guerillero

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Trinidad, août 2015
Il m’a repéré en train de pointer l’objectif ici et là. Le vieil homme se plante devant moi et la discussion s’enclenche avec une surprenante confiance. Il me raconte tout de go avoir rejoint l’armée rebelle de Fidel Castro à dix-sept ans lorsque celle-ci, positionnée dans les montagnes impénétrables de la Sierra Maestra à l’est de l’île, préparait la fameuse révolution. L’homme me parle d’attaques violentes, de massacres d’étudiants perpétrés par l’ennemi Batista. « Il y a eu beaucoup de morts, beaucoup plus qu’on ne l’a dit à ce moment-là, des enfants, des femmes, notamment à Santiago de Cuba. » Il me dit encore qu’il fit partie des milices commandées par le Che pour contrôler le centre du pays, vers Santa Clara – au nord de Trinidad. Je ne saisis pas tous les détails mais reste impressionné par sa narration torrentielle, qui tranche avec son visage crevassé. Son histoire semble intimement liée à celle de Cuba, elle lui brûle encore les lèvres. Plus tard dans un café proche, je retrouve l’homme à la chemise jaune dans la ruelle en train de me regarder manger. Il est resté là, adossé au mur en plein soleil, pendant une vingtaine de minutes, avant de disparaître.

aux marches du palais

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Parque José Marti, Cienfuegos, août 2015
Partout à Cuba, les enfants. Leurs ballons, leurs dents blanches, leurs rires. Et une drôle de mélancolie aussi, qui les attrape souvent au coin des rues. Comme fatigués de courir après ce qu’ils ne savent pas encore nommer « avenir ». Cienfuegos, ville monumentale, peut-être la plus belle de l’île (non, ce n’est pas Trinidad), juxtapose l’opulence du passé colonial à la fragilité d’un présent « révolutionnaire », qui dure, dure, et assoupit parfois les consciences.

old riviera

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Soleil couchant sur le Malécon, La Havane, août 2015
Après le safari géant de l’Afrique du Sud l’an passé, il fallait revenir à l’humain. J’avais à nouveau soif d’arpenter les villes, de me perdre dans les ruelles, de dire bonjour aux gens et passer du temps avec eux. Je voulais rajouter des couleurs inédites à ma palette, sentir un autre monde palpiter sous mon regard. Depuis quelques années déjà, Cuba me titillait. Pour son histoire singulière, minuscule pays ayant osé défier l’acromégalie américaine à sa porte, pour les fantasmes politiques que le pays continue aussi de cristalliser, sous l’effet de clichés savamment maniés. Pour ces mêmes raisons, Cuba m’effrayait un peu : au-delà de ses icônes qu’on agite comme des maracas, quelle vérité le pays est-il capable d’offrir à ses visiteurs? Je redoutais un peu l’insincérité d’un décorum peint et repeint comme les ailes de ces vieilles américaines qui effleurent encore les pylônes de La Havane, mais l’accélération de l’Histoire ces derniers mois a fait voler en éclats les ultimes réticences. J’ai filé à Cuba avec un appétit de voir tout neuf et un sac bourré de questions. Je n’ai pas toujours osé les poser aux habitants (je ne sais que trop la « pudeur » qu’on leur impose souvent), mais ils m’ont offert, dans leurs regards et dans leurs gestes, des réponses que je n’attendais pas. Il n’est pas un pays qui m’ait autant surpris ou touché au coeur, en tous cas depuis l’Inde en 2008. J’ai aimé la joie désintéressée des enfants, la sagesse en trompe-l’oeil des anciens, la poésie débordant des rues les plus grises, ébloui par cette volonté farouche de tout un peuple de faire avec ce destin qu’on lui assigne depuis des lustres. Si les dirigeants se glorifient d’être les meneurs d’une révolution politique le long des rues balisées de slogans de propagande, une révolution bien plus grande m’a sauté aux yeux : cette manière propre aux Cubains de dépasser la réalité économique et sociale, dans la musique bien sûr, omniprésente, mais aussi en jouant de bon sens, d’altruisme, de courage, d’esprit curieux. Des valeurs dont l’Occident gagnerait peut-être à retrouver le sens : à tout instant, Cuba m’a rappelé ce que nous avons souvent perdu en cours de route. Un voyage initiatique donc, pour réapprendre la joie vive et la mélancolie douce dont j’ai essayé d’imprégner une poignée de photos (certaines ont mystérieusement disparu d’une carte mémoire) et un carnet de bord de 180 pages.

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Un an plus tard, les images de la savane continuent de défiler dans la tête, et les innombrables rencontres avec les animaux se télescopent toujours. Il faudra bien une saison supplémentaire pour exploiter quelques-unes de ces sensations. Elles se mélangeront alors à celles que je me prépare à aller cueillir, sur un autre continent, parmi d’autres regards. Le monde aura fait un pas de plus vers l’inconnu, nos propres vies auront aussi changé. A quoi ressemblera ce carnet la saison prochaine?

les grands départs

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Addo Elephant, Eastern Cape, août 2014
Cherchant la vérité ailleurs, ou plutôt s’efforçant de l’oublier, les pérégrins se déplacent d’un univers clos à un autre. Les pieuses familles suivent les itinéraires fléchés, où le mot « liberté » rutile sur des pancartes lumineuses. L’heure de la retraite ambulante a sonné, retraite horizontale, imperturbablement pendulaire d’une année à l’autre. Une mer étale et tiède, un peu plus tard au bout des goudrons en surchauffe, comblera le ravin béant de notre condition affreusement humaine. Distraction foncière qui vaut peut-être mieux que cette lucidité, pourvoyeuse de vertige et de mélancolie sans fin.
« Rien ne te mène autant que l’illusion! » (Ibn « Atâ » Allâh, Sagesses)

je me souviens des fleurs (2)

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Nigritelle noire (Nigritella rhellicani), Belledonne, Isère, juin 2015
De ces Nigritelles, discrètes dans la masse végétale du plateau d’Emparis de juillets incendiaires, de leurs pyramides purpurescentes sur les rases pelouses du Valgaudemar. Je me souviens de ma dévotion pour les respirer, agenouillé dans l’herbe pieuse, posant avec précaution mes narines sur leur épi pour m’étourdir de leur vanille. Nigritelles ô combien odorantes, parfum de rose bonbon, baume boum-boum au coeur à mi-course entre deux escarpements, havre de senteur idéale. Orchidée-force qui me recharge par simple contact olfactif, Orchidée qui voudrait aussi me retenir de ses doigts tentateurs, aux crochets desquels l’été serait plus intense et épais comme le sang.  

je me souviens des fleurs (1)

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Tulipe sauvage (Tulipa sylvestris), Vallon de Combeau, Vercors, mai 2015
Des Tulipes sauvages du Queyras, du côté de Saint-Véran, de celles de Chartreuse, parmi les dernières Morilles, tout près des Mouflons. Des flambeaux de Tulipes encore, sur le Vercors, les Hauts-Plateaux, les flamberges du vallon de Combeau, dans ces mois de mai toujours triomphaux. Chaque printemps, les fleurs font rejaillir, plus vives, les couleurs d’un sentiment ancien. En montagne, nous ne sommes que de passage, mais les fleurs, pas même délogées par les longs mois de neige, renaissent à chaque fois au même lieu, téméraires, opiniâtres. Et le coeur est comme elles, enraciné ailleurs qu’en nos corps en fuite, pulsant la même sève céleste, imperturbable aux bourrasques assignées, s’acharnant, cadeau de notre histoire dans le vent qui à peine l’effleure.

notre solitude africaine

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Eléphant d’Afrique sur la piste de Lower Sabie, Kruger, juillet 2014
Toute la substance des époques est là, errant dans l’aveuglant soleil de midi, quand les manuels d’histoire voudraient nous faire croire que tout est révolu, englouti, figé dans la nuit sédimentaire. Le passé n’a cessé de se mouvoir dans le présent, il est sa trace la plus vivante, son ombre alourdie de solitude et de peine.
(Et je n’ai pas su pourquoi cet éléphant, seul et vulnérable. A-t-il échappé aux massacres perpétrés contre son espèce? A-t-il atteint les rives antédiluviennes du Limpopo sans s’épuiser? Un autre troupeau a-t-il su l’accueillir avec bienveillance de l’autre côté de la frontière?)

harmonia mundi

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détail d’une aigrette de Pissenlit sp. (Taxacorum sp.), Vercors, Drôme, mai 2015
Soumis aux contre-alizés, l’infini petit monde résiste grâce à la bienveillance des poètes. Dans la lumière de leur hampe, il se déplie encore, fleur poussant ses fleurs, par-delà les galaxies descellées. La Terre, vue du ciel de la prairie, ressemble à l’iris effrangé d’un oiseau dans son nid de sommeil. Qu’ombre et pluie malmènent ses plumes, le chagrin est fertile : il en germera toujours un printemps.

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Pulsatille printanière (Pulsatilla vernalis) et Chrysomèle bleue (Oreina menthastris), col de Corbières, Oisans, mai 2015

Ne pas se fier à leurs couleurs rutilantes. Dès leur élaboration dans l’oeuf et tout au long de leur cycle de vie, ces miroitants coléoptères d’apparence délicate déclinent différentes stratégies de défense, pour le moins redoutables. Les Chrysomèles produisent des substances toxiques qu’elles exsudent par tous les pores quand elles se sentent inquiétées. Une production recyclable, car elles ont la faculté de récupérer les molécules par un ingénieux système d’auto-pompage, pour les réutiliser plus tard. Les larves elles-mêmes émettent des nuages irritants, élaborés à partir des composés de la plante sur laquelle elles se sont installées. Dans le secret des pétales plumeteux de l’Anémone, les Chrysomèles ont inventé l’arme chimique durable.

l’entrée en ma terre

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Forêt des Brulas, Valbonnais, Isère, mai 2015
Entrer dans une forêt comme on déchire le temps. Le foulage des feuilles sans âge, les mêmes aujourd’hui qu’il y a cent mille ans, tient de l’engagement. Nous renonçons sous la voûte agreste aux routes toutes tracées et aux gestes accomplis pour leur préférer la sente lente et l’espace incertain, l’indéchiffrable rumeur sous la ramure et le langage dépoli des pierres. S’ouvre à chaque pas un rêve de vie intérieure, qu’animent la mousse et le lichen amourachés, dans un désordre d’herbacées dont une seule rappelle par son nom, petitement, le parfum citadin: parisette, que son association à un champignon souterrain protège du manque de lumière. Ici dans la forêt chaque être trouve sa place, comble un vide et entretient l’humifère, avec sa magie propre et grâce à tous les autres. La forêt abrite un rêve de vie ensemble, soustrait aux décrets officiels et porté à la profusion des étoiles.

l’ange aux yeux de sang

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Elanion blanc (Elanus caeruleus), vers Addo, août 2014
Fidèle compagnon de voyage, l’Elanion pose sa silhouette fantomatique sur tous les continents. Sentinelle blanche, postée sur son arbuste ou un poteau, le long des routes grêlées de cailloux, parfois volant sur place au-dessus de la campagne sèche. A l’écart, discret mais parfois étonnamment familier, presque citadin en Inde – à moins que là-bas la ville l’ait déjà rattrapé. Première observation du rapace quelque part entre Torrejon El Rubio et le désert de la Serena, dans la Renault Espace brinquebalante la joie folle des cinq jeunes ornithologues pour leur premier Tour d’Espagne. Je me souviens aussi d’une « pluie » d’Elanions après l’orage, sur la route de Cordoue après trois jours de vaines recherches sous un soleil de plomb. Elanion porteur d’un influx quasi métaphysique – comme une découverte chaque fois recommencée. Cette fois-là tout au bout de l’Afrique, l’oiseau s’est hissé comme en gourou, affairé à trouver l’équilibre sur un fragile podium, s’aidant de ses ailes d’albatros presque trop longues. Soixante clichés en rafale et celui-ci avec son oeil le plus perçant, rapace, lointain. Si proche.

beauté invisible

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Raphicère du Cap (Raphicerus melanotis) dans la végétation folle du fynbos, région de Bontebok, août 2014

A droite, à gauche, devant, derrière, quand je plonge dans la Nature, je ne sais pas où commence l’Humanité ni où elle finit. Je vois juste son œuvre de destruction dépasser des collines : sa trace n’est pas intégrée.
L’action humaine a parfois généré des adaptations positives dans le règne animal. Même la fragile hirondelle a profité des anciennes granges pour faire son nid. Mais il faut prêter une attention rigoureuse aujourd’hui pour que tout projet susceptible de répondre à un enjeu collectif quel qu’il soit nuise le moins possible à un équilibre naturel déjà bouleversé.
Le principe de compensation, qui veut qu’à un morceau de Nature détruit on protège ou restaure le même ailleurs, ne pourra pas être appliqué indéfiniment. La planète a perdu sa sauvagerie. Les forêts sont « gérées », les poissons sont des « stocks ». Là où la Nature s’ébat encore est étiqueté « réserve ». A ce stade technologiquement avancé de l’humanité, rien n’autorise à prédire que demain la Terre sera rendue à son foisonnement originel ou ses battements intimes.
Toute cette dépoétisation de l’univers, ce quadrillage en règle du vivant – quand il n’est pas biffage -, vient de notre incapacité à abandonner notre culture d’un monde efficient et notre fascination du geste rentable. Nous éprouvons toutes les difficultés pour discerner la beauté, la richesse, le bonheur dans le désordre miraculeux des vies autres que la nôtre. Miraculeux au sens où ce désordre apparent et son dialogue avec les étoiles restent à peu près tout ce que la conscience n’a pas réussi à décrypter.
L’incapacité chronique à accepter la Nature telle quelle, comme la méfiance nourrie envers les hurluberlus qui contemplent ses reliques, pose une question : l’espèce humaine a-t-elle un jour connu l’état de nature ? Il n’est pas nécessaire de parcourir le monde pour trouver un bout de réponse. Mon voisin a gravillonné ce printemps la moitié de son jardin « pour faire plus propre ».
« J’étais apparu par hasard, j’existais comme une pierre, une plante, un microbe. Ma vie poussait au petit bonheur et dans tous les sens. Elle m’envoyait parfois des signaux vagues; d’autres fois je ne sentais qu’un bourdonnement sans conséquence. » (Jean-Paul Sartre, La Nausée)

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