal une jeunesse monter au créneau comme dans les pays arabes : la jeunesse roumaine n’existe pas. Les 18 – 30 ans désertent, ils préfèrent s’éparpiller sur le marché du travail européen plutôt que de combattre chez eux sur un front qui semblait jusque là truqué. Le pays paraît s’effondrer doucement sur lui-même, comme si sa douloureuse Histoire le retenait à elle.  Cette mélancolie roumaine, remarquez, est contagieuse. Quand je pense à ce qu’il pourrait advenir de la France d’ici mai 2012, c’est encore ce bruit des carrioles qui résonne sur mes idéaux creusés de nids-de-poules.

eldorado

route
Sapanta (en face, l’Ukraine), région de Maramures, Romania, août 2010

Mes bagages pour la route sont de plus en plus minces. Je veux lâcher prise, garder les mains libres pour saluer les oiseaux, les lents, les hauts oiseaux qui passent, et m’essuyer le front. Après tous ces choix difficiles dont aucun ne m’a délivré, je n’ai plus qu’à me laisser porter au fil du chemin qui serpente devant moi, le plus mystérieux, le plus étroit. Je laisse le chat à sa gamelle, quelqu’un viendra la remplir à ma place. J’emporte ce qui pèse le moins lourd, ce qui ne griffe pas : ton sourire songeur près du carrousel, ta petite robe d’été comme un nuage blanc qui flottait dans le feu de ce solstice-là. Le vent, les lunes et le silence m’accorderont leur bienveillance encore un peu, ils m’aideront peut-être à briser ces années mal fagotées qui strient maintenant mon regard. Il me tarde, à vrai dire, de remonter la source de mes inquiétudes, de te revoir dans ce premier jour ébloui, à peine habillée de diaphanes promesses. Je veux être riche de ce bout de vie là, de ce court instant qui m’a porté jusqu’à tes lèvres. Gagner la soutane d’un grand chêne ensommeillé pour te rêver toujours, oeuvre vivante, sans âge et sans limites.

l’invisible lumière

soleil

Tazlau, chez Angelica et Septimiu, Moldavie roumaine, juillet 2010

On a connu des jours meilleurs. Plus gaillards, plus remplis d’espoir, c’est sûr. Je me suis souvent demandé si les souvenirs de bonheur pouvaient éclairer les heures sombres. Si les sourires grappillés entre deux peines pouvaient remettre un peu de chaleur dans l’âtre humide. Mais au fond, de quels sourires parle-t-on? Dans l’album d’hier, les pages qu’on tourne encadrent un rai de douceur, celle-là même dont nous ne parlions pas de peur qu’elle ne s’échappe trop vite. Mais le soleil n’a jamais brillé qu’à travers quelques vignettes,  jolis instants fugaces qui ouvrent un peu le ciel avant d’autres bourrasques. « Le soleil est rare, et le bonheur aussi« , valsait Gainsbourg dans les bras de Melody. Alors je ne sais pas comment nous surmonterons les choses qui se passent ici, toujours un peu plus graves, là-bas aussi, un peu partout. Je ne sais pas avec quelles forces de quel passé nos pas trouveront le bon chemin tous ensemble, sans plus ni fatigue ni cahot. J’ai beau chercher dans les journaux, je ne vois pas, non, à part les bourses qui remontent. Alors tant qu’à les laisser remonter, ce soir j’irai fouiller dans tes cheveux.

« Parure, vivante, brièveté changée en parure, fragilité faite parure » (Philippe Jaccottet, Les Pivoines)

Où va la Roumanie?

charrette

Tazlau, Moldavie roumaine, juillet 2010

« Nous sommes dans la merde« . Le taxi qui nous a conduits à l’hôtel la première nuit est amer. Il parle de son pays comme d’un « grand gâchis« . Selon lui, la Roumanie a un gros potentiel économique qui est « très mal exploité« . Quelques jours plus tard, une enseignante complètera ces propos : « Notre tissu industriel est en lambeaux, l’agriculture est en friche et le tourisme est en baisse depuis trois ans« . Vingt ans après l’instauration du régime démocratique, l’heure est au doute. Après la chute de Ceaucescu en 1990, le peuple,  prudent à l’égard des sirènes libérales, avait préféré la voie d’un communisme modéré. Il a fini par porter une équipe de centre-droit au pouvoir en 2004, mais après quelques années de décollage, notamment grâce aux délocalisations des entreprises occidentales, le pays souffre. La modernisation de la société est perceptible dans la capitale et les villes touristiques, mais ailleurs, rien n’a vraiment changé. Le chômage des jeunes culmine et les inégalités sociales sont criantes. Sur l’autoroute Bucarest – Cernavoda, on se fait doubler par des grosses cylindrées aux vitres fumées, mais c’est la Dacia Berlina des années 70 (la R12 rebadgée) qui occupe les routes régionales et secondaires.

La crise économique mondiale a fragilisé la Roumanie a tel point que le gouvernement a dû se résoudre à des mesures drastiques pour éviter la faillite à la grecque : passage de la TVA de 19 à 25 % et, chose impensable en France, réduction d’un quart du traitement des fonctionnaires notamment. Aujourd’hui, un professeur de langue vivante avec 25 ans d’ancienneté gagne 250 euros par mois. Le salaire des ouvriers de la fonderie et des mineurs dépasse à peine les 150 euros. La fragilité économique et sociale est telle que certains m’ont fait part de leur nostalgie communiste : « On ne pouvait pas avoir deux voitures, on ne pouvait pas sortir du pays, mais tout le monde avait un travail et la cellule familiale était préservée. » Aujourd’hui, les plus motivés tentent l’aventure professionnelle hors du pays. Ils s’expatrient en Allemagne, en Italie ou en France pour ramener une partie de leur salaire à leur famille. Mais au bout de trois ans, ils s’épuisent et retrouvent la précarité.

L’espoir viendra peut-être du tourisme, parce que la Roumanie est un pays attachant et souvent magnifique. Mais sans une politique volontariste de valorisation des ressources naturelles et une professionnalisation des hébergements, elle ne pourra attirer durablement les voyageurs. Une professionnalisation qui ne doit pas rimer avec uniformisation. Ces dernières années, les pensions ont fleuri, dans certaines vallées des Carpates et dans le Maramures, avec pour conséquence un accueil complètement anonyme et froid. Le béton s’est aussi emparé de toute la moitié sud de la côte de la Mer Noire et le syndrome « Costa Brava » gagne maintenant vers le nord, menaçant des sites d’une grande beauté, jusqu’aux portes mêmes du Delta du Danube. Heureusement, des initiatives sont menées pour préserver l’authenticité de la Roumanie. Le développement de réseaux d’hébergement chez l’habitant, notamment en Moldavie et dans le Maramures, offre aux fermiers des ressources supplémentaires tout en permettant au touriste de s’immiscer dans la vie locale. C’est exactement ce que nous avons essayé de faire, et c’est ici que le voyage a été le plus intense.