l’insularité d’un coeur en décembre

cape aghulas
Cape Aghulas, 15 août 2014
Où logerons-nous les souvenirs, quand nos maisons inconscientes auront été comblées de ciment? Où faudra-t-il aller fabriquer notre mémoire, si partout les rêves se retirent et que fanent les fleurs d’écume? A qui raconter plus tard l’histoire de ces deux fous de Bassan qui s’étaient ligués contre l’uniformité du ciel, jamais très jour ni tout à fait nuit? Et quelle sensation sera finalement partagée après tous ces voyages perdus loin du monde – qui nous résigne aux pierres et aux ombres ? Questions parmi d’autres, consignées à la toute pointe de l’Afrique dans un carnet sans ligne, où le décor signait un tableau comme de Hopper.
« C’est là que je connus le vrai goût de moi-même; c’est là que fut moi seul, dont je n’ai rien donné. » (Jules Romain, Odes et Prières)

l’oiseau de nuit

petitduc
Petit-Duc africain (Otus senegalensis), Satara, juillet 2014

Nous l’avions entendu crier toute cette première nuit de bivouac. Sa flûte diphtonguée rythmait notre demi-sommeil, entre deux mélopées de hyènes. Le vent dispersait parfois la note, ou bien l’oiseau, chasseur de gros insectes, se déplaçait en quête de proies. Les premières lueurs de l’aube l’avaient ramené à son perchoir, un gros arbre juste à l’entrée du campement. Son plumage voudrait le confondre avec l’écorce des troncs contre lesquels il aime se blottir, mais ce matin-là, le Petit-Duc s’aventure jusqu’au bout d’une branche basse pour se laisser admirer. Somnolant à son tour, sans tout à fait perdre de vue le touriste bondissant qui le mitraille.


Présent sur une grande partie du continent, le Petit-Duc est l’une des voix les plus typiques du grand orchestre choral de ces merveilleuses nuits africaines.

la marche du siècle

patteselephant
Addo, août 2014
Et passent, passent les éléphants, comme des années pesantes, à peine vécues et déjà vieilles d’élans déçus. Ces éléphants bossus en caravanes, creusant la boue qui colle aux pattes et empèse l’effort à force de passages. Eléphants trompés en leurs propres jardins détrempés. Leur empreinte alourdie par la fatuité des chefs et la servilité de la plupart. Il sera long, ce siècle, et difficile à tenir sans les remuements majeurs que la planète, dans ses derniers éclats, voudrait inspirer à ses délégataires auto-proclamés. Il sera long, ce siècle, et les éléphants n’en seront plus à sa fin, épuisés d’avoir piétiné leurs propres traces, égarés par la boue qui giclait sur la vérité des étoiles.

si loin, si proches

merkaat
Suricate (Suricata suricatta), Addo, août 2014
Dans sa manière particulière de se dresser sur ses pattes arrière pour voir loin devant lui, le Suricate a certainement contribué à populariser la savane africaine. En adoptant une attitude qui rappelle des petits majordomes amidonnés, des sentinelles, voire notre concierge, la petite mangouste insuffle malgré elle un début d’identification. Il y a dans la posture des Suricates une invitation à nous rapprocher d’eux : ils forcent la projection de quelque chose de nous dans leur « malice ». Une malice d’autant plus fascinante qu’ils restent invariablement des animaux sauvages, avec lesquels nous ne communiquerons pas. Un arrêt prolongé devant la colonie, et c’est la débandade : chacun va se disperser, se faufilant derrière un buisson, dans un trou, ou courant jusqu’à perte de vue. Cette dissemblance après une vague reconnaissance chuchote la diversité, la différence de chaque créature, y compris humaine, au sein de la communauté des vivants. Observer la faune sauvage est une éternelle leçon de tolérance.

animal blessé, solitude

santaluciawaterbuck
femelle de Cobe à croissant (Kobus ellipsiprymnus), Santa Lucia Wetlands, août 2014
Quand on sait de quelle angoisse naissent les chants d’oiseaux, on préfère le silence torve d’une antilope au couchant. Et si plus tard il nous arrive de guetter la plainte d’un hibou, c’est seulement pour espérer couvrir notre propre cri.

la rencontre

rencontre
Chambarans, Isère, novembre 2014
Vieux village assiégé par deux anges, et novembre qui brille comme en mai. De l’eau claire et du cristal sur les bouches enfantines. A quelques vols d’alouettes, la forêt qu’on éventre. Ils n’en sauront rien, lancés à accrocher de la lumière par-dessus les marquises. Leurs chansons n’empêchent pas encore les arbres de tomber, mais elles raniment les pierres du rêve.

avorter en Afrique

mkhambati-8
Mthata, Eastern Cape, août 2014
A l’heure où l’on revient en France sur les quarante ans de la Loi Veil, se rappeler qu’ailleurs dans le monde, les femmes n’ont pas toutes le même droit. En Afrique du Sud, les choses ont globalement évolué dans le bon sens depuis la fin officielle de l’apartheid, puisque l’avortement est désormais autorisé à la seule demande de la femme – seuls deux autres pays africains le permettraient -, jusqu’au-delà de 12 semaines. La multiplication de ces affichettes dans les rues de Umtata, dans la province du Cap-Oriental, m’avait cependant interpellé : « avortement rapide et sans douleur, à partir de 200 rands (l’équivalent de 15 euros) », avec des numéros de téléphone privés. Et puis j’ai trouvé cet article.   mkhambati-9nb

cartographie mentale de notre galaxie

toile
Chambarans, Isère, novembre 2014

C’est comme une fleur à peine éclose dans un printemps inversé.

Au moment où tout s’efface dans l’eau du ciel, les fanions d’une fête se mettent à luire.

Fragile kermesse.

A bien y regarder, le visage cornu de l’hiver apparaît en son coeur, suspendu à la promesse d’une fatale morsure.

le sommeil des anges

plume
Chambarans, Isère novembre 2014

Aile d’écume sur l’encre noire : l’envol brisé net. La forêt se dépouille de ses rêves, bradée aux marchands d’hiver. Vaine attente à la frange des cendres. C’est novembre jusqu’au fond du coeur des tronçonneuses.

Quelques personnes qui s’obstinent à s’accorder à un sort qui n’est pas celui de la Terre. Jusqu’où cette route sans force et égarée?

politique à son image

autruche-2
Autruche (Struthio camelus), Addo Elephant, août 2014

Elle ne reviendra pas, à quoi bon insister? Le monde a tourné, les contraintes sont cruciales et les enjeux brûlants. Cessons de brouter la même vielle herbe, elle ne refleurira plus. S’acharner ici, c’est mourir. Et relevons la tête : quelques oiseaux volent encore là-haut, allons apprendre à les nommer.

Non, tu sais, ce machin, la croissance, telle que certains s’acharnent encore à l’imaginer, ne reviendra pas et c’est tant mieux puisqu’elle nous a menés ce matin au bord de l’abîme. Tout ce qui se bâtit encore en son nom relève au mieux d’un coupable anachronisme (la guerre est finie depuis longtemps), au pire d’une manoeuvre toxique, uniquement destinée à conforter la position dominante de quelques-uns. Les commerçants du chiffre et du pourcentage nous tendent encore un miroir aux alouettes? Brisons-le : notre destin pèse plus lourd que ces quelques plumes ridicules dont ils nous affublent. Et déchirons au passage les vieux oripeaux du fatalisme que d’aucuns voudraient nous voir encore porter pour mieux nous asservir.

Passons à l’avenir, veux-tu? Redonnons de la voix au rêve, reprenons le chemin des utopies amicales, celui bordé de bruyères cendrées et voletant d’ascalaphes : là est le sens de toute vie digne de ce merveilleux nom de vie. Car à quoi sert-il de savoir imaginer aussi fort (la Nature nous a dotés d’un sens rare dans l’Univers) sans savoir destiner cette imagination au sourire collectif, à la pulsion du coeur et à la beauté terrestre? Je te sens inquiète à ces mots, tu doutes qu’ils ne suffisent à ta faim et c’est normal, après tous ces grains de peur et de haine dont on t’a gavé. Régurgite, de tout ton long, et pose-toi là : hérons, aigrettes et courlis viendront te prêter patte forte.

Ma belle autruche, gardons l’esprit d’aventure. Tu ne sais pas battre des ailes à plus de deux mètres du sol, mais tu as de sacrées gambettes, mazette! Impose ta différence et allons courir après l’inconnu. Au fond, cet inconnu n’est-il pas seulement ce qu’on ne sait pas de soi? L’avenir du monde, promis, sera aussi beau que toi. Avant d’être un client, avant d’être indexée par un flash code, retrouve donc le goût d’aller vers toi-même. Les derniers oiseaux là-haut te regardent, ils comptent aussi sur toi pour picorer du rêve. On y va?

fleur païenne

bleuet-2 Isère, juin 2014 – C’est souvent le soir à la clarté de la petite lampe, quand le mouvement du jour nous abandonne pour de bon. La peur de son propre sort au passage de la nuit redessine au pochoir le sort des autres. C’est le moment qu’elle choisit pour passer comme une ombre, l’ange parmi les anges, avec le sourire impalpable de ses dix-sept ans. Elle frôle de ses doigts joueurs le souvenir que vous aviez scellé sur une pierre froide. Elle vous demande « Qu’est-ce que tu fais? » en inclinant son visage ovalescent, presque amusée. Et vous cachez sous un vieux pull gris sans forme votre gêne de ne savoir lui répondre. En vérité, nous mourons chaque jour trop loin de ceux qui nous aimaient. Mais il ne faut pas les décevoir.
« Tôt fanée, je la garde, afin qu’elle flétrisse avec moi plutôt qu’avec le déclin diurne de la terre immense. » (Fernando Pessoa, Odes)

vide-mémoire

mais
Champ de maïs dans la vallée du Grésivaudan, Isère, février 2014

C’est triste, un champ de maïs. Un champ pour rien, un champ de mort.

Le maïs, comme la peste, infeste les campagnes et boit l’eau de la terre fiévreuse. Trop d’eau. Toute l’eau. Le maïs qui s’étend épuise la source des rêves.

Là où pousse aujourd’hui le maïs, c’était des champs riants. Marais, fleurs, rainettes, rousseroles, courtilières. Ecumes de jade, jonquilles en offrande à ta princesse : t’en souviens-tu ? Non, le maïs mange aussi la mémoire, comme le bitume et l’argent.

On croit même, à force de vide et de villes, que le maïs, c’est la campagne. Le maïs asservit la perception de tout, tu vois. Il asservit aussi les ruisseaux, les évase, les calibre, les retient. Barrages à la place, qui noient d’autres champs riants. Barrages à la place d’autres marais, d’autres courtilières.

Et tu ne sais plus ce que c’est, une courtilière. Tu n’as pas écouté sa musique depuis si longtemps. Tu ne veux pas savoir. Tu sais le maïs, le bitume et l’argent. Tu crois encore au reflet, tu t’agrippes à l’épi d’or. Le maïs pousse dans ta tête comme un arrosoir jaune. Et l’avenir prend les couleurs de la douleur d’un pays lointain. Comme la peste. Trop d’eau. Trop de larmes. Et le cœur sec.

« Comment te tiendras-tu dans ce délabrement des mondes,

Effondrement, tempête, invasion d’infinités,

Leur triomphe au milieu de nos ruines s’avance entre deux files d’atterrés, portant des trophées d’astres. Il ne laissera rien debout de nos songes, de nos refuges. » (Philippe Jaccottet, La Semaison)

le grand saut

kruger-10
Choucador de Burchell (Lamprotornis australis), Kruger, juillet 2014
Vent, bruine, flocons là-haut. Nous y sommes. L’inclinaison de la Terre joue en notre défaveur.
Vers quels vertiges va nous plonger cette saison nouvelle? Quelles couleurs pareront nos rues d’automne, jusqu’où le ciel, le faible ciel, pourra-t-il encore les porter? J’avais oublié comment c’était novembre, cette impression des jours chiches hachés de pluie glacée. Je préfère garder vivant le souvenir de ces aubes africaines, courtes et chantantes. Ces matins prompts à laisser le jour mordre la savane à pleins rayons, comme si la nuit passée n’avait pas compté. Ces premiers mouvements d’oiseaux, offrandes d’un monde à son plein équilibre.

l’impossibilité d’une ville (#8)

dubai-5
Août 2014
Monde paradoxal. D’un côté, la technologie accélère cette soi-disant mobilité. Ce fameux réseau rapproche dans un mouvement brownien les petits atolls individuels. Il n’a jamais été plus facile de voyager vers l’inconnu. Une simple connexion électromagnétique et hop! le tour est joué. De l’autre, la ville apparaît toujours plus compacte, amnésique et rigide, où les immeubles s’emboîtent et se serrent comme des Lego et font écran à toute preuve de vie. Ici nous sommes joignables à tout bout de champ. Et pourtant nous ne sommes plus tout à fait visibles. Les rares personnes croisées à Dubai, lunettes noires, vitres fumées et smartphones, s’engouffraient bien vite derrière les imposantes cathédrales de béton. Personnages insaisissables, presque illusoires, dans un décor de cinéma. C’est ainsi que l’illusion technologique d’aller plus facilement vers les autres se fracasse sur les murailles de la solitude urbaine. Et Dubai, outre-ville retranchée derrière sa grandiloquence moderne, ne partage rien que son sable, un sable d’or peut-être, mais grésillant sur toute la ligne.

© 2009-2014 - GEASTER

ИТ новости