laissés pour conte

mélancolie

Baracoa, août 2015

Ce temps qui vient, passe comme une frégate au ciel, et qui nous laisse là, dans le mirage d’avoir vécu.

tout pour la façade

facade

La Havane, août 2015

Les jours les plus grands étaient peut-être ceux qu’enfante la douce habitude et que clôt l’espoir balbutié.

calendrier 2015 des champignons

oronge

Amanite des Césars (Amanita caesarea), Drôme, octobre 2015

Profitant de ce que la mécanique terrestre nomme habituellement la saison morte et à la demande de certains lecteurs et néanmoins amis, j’ai grappillé un peu de temps pour dresser le calendrier de nos cueillettes de champignons de l’année 2015. Ces paniers concernent les départements de l’Isère, la Savoie, la Drôme et des Hautes-Alpes.

Il ne s’agit dans la liste ci-dessous que des espèces consommées. Parmi elles, trois découvertes gustatives, inscrites en gras. Mention spéciale au méconnu Tricholome à pied squamuleux, débusqué en chênaie thermophile, au puissant parfum de poivre et au goût de… concombre frais. Le Pied-de-Mouton blanc, longtemps assimilé à l’espèce classique par la plupart des auteurs, s’en distingue par une délicate saveur de poire et une amertume plus prononcée chez les exemplaires matures.

1. Agaric des jachères (Agaricus arvensis) : 31/10
2. Amanite des Césars, Oronge (Amanita caesarea) : 10/10 > 24/10
3. Amanite safran (Amanita crocea) : 26/09
4. Bolet châtain (Gyroporus castaneus) : 10/10
5. Cèpe d’été (Boletus aestivalis) : 10/10 > 24/10
6. Cèpe de Bordeaux (Boletus edulis) : 21/08 > 24/10
7. Cèpe tête-de-nègre (Boletus aereus) : 10/10 > 24/10
8. Chanterelle cendrée (Craterellus cinereus) : 3/10
9. Chanterelle de Fries (Cantharellus friesi) : 20/06
10. Chanterelle en tube (Cantharellus tubiformis) : 29/08 > 3/10
11. Chanterelle jaunissante (Cantharellus lutescens) : 11/07 > 8/11
12. Chanterelle violette (Gomphus clavatus) : 29/08
13. Girolle (Cantharellus cibarius) : 20/06 > 21/10
14. Guépinie en helvelle (Guepinia rufa) : 31/10
15. Hygrophore blanc-de-neige (Hygrophorus niveus) : 31/10
16. Hygrophore de mars (Hygrophorus marzuolus) : 12/04 > 25/04
17. Hygrophore des prés (Hygrophorus pratensis) : 31/10
18. Lactaire délicieux (Lactarius deliciosus) : 10/10 > 8/11
19. Lépiote étoilée (Macrolepiota konradii) : 10/10
20. Lépiote mamelonnée (Macrolepiota mastoidea) : 10/10
21. Morille conique (Morchella conica) : 11/04 > 23/05
22. Morille vulgaire (Morchella vulgaris) : 1/04 > 1/05
23. Morille blonde (Morchella esculenta) : 1/04 > 1/05
24. Morillon semi-libre (Morchella gigas) : 11/04 > 23/05
25. Mousseron (faux-), Marasme d’Oréades (Marasmus oreades) : 16/05
26. Pézize veinée (Disciotis venosa) : 1/04 > 17/04
27. Pied-Bleu (Lepista nuda) : 31/10
28. Pied-de-mouton blanc (Hydnum albidum) : 10/10 > 8/11
29. Pied-de-mouton roussissant (Hydnum rufescens) : 11/07 > 19/12
30. Pied-de-mouton, Hydne sinué (Hydnum repandum) : 20/06 > 24/10
31. Tricholome à pied squamuleux (Tricholoma atrosquamosum) : 24/10
32. Tricholome petit-gris (Tricholoma terreum) : 31/10 > 8/11
33. Trompette de la mort (Craterellus cornucopioides) : 5/09 > 19/12
34. Verpe de Bohème (Verpa bohemica) : 4/04 > 18/04

Absents du panier cette année : Cèpe des pins, Coulemelle, Mousseron de la Saint-Georges, Rosé des prés.

Ce calendrier n’aura de réelle valeur qu’en le comparant à ceux qui suivront – et éventuellement à ceux des saisons antérieures, pour peu que j’arrive à rassembler mes notes. Grosso modo, l’année 2015 se situe dans la bonne moyenne des quinze ou vingt dernières années. Elle a été marquée pour la troisième année consécutive par de très belles poussées de Girolles durant l’été et le début de l’automne, saison traditionnelle pour cette espèce qui redoute le froid.

En raison d’un premier printemps trop sec et chaud, les Morilles vulgaires n’ont pas fait long feu, mais les chocs thermiques successifs du mois de mai ont produit d’intéressantes récoltes de Morilles coniques en altitude. Après un joli pic fin août, les Cèpes de Bordeaux ont rapidement disparu des sapinières de montagne. Leurs cousins B. aereus et aestivalis se sont relayés en deuxième partie d’automne dans les forêts caducifoliées de la Drôme, en quantités moyennes. Enfin, il faut noter la date très tardive des dernières Trompettes de la Mort, qui signe un automne et un début d’hiver atypiques.

L’anomalie climatique qui s’est prolongée a d’ailleurs permis à des espèces printanières de réapparaître dès fin décembre en certains coins de France (Morilles dans le Jura, Hygrophores de mars en Savoie) tandis qu’il se ramassait encore ces jours-ci des Cèpes dans le Var et le Sud-Ouest. Que nous réservera 2016? Mon petit doigt dans le vent tiède me dit ce soir de fin janvier que nous ne sommes pas au bout de nos surprises.

portraits de Cuba, regards (#4)

portraitfemmesantiago

Santiago de Cuba, août 2015

Elle attend et son regard s’impatiente un peu. Sa bouche dessine une résignation ancienne, de l’impatience déçue. Elle a dû attendre longtemps, peut-être toute sa vie. Cette image a été prise devant un arrêt d’autocar abandonné. Les autocars à Cuba, c’est bien connu, ne sont jamais à l’heure. Leurs horaires ne tiennent pas compte de la vétusté toussotante des véhicules. Les temps de trajet affichés oublient les virages étroits, les routes déchaussées, les dénivelés abrupts. Elle a cru que les routes seraient un jour réparées. Elle a cru au printemps de la révolution, à l’éternel matin du monde, à la rencontre avec l’horizon. Cela fait trop longtemps qu’on lui fait croire, elle ne croit plus. Mais elle attend, parce qu’attendre, c’est vivre encore.

portraits de Cuba, regards (#3)

portrait rideau

La Havane, août 2015

Tout est bon à prendre pour habiter à La Havane : des bâtiments bourgeois dont il ne reste pratiquement que les façades, des garages et des entrepôts désaffectés, d’anciens magasins protégés des regards de la rue par le rideau métallique. La ville a entrepris un vaste programme de réhabilitation urbaine et les grues s’élancent à l’assaut des vieux édifices sans toit. Il n’est cependant pas certain que les futurs logements soient réservés aux mêmes personnes.

portraits de Cuba, regards (suite)

portraits de Cuba

Trinidad, août 2015

J’ai croisé deux fois Rocio au cours de mes balades à travers la ville de Trinidad. A deux jours d’intervalle, toujours assise au même endroit, sur la terrasse de sa chambre qui donne sur la rue. Elle vend quelques victuailles, du poulet, des oeufs, des haricots rouges, pour aider ses parents. Son petit chien, une sorte de teckel, ne la quitte jamais. Au-dessus de son lit, une photo d’elle réalisée à l’occasion de ses quinze ans, dans une robe rouge glamour et maquillée presque un peu trop. Quinze ans, ça compte énormément à Cuba : un cap que l’on franchit dans la fête avec ses amis, en pensant déjà à s’émanciper. Rocio a eu seize ans en novembre, elle peut maintenant se marier.

portraits de Cuba, regards

portraits de cuba

Santiago de Cuba, août 2015

Ils m’ont accordé leur gentillesse, leur patience parfois quand l’ambiance des rues rendait la prise difficile. Ils m’ont surtout offert leur beauté, et aussi une intensité mélancolique souvent en décalage avec les rythmes de la salsa qui filtraient à travers les portes. Et je ne sais pas s’ils ont pleuré la disparition de David Bowie.

L’an brume des vieilles collines

paysage de collines dans la brume

Au-dessus de la vallée de la Dourbie, Haut-Languedoc, janvier 2016

Joie par-ci, joie par-là. Il y a quelque chose d’artificiel à se revendiquer d’une perpétuelle joie – sans compter le réflexe pathologique qui consiste à prouver aux autres une émotion feinte à soi. Contraindre son coeur à la réjouissance l’appauvrit certainement, et le prive d’affections plus riches. Chercher la joie à tout bout de champ nous détourne aussi de la compréhension des jours. Le monde tel qu’il va mérite mieux qu’un sautillement à cloche-pied de l’esprit. Mieux que cette joie étale et sans nuance, punaisée comme un rideau de brume au-dessus d’une vallée qui rêve en silence de se laisser explorer.

sauve-toi

equilibre

L’Estartit, Espagne, décembre 2015

Fin d’une année dépouillée de tout idéal. La plus brûlante, et les météorologistes ne sont pas les seuls à l’avoir mesuré. Se souvenir alors de Walter Benjamin, juif de Berlin exilé, qui fit des quarante-huit années de sa vie un passage hors du temps. Il aima les femmes et les villes, dit-on, et écrivit beaucoup sur la société des hommes. Critique d’art, historien, Benjamin résuma sa méfiance vis-à-vis de la violence cachée de l’Etat, qui « étend de manière arbitraire son pouvoir sur les individus », en des phrases fulgurantes comme des comètes, avalées dans la nuit noire du spleen.

Faire briller ces phrases au hasard d’une lecture tombée là. Retenir en vrac qu’il n’accorda jamais sa confiance à un parti. Surtout pas à la social-démocratie, « embourbée dans ses contradictions et ses mensonges humanistes », pas plus qu’à aucune révolution, qui ne peut être à la hauteur des enjeux dont elle se réclame. Tiens, selon Walter Benjamin, seule « la violence a le pouvoir de détruire la violence ». Est-ce pour cela qu’il s’est donné la mort, en septembre 1940, à la frontière franco-espagnole? C’est toujours très romantique, une frontière, surtout au bord de la mer. On annonce l’arrivée du froid début janvier.

night riviera

night riviera

La Havane, 16 août 2015

Comment offrir à l’année qui vient la lumière du matin, le chant des merles, un paso doble ? Quel ustensile rhétorique pour éplucher peau à peau les vieilles lunes qui encombrent l’espace de l’homme à l’homme ? Je parie sur l’écheveau de la poésie. Parce que nous sommes têtus comme des moucherons, nous nous accrocherons au moindre pli de lumière, fût-il un éclat de stuc. Un pas devant l’autre, ta cheville si fine, mon talon balourd, et des milliers à nous suivre. Après, si le chemin se perd encore, il restera nos chemises : dessous, tout est à débattre. On appellera ça une victoire à l’arrachée.

Cuba vieille France

dame dos

Camaguëy, août 2015

Des visages apeurés, inaptes à l’échange, des portes qui se referment très vite au moindre passage du vent, des nuits hallucinées et pantelantes, des bateaux sans voile sur la mémoire retirée, la peur en embuscade, des soubassements de notre conscience mondiale fissurés, une tenace odeur de merde détectable rien qu’avec les yeux.

« La rouille s’est posée sur ma langue comme le goût d’une disparition,
L’oubli a pénétré ma langue et je n’ai eu pour toute conduite que l’oubli,
Et je n’ai accepté d’autre valeur que l’impossibilité. »
(Antonio Gamoneda, Description du mensonge)

rue de l’autre côté

enfantgrille

Camaguëy, août 2015
Les enfants du monde sont le miroir des jours d’ici : ils nous jettent au visage une curiosité méfiante, ou alors un bref rictus moqueur. Comme s’ils savaient d’instinct que nous sommes venus leur voler les sourires qui nous manquent, et tandis que nous avons déjà mis le feu au ciel.

filer doux

barque

La Havane, août 2015

Maintenant que toutes les horreurs ont été commises, toutes les erreurs étant pointées, maintenant qu’on sait qu’il n’y aura pas plus de vainqueurs que de perdants, tous dans le même bateau (citoyen) sur la même mer (intranquille), maintenant que les filets du pêcheur ne ramènent plus rien qu’un peu d’espoir (fugace), il serait (plus que) temps de se poser un peu pour contempler ses couleurs et de faire de cet espoir-là une énergie (renouvelable) pour réinventer demain. (Disons mercredi.)

Dont acte : si cette COP21, qui oindra de vert pâle l’infatué costume de quelques-uns, inspire d’abord ma méfiance, l’événement a toutefois le mérite de remettre l’écologie et la planète au premier plan des préoccupations. Parce qu’elle est la racine des valeurs morales et notre plus beau dénominateur commun, la cause environnementale ouvre la seule porte de sortie, ou plutôt d’entrée vers un monde enfin vivable. Ne nous trompons pas de sens. La tragédie indonésienne de ces derniers mois ressemble dans sa violence ultime aux carnages de Paris : des événements commandités par le même fanatisme aveugle, qui financier, qui néo-religieux, dans tous les cas pré-civilisationnel. Qu’est-ce que l’Histoire a-t-elle donc oublié de nous apprendre? Une seule cause façonne les pires atrocités de ce siècle mal embarqué : le néant culturel. Le vide synaptique sous ses multiples avatars : la suprématie des experts (une forme de fondamentalistes), la frénésie consumériste (des pâtes à tartiner le mensonge), l’individualisme outré (le soi à part, en quelque sorte), tous ces maux qui compartimentent la connaissance universelle ou l’appauvrissent, jusqu’à ne laisser régner que la peur. On prendra donc la COP21 comme un microscope branché sur les pathologies de nos dirigeants mondiaux, en souhaitant à de réjouissantes initiatives d’encourager les rémissions, en guettant aussi les risques d’aggravation, et en questionnant, infatigablement, le ciel au-dessus de nos têtes grises : y aura-t-il de la neige à Noël au Groenland?