cartographie mentale de notre galaxie

toile
Chambarans, Isère, novembre 2014

C’est comme une fleur à peine éclose dans un printemps inversé.

Au moment où tout s’efface dans l’eau du ciel, les fanions d’une fête se mettent à luire.

Fragile kermesse.

A bien y regarder, le visage cornu de l’hiver apparaît en son coeur, suspendu à la promesse d’une fatale morsure.

le sommeil des anges

plume
Chambarans, Isère novembre 2014

Aile d’écume sur l’encre noire : l’envol brisé net. La forêt se dépouille de ses rêves, bradée aux marchands d’hiver. Vaine attente à la frange des cendres. C’est novembre jusqu’au fond du coeur des tronçonneuses.

Quelques personnes qui s’obstinent à s’accorder à un sort qui n’est pas celui de la Terre. Jusqu’où cette route sans force et égarée?

politique à son image

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Autruche (Struthio camelus), Addo Elephant, août 2014

Elle ne reviendra pas, à quoi bon insister? Le monde a tourné, les contraintes sont cruciales et les enjeux brûlants. Cessons de brouter la même vielle herbe, elle ne refleurira plus. S’acharner ici, c’est mourir. Et relevons la tête : quelques oiseaux volent encore là-haut, allons apprendre à les nommer.

Non, tu sais, ce machin, la croissance, telle que certains s’acharnent encore à l’imaginer, ne reviendra pas et c’est tant mieux puisqu’elle nous a menés ce matin au bord de l’abîme. Tout ce qui se bâtit encore en son nom relève au mieux d’un coupable anachronisme (la guerre est finie depuis longtemps), au pire d’une manoeuvre toxique, uniquement destinée à conforter la position dominante de quelques-uns. Les commerçants du chiffre et du pourcentage nous tendent encore un miroir aux alouettes? Brisons-le : notre destin pèse plus lourd que ces quelques plumes ridicules dont ils nous affublent. Et déchirons au passage les vieux oripeaux du fatalisme que d’aucuns voudraient nous voir encore porter pour mieux nous asservir.

Passons à l’avenir, veux-tu? Redonnons de la voix au rêve, reprenons le chemin des utopies amicales, celui bordé de bruyères cendrées et voletant d’ascalaphes : là est le sens de toute vie digne de ce merveilleux nom de vie. Car à quoi sert-il de savoir imaginer aussi fort (la Nature nous a dotés d’un sens rare dans l’Univers) sans savoir destiner cette imagination au sourire collectif, à la pulsion du coeur et à la beauté terrestre? Je te sens inquiète à ces mots, tu doutes qu’ils ne suffisent à ta faim et c’est normal, après tous ces grains de peur et de haine dont on t’a gavé. Régurgite, de tout ton long, et pose-toi là : hérons, aigrettes et courlis viendront te prêter patte forte.

Ma belle autruche, gardons l’esprit d’aventure. Tu ne sais pas battre des ailes à plus de deux mètres du sol, mais tu as de sacrées gambettes, mazette! Impose ta différence et allons courir après l’inconnu. Au fond, cet inconnu n’est-il pas seulement ce qu’on ne sait pas de soi? L’avenir du monde, promis, sera aussi beau que toi. Avant d’être un client, avant d’être indexée par un flash code, retrouve donc le goût d’aller vers toi-même. Les derniers oiseaux là-haut te regardent, ils comptent aussi sur toi pour picorer du rêve. On y va?

fleur païenne

bleuet-2 Isère, juin 2014 – C’est souvent le soir à la clarté de la petite lampe, quand le mouvement du jour nous abandonne pour de bon. La peur de son propre sort au passage de la nuit redessine au pochoir le sort des autres. C’est le moment qu’elle choisit pour passer comme une ombre, l’ange parmi les anges, avec le sourire impalpable de ses dix-sept ans. Elle frôle de ses doigts joueurs le souvenir que vous aviez scellé sur une pierre froide. Elle vous demande « Qu’est-ce que tu fais? » en inclinant son visage ovalescent, presque amusée. Et vous cachez sous un vieux pull gris sans forme votre gêne de ne savoir lui répondre. En vérité, nous mourons chaque jour trop loin de ceux qui nous aimaient. Mais il ne faut pas les décevoir.
« Tôt fanée, je la garde, afin qu’elle flétrisse avec moi plutôt qu’avec le déclin diurne de la terre immense. » (Fernando Pessoa, Odes)

vide-mémoire

mais
Champ de maïs dans la vallée du Grésivaudan, Isère, février 2014

C’est triste, un champ de maïs. Un champ pour rien, un champ de mort.

Le maïs, comme la peste, infeste les campagnes et boit l’eau de la terre fiévreuse. Trop d’eau. Toute l’eau. Le maïs qui s’étend épuise la source des rêves.

Là où pousse aujourd’hui le maïs, c’était des champs riants. Marais, fleurs, rainettes, rousseroles, courtilières. Ecumes de jade, jonquilles en offrande à ta princesse : t’en souviens-tu ? Non, le maïs mange aussi la mémoire, comme le bitume et l’argent.

On croit même, à force de vide et de villes, que le maïs, c’est la campagne. Le maïs asservit la perception de tout, tu vois. Il asservit aussi les ruisseaux, les évase, les calibre, les retient. Barrages à la place, qui noient d’autres champs riants. Barrages à la place d’autres marais, d’autres courtilières.

Et tu ne sais plus ce que c’est, une courtilière. Tu n’as pas écouté sa musique depuis si longtemps. Tu ne veux pas savoir. Tu sais le maïs, le bitume et l’argent. Tu crois encore au reflet, tu t’agrippes à l’épi d’or. Le maïs pousse dans ta tête comme un arrosoir jaune. Et l’avenir prend les couleurs de la douleur d’un pays lointain. Comme la peste. Trop d’eau. Trop de larmes. Et le cœur sec.

« Comment te tiendras-tu dans ce délabrement des mondes,

Effondrement, tempête, invasion d’infinités,

Leur triomphe au milieu de nos ruines s’avance entre deux files d’atterrés, portant des trophées d’astres. Il ne laissera rien debout de nos songes, de nos refuges. » (Philippe Jaccottet, La Semaison)

le grand saut

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Choucador de Burchell (Lamprotornis australis), Kruger, juillet 2014
Vent, bruine, flocons là-haut. Nous y sommes. L’inclinaison de la Terre joue en notre défaveur.
Vers quels vertiges va nous plonger cette saison nouvelle? Quelles couleurs pareront nos rues d’automne, jusqu’où le ciel, le faible ciel, pourra-t-il encore les porter? J’avais oublié comment c’était novembre, cette impression des jours chiches hachés de pluie glacée. Je préfère garder vivant le souvenir de ces aubes africaines, courtes et chantantes. Ces matins prompts à laisser le jour mordre la savane à pleins rayons, comme si la nuit passée n’avait pas compté. Ces premiers mouvements d’oiseaux, offrandes d’un monde à son plein équilibre.

l’impossibilité d’une ville (#8)

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Août 2014
Monde paradoxal. D’un côté, la technologie accélère cette soi-disant mobilité. Ce fameux réseau rapproche dans un mouvement brownien les petits atolls individuels. Il n’a jamais été plus facile de voyager vers l’inconnu. Une simple connexion électromagnétique et hop! le tour est joué. De l’autre, la ville apparaît toujours plus compacte, amnésique et rigide, où les immeubles s’emboîtent et se serrent comme des Lego et font écran à toute preuve de vie. Ici nous sommes joignables à tout bout de champ. Et pourtant nous ne sommes plus tout à fait visibles. Les rares personnes croisées à Dubai, lunettes noires, vitres fumées et smartphones, s’engouffraient bien vite derrière les imposantes cathédrales de béton. Personnages insaisissables, presque illusoires, dans un décor de cinéma. C’est ainsi que l’illusion technologique d’aller plus facilement vers les autres se fracasse sur les murailles de la solitude urbaine. Et Dubai, outre-ville retranchée derrière sa grandiloquence moderne, ne partage rien que son sable, un sable d’or peut-être, mais grésillant sur toute la ligne.

l’impossibilité d’une ville (#6)

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Août 2014
« Pitoyables, les âmes humaines, elles qui mettent tout en ordre, Qui tracent des lignes de chose à chose, Qui mettent des pancartes portant des noms sur les arbres absolument réels, Et qui dessinent des parallèles de latitude et longitude Sur la terre même, la terre innocente, la terre innocente et plus verte et plus fleurie que tout ça ! » (Fernando Pessoa, Le Gardeur de Troupeaux)

l’impossibilité d’une ville (#5)

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Août 2014
« La vie est fondamentalement impersonnelle, elle n’appartient à personne, elle passe, et chacun y participe à sa manière… Et nous y parvenons en partageant des moments. On ne vivra jamais le tout de la vie de l’autre; mais soi-même non plus, on ne vit pas le tout de sa vie. » (Pierre Zaoui)

l’impossibilité d’une ville (#3)

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Août 2014
« Faire que l’espace naturel ou paysan n’apparaisse plus comme une tache dans l’homogénéité globale de la cité mondiale. Mais comme un lieu qui en fait partie, avec sa fonction un peu spéciale certes, mais définie selon les normes et les besoins de la ville, estampillé par la ville, avalé et digéré par elle. » (François Terrasson, la civilisation anti-nature)

l’impossibilité d’une ville (#2)

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Août 2014
« C’est un petit pays qui se cache parmi ses bois et ses collines; il est paisible, il va sa vie sans se presser sous ses noyers; il a de beaux vergers et de beaux champs de blé, des champs de trèfle et de luzerne, roses et jaunes dans les prés, par grands carrés mal arrangés; il monte vers les bois, il s’abandonne aux pentes vers les vallons, étroits où coulent des ruisseaux et, la nuit, leurs musiques d’eau semblent agrandir encore le silence. » (Charles-Ferdinand Ramuz, Le petit village)

l’impossibilité d’une ville (#1)

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Août 2014
Brumeuse, pas rêveuse. Active, mais sans âme. Chaude, brûlante, invivable sans le secours de l’air conditionné. Même les arrêts de bus sont des blockhaus climatisés. Dubaï doit plaire aux amoureux des rectitudes, aux esprits cartésiens et aux aspirants nouveaux riches. On peut se laisser séduire quelques heures par le foisonnement des vaillants gratte-ciel, le vertige de leur architecture, la folie qui se niche dans ce projet né il y a douze ans à peine. On ne peut pas se passionner longtemps pour le vide sidéral de ses rues, ses quartiers inertes ou son bord de mer sans dune ni mouette. Dubaï est l’anti-New York : un concept qui ne doit rien à la ferveur créatrice de la Grosse Pomme ni aux tumultes de l’Histoire mondiale, seulement à une nécessité financière. Il s’agit pour l’émirat de surmonter sa proche pénurie pétrolière en pariant sur un nouveau modèle économique : la construction orthonormée d’une destination touristique haut de gamme. Figée dans son temps hors du temps, Dubaï serait plutôt un Las Vegas in progress, un mirage dans le désert. Le capteur de l’appareil ne s’est pas subitement déréglé. Les images réalisées là-bas reproduisent sans retouche aucune l’impression spéciale imposée par ce lieu sans ombre ni lumière, où voltigeait ce matin-là un fin rideau de sable.

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