retour aux sources

Irrakkakandi, Sri Lanka, août 2011
Le point le plus septentrional de cet été-là. Une ambiance différente du reste de l’île, avec des regards qui se froncent, des dos qui se tournent, courbés plus qu’ailleurs par le poids des années de guerre. Mohamed me désigna du doigt l’emplacement d’un ancien hôtel sur l’autre rive du fleuve, détruit comme six ou sept autres sur cette portion de côte. Un pont routier qui enjambait l’eau a aussi sauté et les tamaris rampent à nouveau parmi des arbres sans feuilles : plus aucune trace humaine n’est visible au nord de l’embouchure. La colère des hommes a tout effacé, jusqu’à se diluer elle-même dans le limon gris du fleuve. Il reste une Nature ensauvagée et un peu morne, et au milieu d’elle une poignée de pêcheurs rendus à leurs gestes ancestraux, les genoux enfoncés dans des coulures verdissantes. De temps en temps une aigrette passait en vol ras, avec son ombre molle en-dessous d’elle. Je ne me souviens pas d’autre oiseau. La chaleur humide et l’odeur de vase ensuquaient même les moustiques, collés à la peau sans oser nous piquer : qui donc aurait eu envie de passer ses vacances ici? En répandant ses horreurs, la guerre avait peut-être aussi dissous un mirage, une méprise, et ramené les âmes à leur immuable destin flottant, coagulé dans la vase et le silence. « La source désapprouve presque toujours l’itinéraire du fleuve. » (Jean Cocteau)

le tarin : en avoir ou pas

Gros-Bec cassenoyaux (Coccauthrostes coccauthrostes), chez GEASTER, février 2013
Tarin des aulnes (Carduelis spinus), id.
L’un l’a gros, l’autre tout petit. Soit: cela fait partie des inégalités naturelles qu’il faut savoir accepter. Mais autant le Gros-Bec porte un nom descriptif, autant le Tarin usurpe un tantinet son identité : de nez, que nenni! Encore une bizarrerie dans la science des noms d’oiseaux. A la limite pour le Tarin, je peux comprendre : il a un nom de compensation. Un nom-talonnettes. Son sobriquet rappelle que son bec, aussi discret soit-il, existe bel et bien. Si par mégarde il l’avait oublié lui-même, le Tarin n’a qu’à ouvrir son passeport: il en a bien un, c’est écrit en toutes lettres. Etait-il nécessaire en revanche de faire remarquer au Gros-Bec qu’il l’a au milieu de la figure? Déjà tout penaud d’être appendiculé de la sorte (c’est un oiseau maladivement farouche), on l’inhibe un peu plus en le baptisant en référence directe à son hypertrophie nasale. On imagine les souffrances qui sont les siennes: il doit ronfler comme une tronçonneuse et ressembler à une navette spatiale quand il s’enrhume. Dès lors ce nom de Gros-Bec n’est plus seulement déplacé: il respire réellement la moquerie abjecte.

Canon, c’est pas toujours canon

Fidèle à la marque japonaise depuis plus de sept ans, je suis avec intérêt l’évolution de sa gamme photo, en scrutant l’appareil qui conviendrait idéalement à mes besoins : plus léger et plus ergonomique que mon obsolète EOS 40D, construction adaptée aux conditions tropicales des pays que je visite, produisant de beaux arrières-plans, bon pour la macro (mise au point facile) et la scène de rue (réactivité et discrétion), mes deux dadas.

Là, j’apprends que Canon s’apprête à sortir d’ici décembre un reflex Full Frame d’entrée de gamme, estampillé EOS 6D à… 2099 euros tout nu. Et je m’interroge sur la cohérence de sa politique produit.

Le Full Frame, c’est le capteur plein format (il couvre tout le champ de la surface nominale de l’objectif), un gage de professionnalisme parce qu’avec ça, un objectif 50mm, ça fait des photos en 50mm. Le Full Frame, selon le discours officiel, c’est avantageux et même absolument nécessaire si l’on veut faire des tirages 50x70cm top qualité de ses portraits et des paysages (le format qui convient idéalement à la déco des toilettes). Si on travaille souvent en basse lumière c’est bien aussi. Du fait de la dimension supérieure des photosites, on diminue drastiquement le « bruit numérique » (les granulés moches dans les zones mal éclairées). Je n’ai rien contre le Full Frame, mais ici ça tend à devenir un argument tout juste bon à « justifier » le prix élevé d’un tel appareil. Car on n’a pas oublié que les nouveaux capteurs de plus petit format, dits APS-C, frôlent cette même qualité, en intégrant une technologie nouvelle (vantée par Canon himself à l’occasion de la sortie du 7D il y a trois ans) qui pallie l’inconvénient de leur taille.

Un inconvénient d’ailleurs relatif, contrebalancé par des avantages non négligeables. Un capteur plus petit couvre le champ d’un objectif de taille supérieure : selon le coefficient de conversion, un 50mm peut se comporter comme un 75mm avec un petit capteur, ce qui est très utile pour la photo animalière et les portraits volés. Pour des raisons analogues, il permet aussi de gérer plus facilement le flou en macro.

Que propose d’autre ce fameux 6D dont tout le monde se gargarise?

- Une sensibilité étendue de 50 à 25 600 iso. Wow ! En Full Frame, on peut supposer que la gestion des lumières sera grandiose. Mais…

- Ca ne justifie pas l’absence de flash intégré ! Un flash est toujours nécessaire, ne serait-ce que pour déboucher les ombres portées sur des visages dans des conditions de forts contrastes. Pour les fréquents portraits de mes interlocuteurs dans les rues ou dans leur entreprise, le flash intégré est totalement nécessaire. Je ne me vois pas acheter un flash en option, vu le prix de l’appareil.

- Seulement 11 collimateurs autofocus. C’est dérisoire. Le Canon 7D en proposait 19 et à configuration variable selon la composition souhaitée. Par ailleurs, le collimateur central a beau proposer une sensibilité IL-3 (niveau d’éclairage lunaire), on ne sait rien de celle des collimateurs latéraux.

- Le mode rafale propose 4,5 images par seconde. C’est faible, très. La moyenne est à 5,5. Le 7D est à 8…

- On peut aussi regretter l’absence d’écran orientable, bien pratique pour les scènes de rue ni vu ni connu. Des appareils Canon sortis plus tôt tels que le 650D et le 60D en sont équipés.

- Certains déploreront aussi que Canon n’ait pas réintégré le joystick AF du 7D, personnalisable à volonté. Au rayon gadgets-dont-je-me-fous, le 6D propose à la place le GPS et le wifi (au cas où certains auraient la patience d’uploader un fichier de 20 megaoctets). Un truc qui mange plus vite la batterie de surcroît.

- Le viseur ne montre que 97% de l’image réelle. 3% de choses invisibles sur les bords, un bout de branche, un bord de trottoir qui dépasse, et tu es bon pour des mini-crops.

Pas de traitement anti-ruissellement. En période de mousson, tu vas tremper.

- Le 6D utilise des cartes mémoire SD. Plus cheap et fragile que les Compact Flash et pas de doublonnage possible sur deux slots pour ceux qui shootent en raw+jpeg.

- Et puis, le Full Frame est-il un argument suffisant pour autoriser Canon à brider la vitesse d’obturation à 1/4000e et la vitesse de synchronisation flash à 1/180e ?

 

Au final, Canon semble s’être contenté de greffer un capteur plein format sur son 60D. Est-ce qu’on est prêt à débourser 2099 euros pour ce tour de passe-passe? Pas moi en tous cas. Quand on propose un boîtier soi-disant d’entrée de gamme à ce prix, on pourrait permettre au photographe amateur cherchant à progresser d’y visser ses objectifs EF-S. C’est malheureusement impossible et dans le cas où il faudrait réinvestir dans ses optiques, pourquoi ne pas aller, au même prix et en mieux, chez Nikon? On rappellera que le Nikon D600, certes pas Full Frame aussi, propose un viseur 100%, 39 (!!) collimateurs AF dont 9 en croix, 2 slots de cartes mémoires, un système anti-poussière, etc. Pour, tiens, tiens, 2099 euros…Et le Canon 7D auquel je fais référence est aujourd’hui à moins de 1200 euros.

le baiser des roses

roseraie de l’abbaye de Valsaintes, Alpes de Haute-Provence, mai 2012
Vous verrez certaines fleurs s’ouvrir très vite dès le premier rai de l’aube. Presque bruyamment leurs corolles s’évasent. Elles projettent leurs couleurs en mouvements dispendieux, prêtes à lécher le soleil, à avaler les moindres nuages. Ce sont des fleurs qui s’avouent généreuses, mais qui n’en sont pas moins avides – de lumière, de succès, de reconnaissance. A s’attifer de mille reflets, elles faneront vite. D’autres au contraire prennent le temps d’infuser la douceur du matin dans leurs pétales encore mi-clos. Leur chair semble hésiter à suivre la course de l’astre, l’âme dans un repli d’ombre. A une minute imprévisible, au gai hasard du jour, elles dérouleront enfin leurs parfums mélangés, comme un langage doux et profond, un vin gorgé de surprises. C’est d’ailleurs à leurs expirations patientes que vous les remarquerez enfin. Vous étiez assis là sur la pierre nue à contempler l’allée de roses, et vous n’aviez encore rien vu de la vérité des fleurs.

la vipère



 

Vipère aspic (Vipera aspis), massif du Vercors, Isère, avril 2012
« Skarioffsky approchait son bras droit de sa face en prononçant quelques mots d’appel remplis de douceur. On vit alors le bracelet de corail, qui n’était autre qu’un immense ver épais comme l’index, dérouler de lui-même ses deux premiers anneaux et se tendre lentement jusqu’au Hongrois. Skiaroffsky éloigna le ver toujours adhérent à son bras et le plaça sur le bord de l’auge en mica. Le reptile gagna l’intérieur du récipient vide, en faisant suivre le restant de son corps qui glissait avec lenteur autour de la chair du tzigane. Bientôt l’animal boucha complètement la rainure de l’arête inférieure avec son corps allongé horizontalement et soutenu par deux minces rebords formés par les plaques rectangulaires. Le Hongrois hissa non sans peine la lourde terrine, dont il versa tout le contenu dans l’auge brusquement pleine à déborder. Plaçant alors un genou en terre et baissant la tête de côté, il déposa la terrine vide sous la cithare, en un point strictement déterminé par certain coup d’oeil dirigé de bas en haut sur le revers de l’instrument. Ce dernier devoir accompli, Skiaroffsky, lestement redressé, mit les mains dans ses poches, comme pour se borner désormais au rôle de spectateur. (…) » (Raymond Roussel, Impressions d’Afrique)

halo sur le beau quai

Venise, quartier San Paolo, décembre 2011
Il n’y avait jamais d’effusion, à peine un soupir froissé. Pas de questions, juste un léger trouble, épousseté d’un mécanique haussement d’épaule. Et après? Le bruit des pas, vite dilué dans cet après-midi de juillet plein à craquer. Une immense cohue conquérante à regagner. Et maintenant la béance. Des soirs à la soupière, paupières de plus en plus rayées par le soc infatigable de l’hiver. Le coeur serré à chaque descente de la nuit et cette brume rapide qui tombe sur nos vies involontaires. On se souvient. Ce n’est pas loin. Comment ces impatiences d’été peuvent-elles cheminer encore en nous dans le frisson de janvier? Pourquoi ont-elles laissé si peu de force, si peu de foi?

l’échappée belle

Ile de Burano, Italie, janvier 2012
Ramené un peu de couleur de ma pause hivernale, comme on met du rouge aux joues des comédiens de rue que la pauvreté rend hâves. Retrouvé quelques flammes au fond des yeux de cette Europe à bout de souffle. La généreuse poésie de l’Italie mérite qu’on se pète la varice.

passé comme une ambre

Anuradhapura, Sri Lanka, août 2011

Rentrer les bêtes avant la nuit, avant les peurs. S’attacher aux reflets, aux détails, aux précautions, aux timidités, aux hésitations. Aimer les complicités silencieuses, les pays à leurs frontières, un bouton défait, les voyages longtemps rêvés, la route à refaire, les nostalgies éclatantes, les frêles bateaux blancs, l’odeur poivrée des algues et les incertitudes sous la pluie. Deux heures ou trois dans la lenteur du soir, volées à la pulsation métronomique des semaines toutes pareilles. Entre chien et loup, je choisis ton cri. Il n’est d’autres instants plus précieux que ceux délivrés d’une ultime conviction, quand l’ombre m’efface comme une aile d’oiseau à tes lisières.

© 2009-2015 - GEASTER

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