l’entrée en ma terre

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Forêt des Brulas, Valbonnais, Isère, mai 2015
Entrer dans une forêt comme on déchire le temps. Le foulage des feuilles sans âge, les mêmes aujourd’hui qu’il y a cent mille ans, tient de l’engagement. Nous renonçons sous la voûte agreste aux routes toutes tracées et aux gestes accomplis pour leur préférer la sente lente et l’espace incertain, l’indéchiffrable rumeur sous la ramure et le langage dépoli des pierres. S’ouvre à chaque pas un rêve de vie intérieure, qu’animent la mousse et le lichen amourachés, dans un désordre d’herbacées dont une seule rappelle par son nom, petitement, le parfum citadin: parisette, que son association à un champignon souterrain protège du manque de lumière. Ici dans la forêt chaque être trouve sa place, comble un vide et entretient l’humifère, avec sa magie propre et grâce à tous les autres. La forêt abrite un rêve de vie ensemble, soustrait aux décrets officiels et porté à la profusion des étoiles.

l’ange aux yeux de sang

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Elanion blanc (Elanus caeruleus), vers Addo, août 2014
Fidèle compagnon de voyage, l’Elanion pose sa silhouette fantomatique sur tous les continents. Sentinelle blanche, postée sur son arbuste ou un poteau, le long des routes grêlées de cailloux, parfois volant sur place au-dessus de la campagne sèche. A l’écart, discret mais parfois étonnamment familier, presque citadin en Inde – à moins que là-bas la ville l’ait déjà rattrapé. Première observation du rapace quelque part entre Torrejon El Rubio et le désert de la Serena, dans la Renault Espace brinquebalante la joie folle des cinq jeunes ornithologues pour leur premier Tour d’Espagne. Je me souviens aussi d’une « pluie » d’Elanions après l’orage, sur la route de Cordoue après trois jours de vaines recherches sous un soleil de plomb. Elanion porteur d’un influx quasi métaphysique – comme une découverte chaque fois recommencée. Cette fois-là tout au bout de l’Afrique, l’oiseau s’est hissé comme en gourou, affairé à trouver l’équilibre sur un fragile podium, s’aidant de ses ailes d’albatros presque trop longues. Soixante clichés en rafale et celui-ci avec son oeil le plus perçant, rapace, lointain. Si proche.

beauté invisible

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Raphicère du Cap (Raphicerus melanotis) dans la végétation folle du fynbos, région de Bontebok, août 2014

A droite, à gauche, devant, derrière, quand je plonge dans la Nature, je ne sais pas où commence l’Humanité ni où elle finit. Je vois juste son œuvre de destruction dépasser des collines : sa trace n’est pas intégrée.
L’action humaine a parfois généré des adaptations positives dans le règne animal. Même la fragile hirondelle a profité des anciennes granges pour faire son nid. Mais il faut prêter une attention rigoureuse aujourd’hui pour que tout projet susceptible de répondre à un enjeu collectif quel qu’il soit nuise le moins possible à un équilibre naturel déjà bouleversé.
Le principe de compensation, qui veut qu’à un morceau de Nature détruit on protège ou restaure le même ailleurs, ne pourra pas être appliqué indéfiniment. La planète a perdu sa sauvagerie. Les forêts sont « gérées », les poissons sont des « stocks ». Là où la Nature s’ébat encore est étiqueté « réserve ». A ce stade technologiquement avancé de l’humanité, rien n’autorise à prédire que demain la Terre sera rendue à son foisonnement originel ou ses battements intimes.
Toute cette dépoétisation de l’univers, ce quadrillage en règle du vivant – quand il n’est pas biffage -, vient de notre incapacité à abandonner notre culture d’un monde efficient et notre fascination du geste rentable. Nous éprouvons toutes les difficultés pour discerner la beauté, la richesse, le bonheur dans le désordre miraculeux des vies autres que la nôtre. Miraculeux au sens où ce désordre apparent et son dialogue avec les étoiles restent à peu près tout ce que la conscience n’a pas réussi à décrypter.
L’incapacité chronique à accepter la Nature telle quelle, comme la méfiance nourrie envers les hurluberlus qui contemplent ses reliques, pose une question : l’espèce humaine a-t-elle un jour connu l’état de nature ? Il n’est pas nécessaire de parcourir le monde pour trouver un bout de réponse. Mon voisin a gravillonné ce printemps la moitié de son jardin « pour faire plus propre ».
« J’étais apparu par hasard, j’existais comme une pierre, une plante, un microbe. Ma vie poussait au petit bonheur et dans tous les sens. Elle m’envoyait parfois des signaux vagues; d’autres fois je ne sentais qu’un bourdonnement sans conséquence. » (Jean-Paul Sartre, La Nausée)

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Listère à feuilles ovales (Listera ovata), Massif de Belledonne, Isère, avril 2015

Imaginez qu’un soir de bourrasque, les Noisettes se détachèrent de leurs rameaux. Elles roulèrent dans la pente, se dispersèrent sur le sol. Songez à ce qu’au seuil de l’hiver, un Mulot cherchant pitance se faufila par ici et fit de l’une de ces Noisettes son croquant festin. Rassasié, il abandonna la coque percée. Elle retomba trou contre terre. Et les saisons passèrent, le vent, la neige, la glace. Sous la caresse du doux soleil d’avril, la Terre réchauffée fit jaillir là une Orchidée. Pensez à ce qu’en se dressant, l’une de ses feuilles entra dans le fruit sec par l’ouverture taillée sous les incisives du Mulot et ainsi hissa la coquille, jour après jour, sans la faire tomber. Combien de chances y avait-t-il pour qu’une fleur, par la faute du vent, d’un frêle rongeur et d’une Noisette éventrée, en vint à imiter Daft Punk?

Qui de l’abeille ou de la fleur a fait l’oiseau?

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Rufipenne morio / Red-winged starling (Onychognathus morio), Olifants, juillet 2014

Chacun sur son épi floral, ici une femelle, piquait entre les capitules. Et sitôt gobé ce qu’il fallait d’insectes mal embusqués, dès qu’une tige avait épuisé ses possibilités de festin, hop! on passait au suivant. Il y a en avait une quinzaine, pratiquement silencieux, comme de discrets marauds, dont la mécanique implacable, sous le plumage strassé en jersey de soie, rendait ces oiseaux si singuliers – gentlebirds cambrioleurs.

couronnement d’hébétude

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Grand Koudou mâle (Tragelaphus strepsiceros), vers Olifants, juillet 2014
Le soleil s’étant soudain retiré du jeu, il appartint au ciel seul de faire toute la lumière sur ce qu’il restait à voir dans l’espace béant qui séparait la piste de l’horizon. D’un geste dérobé, l’instant jeta son voile blafard au travers duquel le plateau semblait tremper dans l’ambre antédiluvienne et toute impression de relief fut mise à néant. Nous eûmes à penser que l’Afrique s’appesantirait rapidement dans ce crépuscule laissé pour compte et qu’aucune bête ne jaillirait plus des brousses, sinon le rire ostentatoire d’une hyène en maraude comme la nuit précédente s’en était imprégné jusqu’à suggérer au coeur de notre sommeil des chimères de disgrâce. C’est à ce moment précis que, sur l’ultime coude de notre tracé, à quelques encablures du camp d’Olifants, une secouante embardée dans la poussière encore tiède nous sauva d’une funeste collision avec une girafe plantée au milieu. La fatigue et l’émotion accumulées au fil de la journée venaient de dissoudre sur mon front poisseux les derniers grammes de vigilance que la route encore dangereuse exigeait de mobiliser. Tout se passa si vite que je ne sus m’excuser auprès de la brouteuse haut perchée, déjà rendue à d’autres frondaisons d’acacias un peu plus loin. Témoin de la scène, ce grand kudu m’asséna un regard hautain, celui-là même qu’infligent à un pauvre hère malhabile jeté dans une soirée trop guindée les gardes-chiourmes devant des pyramides de petits fours inaccessibles.

you’re welcome

gamins
Tampaksiring, Bali, août 2013
« Jusque là, mon ami et moi nous étions toujours rencontrés en imaginant être des égaux l’un pour l’autre; or, cette supposition commune s’était en elle-même évanouie d’un coup, sur le seuil de sa porte, parce que nous avions réalisé à quel point nos situations sociales et économiques étaient différentes.
Le respect de nous-même, du moins dans les sociétés comme la nôtre, tient à cette fragile présupposition que nous sommes les uns pour les autres des égaux parmi les égaux; que le moindre incident vient préjudicier cette attente réciproque de reconnaissance symétrique, et nous réagissons, selon les circonstances, par la honte, par le déni de réalité ou en mobilisant spontanément des récits de justification. » (Axel Honneth, professeur à l’Université de Francfort)

hyène de vie

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Hyène tachetée (Crocuta crocuta), vers Skukuza, juillet 2014
Fendre les glaciers:

« Dans un système mondialisé, il n’y a plus de face-à-face possible, plus d’ennemi déclaré, plus de territoire à conquérir. Le système est allé trop loin. De sorte qu’il finit par se détraquer et se dévorer en sécrétant une forme de corruption interne. Pas une corruption au sens moral, mais quelque chose comme une déconstruction de l’ensemble, le terrorisme étant la métaphore violente de cette tension irréductible au système. » (Jean Baudrillard, philosophe)

Découdre la nuit:

« Oui, l’amour est une illusion. Les gens interprètent des phénomènes biologiques. » (Lucy Vincent, neurobiologiste et consultante pour l’industrie pharmaceutique)

Reprendre du dessert:

« Dans la tribu des Iyau en Nouvelle-Guinée, une voyelle peut avoir huit sens différents selon la hauteur de ton sur laquelle elle est émise. Un léger changement dans cette dernière convertit le mot de la langue Iyau signifiant belle-mère en un autre mot signifiant serpent. » (Jared Diamond, biologiste évolutionniste)

noms d’oiseaux

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Trogon narina (Apaloderma narina), Wilderness, Eastern Cape, août 2014

Mouette de Sabine, Moineau de Nelson… Soucieux d’immortalité, les naturalistes ont assez souvent donné leurs noms aux oiseaux qu’ils ont découverts. A titre d’exemple, le savant américain Spencer Fullerton Baird vole depuis plus de 150 ans avec un Bécasseau et un Bruant (avec un Tapir aussi, mais on ne peut pas tout à fait parler de Tapir volant). Même chose avec l’Italien Franco Bonelli, qui s’est carrément payé un Aigle. Sans doute pour compenser une existence cacochyme : souffrant de rachitisme, Franco Bonelli mesurait 1m37, soit trente centimètres de moins que l’envergure du rapace.
L’ornithologue allemand Christian Brehm a quelque peu modifié ces dispositions testamentaires. En 1857, ses deux fils Alfred Edmund et Reinhold Bernhard découvrent avant lui une nouvelle espèce d’alouette dans les steppes du Maghreb. Se sentant outrageusement doublé par ses rejetons, Christian Brehm décidera quand même de nommer l’oiseau, en lui attribuant non pas son patronyme, mais le prénom de… sa fille. Ainsi fut créé le Cochevis de Thékla. Ce qui est certes beaucoup moins difficile à porter que le Cochevis d’Alfred Edmund et Reinhold Bernhard, mais qui sonne aussi comme une manière de couper le sifflet à ses deux fils.
Quant à ce joli Trogon narina, hôte discret des forêts d’Afrique, l’histoire de son nom relève carrément d’une rumeur adultérine qui persiste encore de nos jours. C’est un certain James Stephens qui a décrit l’espèce en 1815, mais ce dernier s’est amusé à cafter : Narina serait tout bonnement le prénom de la maîtresse de l’explorateur François Levaillant. Un sacré cumulard d’ailleurs, ce François-là aussi, qui s’est offert pas moins de six noms d’oiseaux du monde entier. Dont un Coucou.

l’espérance

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Buffle d’Afrique (Syncerus caffer), Addo Elephant, août 2014
« L’espérance », « l’espoir », des mots rebattus dans les campagnes électorales ces jours-ci. La politique est-elle une affaire d’espérance, d’attente pieuse et de conversion à cette autre forme béate d’inanité? L’espoir que l’on brandit ici, c’est encore un baîllon pour gouverner à l’aveugle et à moindres frais, dans une relation sado-masochiste qui flagelle l’action collective. Qui veut bien s’adonner à l’espérance, cet alcool distillé par les prélats de l’ordre établi? Invoquer l’espoir et l’espérance, comme s’en remettre encore au ciel, à celui qu’on nous barbouille depuis des lustres, pour nous clouer encore à la promesse de l’au-delà. L’espoir est un mensonge qui fait foi dans le dos.
« Loin d’encourager le changement, l’espoir éteint les révoltes. Il rend tolérable la servitude et facilite la résignation. L’espoir naît de la tristesse tant et si bien que renoncer à lui, c’est se guérir d’elle. » (Raphaël Enthoven)
In memoriam :
« La longue révolution nous achemine vers l’édification d’une société parallèle, opposée à la société dominante et en passe de la remplacer; ou mieux, vers la constitution de micro-sociétés coalisées, véritables foyers de guérilla, en lutte pour l’autogestion généralisée. La radicalité (…) est la garantie de toutes les libertés. » (Raoul Vaneigem, Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, 1963-65)
 

ça dépasse les cornes

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Rhinocéros blanc (Ceratotherium simum simum), Santa Lucia Wetlands, août 2014
Dès l’aéroport de Johannesburg, on est mis au parfum : un écran fait des défiler des images et des chiffres du grand massacre. Le 25 juillet 2014, 574 Rhinocéros avaient déjà été braconnés depuis le début de l’année. Le 18 août, on en était à 650. Finalement, ce sont, d’après les autorités, 1215 animaux qui auront été tués l’an dernier en Afrique du Sud, sur une population estimée à environ 20 000 bêtes. Un triste record, qui traduit l’intensité du trafic de ces cornes qui font soi-disant bander quelques richissimes Chinois. Lesquels feraient tout aussi bien de se ronger les ongles, puisque c’est exactement la même matière (de la kératine, qui a donné son nom latin à l’animal).

petit bleu

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Céphalophe bleu (Philantomba monticola), Dzinla forest, Kwazulu-Natal, août 2014
Certaines rencontres se produisent sans crier gare au cours d’un voyage, et c’est tout le bonheur de l’inattendu qui vous prend. Je n’avais pas imaginé me retrouver nez-à-nez avec cette minuscule Antilope (35 cm au garrot), que les bouquins décrivaient particulièrement farouche, en plus d’être nocturne. Ce cliché a pu être réalisé dans un patch de forêt primaire encerclé par la ville de Dzinla, juste avant la tombée de la nuit. Deux animaux se poursuivaient entre les arbres, peut-être se disputaient-ils un bout de sous-bois pour de futures noces. Leur attention toute entière ne semblait accordée qu’à eux-mêmes, au point qu’il me fut possible d’approcher l’un d’eux à moins de quatre mètres, en m’accroupissant derrière un buisson. Le téléobjectif a fait le reste, moyennant une sensibilité ISO poussée au maximum acceptable. La gueule tordue de l’animal suggère un état de colère ou d’excitation, impression renforcée par la fausse balafre sous l’oeil, en fait une glande odorante qui sert à marquer le territoire. Le bleu qui donne son nom à ce Céphalophe n’est pas usurpé : son pelage irise de cyan léger même dans la pénombre.

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