veilleuse au grain

23/05/2013

collines de Montgri, Espagne, mai 2013

reprendre des couleurs

21/05/2013

Chrysis sur Euphorbe, collines de Montgri, Espagne, mai 2013

comme un pays qui n’est plus le mien

15/05/2013

massif de Belledonne, Isère, septembre 2011

Cette forêt où j’aime tant marcher, théâtre de mes escapades depuis l’enfance, a payé un lourd tribut aux violences du printemps. C’est un paysage de désolation que j’ai trouvé l’autre jour sur ce versant secret de la montagne : une bonne partie des hauts sapins de la forêt sont à terre. Arrachés à leur pente sans doute à cause des bourrasques, les arbres sont tombés comme des dominos. Ils ont laissé sous leurs racines des trous béants que les fortes pluies toutes ces semaines ont souvent remplis. D’autres sapins, coudés par le vent, sont sur le point de rompre. Sous la menace de leur chute, la forêt devient dangereuse. Des bûcherons viendront peut-être terminer le travail de la tempête et alors la forêt sera détruite. Je n’ose y penser.

Avec le temps ces sapins géants étaient un peu les miens, – une sensation d’intimité d’autant plus forte qu’aucun autre promeneur n’est venu la troubler lorsque je m’y rendais. Ces colosses sont là depuis sans doute deux siècles ou plus – dans mes plus vieux souvenirs, c’est-à-dire depuis plus de quarante ans, ils étaient déjà grands et forts. Leurs silhouettes s’étirent si haut qu’on ne voit pas le sommet, et très peu le ciel. Ces arbres sont précieux parce qu’ils font pousser les girolles et les cèpes ; les écureuils, la martre et le pic noir y habitent. Ils abritent aussi des rêves et des nymphes. Jadis mystérieuse et moussue, profonde comme un temple, la forêt a changé de visage. Voilà que la lumière du jour éventre la terre, le ciel se dévoile impudemment dans les trouées. Les arbres qui ont résisté au désastre semblent orphelins et secs. L’enfant que j’étais a du mal à retrouver son chemin.

indépassables solitudes

10/05/2013

Péninsule Valdès, Argentine, août 2006

au pied
Elle promène ses deux gros chiens le long de la digue. Perdue dans un jeans informe, le visage émacié presque coupant. Et tandis qu’il jaillit des fourrés des sérénades de rossignols, ses yeux sans regard restent rivés sur les textos de son téléphone. Qu’un des chiens se mette à aboyer après un cueilleur, elle le rappelle à l’ordre mollement. Celui-là s’appelle Chloé. « Elle n’est pas méchante, juste idiote, mais pas méchante », semble-t-elle se trahir à s’adressant à l’homme épouvanté. Le chien s’éloigne devant, les rossignols se taisent. Elle retombe dans la lecture de ses messages. L’eau sous la digue est un peu noire, luisante d’absence, gonflée de printemps pluvieux.

bourdon
Aux Etats-Unis, l’hiver a détruit près d’un tiers des colonies d’abeilles. Ce n’est pas l’hiver climatique qui est en cause. C’est l’hiver du cœur, l’hiver de l’inattention.

misérable
A bien le regarder, il ressemble à Victor Hugo vieux. Même expression de lion renfrogné, même crinière, blanche et drue du même poil qui lui ronge la moitié du visage. Son Guernesey, c’est un deux-pièces qu’il ne quitte plus que pour aller s’attabler à Jersey, d’un saut de puce, le bar-PMU du village. La comparaison s’arrête là. Quoiqu’à sa manière de plaisanter sur le temps qu’il fait, rengaine sans variante ahannée chaque matin dans les escaliers à qui veut l’entendre, on n’est plus tout à fait sûr que le Dernier Jour d’un Condamné n’ait pas été écrit pour lui. Est-il si pénible de mourir chaque jour ?

piquette
Ca fait plus de trente ans, c’est un secret maussade. Il n’attend plus rien d’elle mais il est encore là, à lui tenir la porte de l’allée à chaque fois qu’elle revient de promener ses chiens. Elle ne sait pas comment lui dire qu’elle est bouleversée par sa patience. Elle n’ose rien dire de peur d’éveiller en lui de faux espoirs, tout en se désolant de sa résignation. Ils s’invitent parfois autour d’un mauvais vin, histoire de noyer ensemble les derniers souvenirs. Pas trop souvent quand même pour ne pas voir leurs cadavres remonter.

la cassure

7/05/2013

indice de présence du Castor d’Europe sur un affluent du Drac à 630 mètres d’altitude, Vercors, Isère, mai 2013

 

Travailleur à l’abattage, le castor fait feu de tout bois. Sa puissance incisive s’érige le long du torrent en totems à la pointe de l’art. Quand il fait mine de tailler des crayons, ça dégomme!

« La chanson d’un dadaïste
qui avait dada au coeur
fatiguait trop son moteur
qui avait dada au coeur

l’ascenseur portait un roi
lourd fragile autonome
il coupa son grand bras droit
l’envoya au pape à rome

c’est pourquoi l’ascenseur
n’avait plus dada au coeur

mangez du chocolat
lavez votre cerveau
dada
dada
buvez de l’eau »
(Tristan Tzara, chanson dada)

la chaise bleue

3/05/2013

Chau Doc, Vietnam, août 2012

C’est tout à fait le genre de petit chien que l’on mange au Vietnam. J’en ai vu deux comme celui-là sur l’étal d’une rôtisserie, sur le marché de Tam Dao, dans le nord du pays. Là-bas, les famines de l’après-guerre ont poussé les gens à se jeter sur n’importe quoi pour subvenir à leurs besoins en protéines animales. C’est pour ça aussi que les oiseaux sont devenus si rares. Ce n’est plus la famine aujourd’hui, mais les habitudes sont prises. Dans le sud, plus influencé par l’occident, les choses sont un peu différentes. Il n’est pas dit que ce jeune chien ait fini embroché comme ses copains du nord. Il semble que la fillette lui voue de l’attention, à moins qu’elle n’exerce sur lui un peu de cruauté en tendant vers l’animal un morceau de fruit qu’elle ne lui donnera pas. « C’est des excès du mal que doit sortir la vérité de l’homme et non des nobles qualités du coeur que l’imagination invente. » (Daniel Leuwers)

ta planète, ton coeur

30/04/2013

Grenoble et le Grésivaudan depuis les collines de Domène (Isère), avril 2013

 

Les paysages se lisent comme l’âme collective. Ils sont le reflet de nos vies qui s’en imprègnent plus qu’à leur tour.

Le relief, d’abord, façonne l’imaginaire. Ainsi une haute muraille calcaire accélérant subitement le coucher du soleil coupe court aux épanchements romantiques, tout en attisant la curiosité : mais que se cache-t-il donc là-bas derrière ? Si la mer baignait Grenoble, on peut parier que nous aurions troqué notre passion scientifique contre un désir d’immensité artistique. De toutes parts l’horizon escamoté par les cimes aux lignes comme des courbes de Gauss invite plutôt à calculer de nouveaux repères : plongeon dans le creuset d’un destin technologique pour dépasser l’oppression alpine. La géologie implacable contraint à la rationalité là où les agitations écumeuses évaseraient à l’infini les contemplations et la créativité.

Et puis il y a la traduction de notre époque dans la refondation du décor. Le lardage de la vallée en peupleraies et champs de maïs trahit nos cupidités, ou nos négligences. La géométrie d’une plaine remembrée ne saurait satisfaire l’amoureux des vies qui s’enchevêtrent. Elle témoigne aussi de la transformation du paysan en gestionnaire avisé, tandis qu’en s’élevant sur les premiers paliers de la montagne, on sème encore la patience et le respect dans la terre. Quelques arbres cinquantenaires, derniers mausolées de notre ancienne campagne, encouragent cet artisanat besogneux, voué à disparaître. Car si l’on prend de la hauteur pour cultiver à l’abri du temps, on s’isole, on se retranche d’un monde qui n’attendra personne. La vitesse à laquelle le paysage change renvoie à la vitesse à laquelle nous apprenons à vivre hors saisons.

Saisons qui n’existent d’ailleurs plus tellement : trois jours après ces photos prises sous vingt-huit degrés, la neige bouleversait le paysage.

le signal

23/04/2013

Papeete, Tahiti, février 2012



La vie, si petite qu’on ne le croirait pas.

La lune au-dessus, comme l’oeil saccagé d’un poète. La mer n’en viendra pas à bout,
de ses silences, de tout ce ciel qu’elle dépose là.

Il fait nuit sur les vagues, et qu’elles courent ou qu’elles meurent,
Leur écume est égale
Au coeur qui dégorge.

redéploiements (2)

19/04/2013

Tussilage (Tussilago farfara)

 

jeune Couleuvre vipérine (Natrix maura)

 

Morille conique (Morchella elata)

Isère, avril 2013

à deux doigts d’une saison sèche

16/04/2013


Les mots se laissent moins faire qu’avant. Ils n’en font qu’à leur tête et ta bouche s’absente. Ces mots-là qui mordaient tes corolles, cétoines mordorées, charançons poinçonneurs, sottises d’altises, à présent mouches perdues à un vin aigre. Imprenables.

« Faites que dans la paix, des anges nous conduisent vers des ruisseaux touffus où tremblent des cerises lisses comme la chair qui rit des jeunes filles. »
(Francis Jammes, le Deuil des Primevères)

Isère, avril 2013