Je cours. Je cours après les jours que tissent des semaines à longs brins. Semé par ma propre course, périssable et encombrée. Le travail ? Une exaltation désespérée. L’amour ? Un ventre mouillé de rêves au parfum de prune. Bruine. Une inspiration ? Le vertige du vide. Bide.
Nul chant des oiseaux. Juste la rumeur immense de la houle pétrifiée, éraflée par le vent mourant. Pourpre et ambre se confondent, annonçant les noces de l’or et du sang. Ton coeur s’accroche au fond comme une vieille ancre rouillée. Nous avons toujours été là, au bord des abysses, à contempler le temps.
Les images du film Océans ne sont pas seulement belles de par leurs incroyables qualités techniques. Elles sont belles aussi pour ce qu’elles réussissent à exprimer : la communauté, l’amour, la survie, l’entraide, valeurs universelles ramenées du plus profond, déclinées d’intimes frôlements captés entre deux grains de sable en fresques rythmées dans la gloire écumeuse, scandées sans cesse par une étourdissante pulsion de vie. On se laisse prendre dans le tourbillon visuel et sonore pendant une bonne heure et la rupture de ton qui suit n’en est que plus brutale : le réalisateur Jacques Perrin entraîne son fils dans un musée pour lui montrer toutes les espèces déjà disparues, figées à jamais dans la paille et le silence. S’il n’évite pas la responsabilité humaine dans le grand massacre (le torpillage des requins et des baleines, le requiem des filets dérivants), le film tente aussi d’illustrer positivement le rapport de notre espèce à la Nature. Au début, par l’avenir de l’humanité qui s’élance tel une fusée dans l’oeil impassiblement préhistorique d’un iguane marin (fantastique moment de cinéma), et ce couple improbable nageur-requin blanc dans la lente valse finale. Océans prône la réconciliation, le passage d’une Nature médiatiquement recréée et récréative (le sujet se transpose à l’échelle des personnages humains, le père et le fils qui assistent au spectacle de mort puis de vie encadrée : mise en abyme du film plus rusée qu’elle n’en a l’air) à sa reconsidération pour elle-même, à sa reconnaissance en tant qu’espace-temps où ne devraient jamais cesser de s’ébattre les coeurs, les couleurs et les mystères.
(bémol : je suppose que la musique de Bruno Coulais, c’est pour l’effet de la signature dans le contexte aquatique. Mais je suis sûr qu’il existe des tas de compositeurs plus inventifs qui meurent de faim).
Goélands leucophées et étourneaux sansonnets, L’Escala, Catalunya, janvier 2006
L’homme troue partout, par trois, quatre, quinze, fore la terre quand il sait son intérieur épuisable, érige sa phallique vanité en désolants mausolées où le soleil perce à peine. Mais qu’il abandonne son œuvre aux forces du temps, et voilà le rêve qui reprend ses ailes. Les grues font le pied des oiseaux qui font le pied de grue pour s’élancer à l’assaut du ciel.
La vraie douleur ne fait pas de bruit. Elle se glisse en silence sous le socle d’une trop longue attente, salue la fatigue du soir qui remplit la place. Elle ne s’affranchit ni de signes ni de mots. La vraie douleur s’attarde au carrefour des solitudes, elle noue patiemment les mains d’un hiver toujours plus long et rude. Elle dérobe le souvenir, nous rhabille de frayeur. La vraie douleur est le temps qu’on apprend à mesurer au pétale des amitiés qui fanent, ce temps qu’on ne sait plus remplir et qui nous vide, d’amour, de ciel et d’aventure.
Vincent, François, Paul et les autres est un film de Claude Sautet de 1974. « Vincent, François et Paul se connaissent depuis quelque vingt ans et passent ensemble de nombreux week-ends, dans la maison de Paul, à la campagne. (…) Paul est journaliste, il est heureux avec Julia. Son drame, c’est qu’il ne peut terminer le livre qu’il a commencé à écrire il y a longtemps car il veut être écrivain et ne plus se contenter de simples articles. (…) A la fin, ouverte, du film, les personnages regardent ensemble un point inconnu, dans la rue, au-delà de l’écran. Tout continue.» (Jacques Layani, Les Films de Claude Sautet).
On cueillait des oursins au fond de la crique. C’était notre trésor pour les séduire : des aiguilles autour, du corail dedans. La rudesse de l’écorce, l’émotion juteuse du coeur. Le fruit défendu par excellence. Leur chair vermeille palpitait sous le citron de nos vingt ans.
La floraison s’est repliée, la chambre est close. Plages rebattues dans l’âcre clapot. L’horizon s’est resserré. Et c’est une autre pulpe qui saigne.
« Il y en a dont la chair paraît toujours froide, même l’été. Il y en a dont le souvenir vaut une soif dès qu’on ne peut plus les trouver.» (André Gide, à propos de certains fruits, Les Nourritures Terrestres)
« Je voulais laisser une trace et m’en aller au milieu des vivats. Vieillir, mourir, n’étaient que les limites du théâtre. Mais le temps a passé et la désagréable vérité surgit : vieillir, mourir sont le seul argument de la pièce.» (Je ne serai plus jamais jeune, Jaime Gil de Biedma)
Ca se passait généralement à la fin de l’hiver. Chaque année à la même époque, je faisais une grippe, une rhino, une rougeole. Ces jours où je restais au lit, c’était immanquable, mon père m’offrait un disque. Je guettais la charnière février-mars avec une ferveur non dissimulée pour compléter ma collection de Johnny. Sauf qu’un jour de 1973 ou 1974, ce sont ces quatre gugusses qui déboulèrent dans ma chambre. Vous imaginez la tête du gamin de six ans, qui défait fébrilement le paquet en pensant à son idole et qui découvre ça… « Il n’y avait plus de Johnny chez Chardon (l’un des deux disquaires du village, NDLR), tu vas écouter, c’est très rock, c’est très bien aussi» , fit mon père, avec l’assurance d’un médecin qui essaie de vendre sa potion. « Il n’y avait plus de Johnny» , comme on dit « Il n’y avait plus de pain à la boulangerie» . Allais-je pour autant combler mon appétit?
Mes oreilles s’en souviennent, mes yeux aussi. Je ne suis pas sûr d’avoir apprécié tout de suite ce wock-’n'woll là, mais j’ai été amusé de voir mon vieux géniteur de 25 ans se déchaîner comme un fou quand il jouait et rejouait Get Down And Get With It, le genre de hard-boogie qui crame les pâquerettes. L’énergie qu’il mettait à taper du pied en imitant la guitare me remit d’aplomb plus vite que les années précédentes. Et puis il y avait aussi Coz I luv you sur cette compile, une semi-douceur aux accents irlandais, avec son solo de violon électrique et son final choral. L’excipient doucereux pour faire passer la sauce glam-rock un tantinet rustre.
Slade a été ma première incursion, tout à fait fortuite, dans le rock boum-boum jiwiiiiz. Un accident plus heureux qu’il n’y paraît : ce groupe m’avait fait toucher du petit doigt le riff roboratif et puis aussi une certaine idée de l’excentricité anglaise, fut-elle en version pécore. Il m’aura pourtant fallu six ou sept ans encore pour revenir, de mon propre chef cette fois, à des choses aussi primaires, british et dézinguées. Hey, Johnny n’était pas encore mort.
Je voulais lui offrir « Les Chagrins Magnifiques» de Christophe Gallaz. C’était ma manière de lui confier mes vieilles peines. Mais à la lettre G de la librairie, il y avait à la place un livre de Claudie Gallay. Et ça s’appelait « Mon amour ma vie» .