écart de conduite

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Trièves, Isère, avril 2014
Nous en avons suivi, des chemins et des routes! Nous avons avalé des kilomètres de bitume, par tous les temps, tourné à gauche, à droite, puis à gauche encore, négocié des virages dangereux, franchi les carrefours, les ponts, les cols, les passages à niveaux. Nous sommes passés au vert, nous avons grillé quelques feux rouges aussi, pressés que nous étions d’atteindre la mer. Nous filions cheveux au vent, la musique de l’espérance à fond, chantant par-dessus à tue-tête. Le ciel était à notre portée. On nous faisait le coup de la panne? Nous savions tirer l’essence de toute chose. Nous avons roulé, roulé, roulé encore, sans jamais arriver à destination. Sans même jamais réussir à passer la seconde. A vrai dire nous n’avons pas dépassé le périph’. Tout ce que nous avons avalé n’était que des kilomètres de couleuvres et les accessoiristes ce soir n’en peuvent plus de faire défiler des paysages en carton-pâte derrière la vitre.

coup de pompe

Vers Danang, Vietnam, août 2012
« La vie de l’homme est finie et le savoir, infini et le savoir stimule la vie en bousculant cette limite pure comme un cavalier ingénu pour la quête de laquelle il épuise son coursier favori. » (Felix de Azua, Passer et sept chansons)  
Combien de jours déserts à se faire passer pour celui que l’on devient?

blindsticka

libellule

Java, Indonésie, juillet 2013
« J’ai chassé des larves à très petite mort pour toi, j’ai chassé des libellules au cou dessiné et des visages de sirène dans le cul de l’hiver. J’ai chassé. » (Luisa Castro, Les Vers de l’Eunuque)
A Bali et sur les petites îles de la Sonde, les libellules font de joyeux colifichets gourmands. Les enfants s’amusent à les attraper sur des petits bâtons gluants et pour les croquer ensuite, généralement frites dans l’huile de coco.

passage de la lumière

cascade

massif de la Chartreuse, Isère, avril 2014
« C’est une absence, violente comme le soleil, qui ne coule pas et reste immobile, c’est un fer encastré, eau enfin libérée de son poids, pesant dans le lit de la rivière. » (Pere Gimferrer, Apparitions)  

la peau du temps

lierre

Domène, Isère, mars 2014
« Cette année est année de fatigue. C’est réellement une année très vieille. C’est l’année du besoin. » (Antonio Gamoneda, Description du Mensonge)   


J’ouvre ici une nouvelle catégorie d’images poussées au noir. Coaltar, c’est son nom, veut saisir les assombrissements momentanés de l’âme et explorer les houillères du décor quotidien. Le noir nous va si bien, parfois. Ces photos seront souvent associées à quelques mots épars de poètes espagnols du 20e siècle, ces toréadors de la mélancolie qui ont déposé sur ma langue le goût des racines brûlées.

poisson d’avril

poisson

port de Kirinda, Sri Lanka, août 2011
Passage dans le port de Kirinda début août 2011, presque sept ans après le tsunami qui a dévasté l’endroit. Une digue de sable construite à la hâte, les bateaux amarrés un peu plus loin des courants, et c’est tout, il a bien fallu reprendre le boulot. Mélange d’odeurs de poisson et de gas-oil, des caisses qui traînent et les chiens qui reniflent. Le ballet des camions qui chargent, la criée à la sauvette, on empile, on emballe. Les pêcheurs nous jettent de rares regards incrédules, affairés à rapiécer leurs filets.Les poissons qu’on se colle dans le dos chez nous, là-bas ils en ont plein les pattes et ça ne les amuse pas trop. La poésie de la mer n’existe pas : ici il y en a qui en rêvent, à Kirinda on en chie et on en crève.

une brève idée du bonheur

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Baluran, Java, août 2013
Aussi immense qu’elle soit, la mer est toujours un peu plus loin qu’on ne l’avait imaginée. Il faudrait presque un bateau pour l’atteindre. Et encore. Sur la grève, toute de varech étouffée, sa dentelle d’écume glisse entre les doigts, si le vent ne l’a pas déjà soufflée : on la perd à peine effleurée, on la retrouve et c’est déjà passé.

« Nature, berce-le chaudement »

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Macaque crabier (Macaca fascicularis), Gunung Leuser, Sumatra, juillet 2013
Tandis que, presque immobile, j’observais des oiseaux dans la pente boisée, le singe s’est faufilé dans mon dos pour m’observer à mon tour. Installé entre les bambous, il essayait de me cerner dans mes moindres gestes. Comme je ne bougeais vraiment plus depuis longtemps, j’ai dû finir par l’ennuyer. L’animal a baillé, a fermé peu à peu les yeux, et s’est endormi. Quand je suis parti une bonne vingtaine de minutes plus tard, il était dans la même position, et sans doute aussi dans les mêmes rêves.

mur du silence

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Tirta Empul, Bali, août 2013
Un avion disparaît sans laisser de traces. Dans sa tête à elle, des étoiles manquantes. Personne n’a rien vu, personne ne sait rien. Il y a toujours quelque chose qui s’efface, quelque part, dans la violence du silence. Des accidents, des trous noirs qui nous confrontent à l’incertitude de l’équilibre terrestre. Des béances de la pensée qui précipitent vers la dépossession radicale de soi. Avec au bout du compte, la même souffrance inarticulée, qu’on tente de dépasser, au choix et selon la force des vents, dans la religion, la politique ou dans un sanglant désir de corail.
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