cartographie mentale de notre galaxie

toile
Chambarans, Isère, novembre 2014

C’est comme une fleur à peine éclose dans un printemps inversé.

Au moment où tout s’efface dans l’eau du ciel, les fanions d’une fête se mettent à luire.

Fragile kermesse.

A bien y regarder, le visage cornu de l’hiver apparaît en son coeur, suspendu à la promesse d’une fatale morsure.

le sommeil des anges

plume
Chambarans, Isère novembre 2014

Aile d’écume sur l’encre noire : l’envol brisé net. La forêt se dépouille de ses rêves, bradée aux marchands d’hiver. Vaine attente à la frange des cendres. C’est novembre jusqu’au fond du coeur des tronçonneuses.

Quelques personnes qui s’obstinent à s’accorder à un sort qui n’est pas celui de la Terre. Jusqu’où cette route sans force et égarée?

fleur païenne

bleuet-2 Isère, juin 2014 – C’est souvent le soir à la clarté de la petite lampe, quand le mouvement du jour nous abandonne pour de bon. La peur de son propre sort au passage de la nuit redessine au pochoir le sort des autres. C’est le moment qu’elle choisit pour passer comme une ombre, l’ange parmi les anges, avec le sourire impalpable de ses dix-sept ans. Elle frôle de ses doigts joueurs le souvenir que vous aviez scellé sur une pierre froide. Elle vous demande « Qu’est-ce que tu fais? » en inclinant son visage ovalescent, presque amusée. Et vous cachez sous un vieux pull gris sans forme votre gêne de ne savoir lui répondre. En vérité, nous mourons chaque jour trop loin de ceux qui nous aimaient. Mais il ne faut pas les décevoir.
« Tôt fanée, je la garde, afin qu’elle flétrisse avec moi plutôt qu’avec le déclin diurne de la terre immense. » (Fernando Pessoa, Odes)

le grand saut

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Choucador de Burchell (Lamprotornis australis), Kruger, juillet 2014
Vent, bruine, flocons là-haut. Nous y sommes. L’inclinaison de la Terre joue en notre défaveur.
Vers quels vertiges va nous plonger cette saison nouvelle? Quelles couleurs pareront nos rues d’automne, jusqu’où le ciel, le faible ciel, pourra-t-il encore les porter? J’avais oublié comment c’était novembre, cette impression des jours chiches hachés de pluie glacée. Je préfère garder vivant le souvenir de ces aubes africaines, courtes et chantantes. Ces matins prompts à laisser le jour mordre la savane à pleins rayons, comme si la nuit passée n’avait pas compté. Ces premiers mouvements d’oiseaux, offrandes d’un monde à son plein équilibre.

Né de la dernière pluie

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Mycène conique (Mycena metata) dans son berceau de pluie, massif de Belledonne, Isère, septembre 2014

Le ciel s’était emporté cette nuit-là. L’orage avait roulé sa colère sur la forêt alpestre, s’en était pris aux vielles feuilles, aux jeunes rameaux, aux nids d’oiseaux, brisant net dans ses doigts de feu les rêves des aigles. Au matin, les arbres soufflaient dans la brume calmée. Et déjà la vie revenait à la vie. L’ivresse de passer avec légèreté par-dessus les diamants de pluie emplissait les tiges d’une nouvelle richesse. L’insistance des gouttes avait rendu à la terre sa passion d’émouvoir.

La Nature a toujours quelque chose à offrir, même après ces moments où toute paix semblait perdue. Et elle tiendra, recommencée, même quand nous serons dans les flammes. Ce n’est pas une raison pour précipiter déjà la rage des désenchantements.

Un gnou à terre

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Gnou bleu (Connochaetes taurinus). Au fond, femelle de Grand Koudou (Tragelaphus strepsiceros), vers Olifants, juillet 2014

Lourde bête s’ébrouant dans le contre-jour d’une brûlante fin d’après-midi. Poussière dans la bouche, les yeux, le nez, tout au bout d’une route sans bitume où la fatigue croise l’aveuglement. Un gnou à terre, l’ingénue réflexion : un animal qui vacille avec si peu d’élégance et se vautre de tout son poids d’amertume peut-il rebondir l’instant d’après et retrouver grâce aux yeux de ses congénères?

l’heure du bain

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Manchots du Cap (Spheniscus demersus), Simon’s Town, août 2014
Pleins de joie bonhomme, ils se poursuivent sans relâche, jusque sous l’eau où leurs silhouettes fusent comme d’atomiques sous-marins de poche. A peine les vagues les rejettent-ils sur le sable, les voilà qu’ils replongent sous l’écume pour évoluer de plus belle en ballets saccadés. Prises de becs pour de faux, natation synchronisée et cabotinage : les Manchots font le spectacle près du Cap de Bonne Espérance, et à les voir s’amuser de la sorte parmi nous, on se dit que l’éden n’était pas si loin. Un instant notre culpabilité vis-à-vis du vivant s’émousse : cette Nature profuse existe encore, les animaux ne nous portent aucun grief. Notre présence ne les gêne pas, ils nous entraînent dans leurs sarabandes, nous adressent des sons amicaux comme sortis d’une vuvuzela. C’est la fête sur les rivages du monde. Et puis en cherchant dans les livres au retour, on apprend qu’il ne reste plus que trois colonies terrestres de Manchots du Cap. Leur famille est réduite à 50 000 membres, ils étaient 1,5 million au début du 20e siècle. Cette façon de cacher le drame de leur disparition en faisant comme si tout était comme avant n’en est que plus troublante.

getting down

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Guépard (Acinonyx jubatus), vers Satara, juillet 2014
Les animaux décrochent, on ne les regarde plus. Tombent comme des mouches de leur vacillant piédestal. Ouvrez la fenêtre : nulle hirondelle pour égayer le faubourg déshonoré. Ouvrez un livre : la Nature n’a plus droit de cité. Sauf peut-être dans les ouvrages de Rick Bass et de Jim Harrison, que personne ne lit. Que personne n’a le temps de lire, ni surtout coeur à découvrir. Le coeur? Mais où bat-il déjà? La conscience du vivant qui nous entoure se dilue par écrans interposés. Cette matière brillante qui nous reflète et nous absorbe en Narcisses pixellisés. Au rythme que les micro-processeurs imposent, nous allons nous désincarner. Et précipiter le désastre. Le Guépard n’est pas de taille à combattre cet univers indifférencié. Il rejoint le statut de bête curieuse. On va lui faire sa peau mouchetée. Il reste 10 à 15 000 Guépards dans le monde, d’après le Cheetah conservation fund, contre 100 000 il y a cent ans. Les experts ont programmé sa disparition à l’état sauvage d’ici 15 à 20 ans.  

fauve qui peut

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Lion (Panthera leo), Lower Sabie, 30 juillet 2014
L’image n’est pas d’une grande qualité technique, mais avec le recul de ces dernières semaines, son grain épais restitue assez l’impression de mystère du Lion apparu ce soir-là près du camp de Lower Sabie, au sud du parc national de Kruger. Comme le Léopard le lendemain, la bête s’est laissée approcher de très près, sans porter un seul regard en notre direction. Ils étaient même deux, marchant côte à côte sur le bord du chemin, clopin clopant.
Notre route croisera des lions à quatre reprises, bêtes régulières, presque prévisibles. A Mkhuze, une réserve au sud-est du pays, un Lion apparaîtra au moment même où d’épaisses broussailles nous avaient suggéré sa présence. Leur nonchalance systématique écornera quelque peu la réputation de « roi de la jungle ». Si dans notre imaginaire collectif le Lion se taille une part de seigneur, il ne semble pas peser si lourd dans l’immensité des paysages où il évolue. Peut-être faudrait-il se changer en antilope pour mieux saisir la puissance et la cruauté de l’animal?
 
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Karoo national park, août 2014

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Eléphants d’Afrique de savane (Loxodonta africana), Addo, août 2014 (cliquez pour agrandir l’image)

Sous leur poids le sol se dérobe et les buissons bruyamment s’effeuillent. Un cataclysme? Non. Les pachydermes jardinent sans fin les herbes de la rêverie. La magie de la Nature tient à cela : elle repousse plus verte, un peu plus loin, dans le sillage de leurs promenades digestives. Il n’y a qu’à suivre les éléphants au pas de gym, pour retrouver la mémoire terrestre à sa source d’argile.

Ces placides pachas rythment leurs jours avec les rituels du bain et de la conversation boudeuse. Debout dans la boue des mares, ils se saluent d’un signe amical qui ne trompe personne, remuent leurs oreilles parcheminées, et restent là. Ils attendent. Les éléphants n’en font pas des tonnes. Prudents, les autres animaux se tiennent à l’écart de leurs humeurs cacochymes.

Pas étonnant si leurs territoires en cent ans ont rétréci comme peau de chagrin : le temps des hommes n’est pas celui des éléphants. A l’heure où tout se concentre sous un pouce d’enfant, il n’y a plus de place pour ces convoyeurs de rimes.

sa part d’ombre

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Léopard (Panthera pardus), Skukuza, juillet 2014 – cliquez sur la photo pour l’agrandir

Il y peu d’occasions dans une vie d’approcher un Léopard à trois mètres, de nuit, en pleine brousse, sous des étoiles brillantes comme un lustre de Murano. Le regard ambitieux de l’animal en direction du téléobjectif tremblant, c’est une partie de silence qu’on est heureux de perdre en quatre ou cinq longues minutes : d’un regard dévidé comme le fil soyeux d’une araignée, le félin absorbe son contemplateur qui, ne sachant plus dissocier sa frousse de sa joie, reste planté devant lui comme s’il devenait, au mieux, son congénère, au pire sa proie. On oublie le guide armé derrière soi, on se débarrasse de sa défroque sociale : il n’y a plus dans ce duel sans parole que deux animaux pétrifiés, l’un par cette beauté magnétique qu’on dit cruelle (la fascination du danger), l’autre par la méfiance que suscite l’apparence d’un vieil ennemi… Ou par ce que j’ignore encore de notre propre espèce.

Une telle proximité avec l’intense vie sauvage africaine, déjà vécue en Namibie en 2003, s’est révélée quasi quotidienne en Afrique du Sud. Après des étés asiatiques plutôt décevants dans leur dimension naturaliste (un Vietnam qui mange ses oiseaux, une Indonésie qui massacre ses forêts), j’ai enfin renoué avec le foisonnement terrestre originel. Pour tenter de mieux cerner ce que nous sommes. Dans des paysages le plus souvent intacts, et auxquels les hommes semblent attachés, les grands animaux d’Afrique incarnent notre part d’ombre, la « rugosité désirante » de notre nature profonde, dans un terrifiant jeu de miroirs. Une question a pavé ma route : le monde survivrait-il au refoulement définitif de notre sauvagerie? Elle continue de faire son chemin ces jours-ci au milieu de la ville encombrée.

reprendre ses marques

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Zèbre de Burchell (Equus quagga burchelli), Kruger, juillet 2014

    24 jours et 24 nuits entre savane, désert et bord de mer

    6250 kilomètres parcourus de Johannesburg à Capetown

    12 parcs nationaux et réserves naturelles explorés

    Plus de 330 espèces d’oiseaux observées

    56 espèces de mammifères nommées

    Des milliers de sourires échangés

    Une piqûre de moustique en zone impaludée

    Nelson Mandela toujours vivant dans le coeur des Sud-Africains, et encore beaucoup d’attentes

    En bonus : le Swaziland et Dubai
dullstroom

plus loup que toi tu meurs

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Isère, novembre 2013

Les réactions d’incompréhension et d’indignation se succèdent après l’autorisation d’abattre des Loups dans les Hautes-Alpes. Cette forme de traque éperdue d’un animal protégé jusqu’au coeur d’une zone elle-même protégée (le parc national des Ecrins) revêt un côté surréaliste. Elle démontre qu’il n’existe plus en France de territoire à vocation de préservation. Elle révèle aussi qu’il est donc possible de surseoir au statut de protection d’une espèce. Au passage, cette affaire du Loup fait tristement écho à celle des Bouquetins du massif du Bargy : la Ministre de l’Ecologie a la gâchette facile.

Les fauves sont maintenant lâchés. Par cette nouvelle cabale orchestrée contre lui, le Loup finit d’endosser son statut d’ennemi public numéro un, personnifié comme dans les contes de jadis, ce qui risque d’attiser encore la haine des éleveurs à son encontre. En même temps, le canidé s’érige en symbole martyr de cette vie fascinante que l’homme cherche maladivement à contrôler, réguler, calibrer, rogner… Sans jamais parvenir à la comprendre, sans surtout accepter la fragile complexité des relations qui sous-tendent la biodiversité.

Par cet abus de lâcheté, la classe politique réduit un peu plus sa crédibilité, faisant montre d’une incompétence grave face aux enjeux environnementaux. Là où le retour naturel du Loup en France aurait pu inspirer une modernisation des rapports que l’Homme entretient avec la Nature, il met la patte au contraire sur l’incapacité chronique de notre espèce à gérer harmonieusement son espace de vie. Encore un rendez-vous manqué pour la poésie du Monde.
 

l’amour est toujours en fuite

jeunefemmebali

Amed, Bali, août 2013

La rue bruissante, la lumière hâve.
Elle a mis tout le poids de sa vie dans la balance de son regard. Il n’a pas su se sauver du splendide éclair clouant son ombre. Sollicités par la même petite énigme : pourquoi eux, ici et maintenant?
Ce moment qui foudroie debout les plus vaillantes armées du doute. Cet instant qui resserre et qui tient en même temps à une distance sacrée.
Après? C’est une histoire qui se donne entre elle et lui. Des chapitres de beauté nocturne en plein midi. Des épitomés d’univers condensés dans leur masse noire et rare, dans une langue indéchiffrable autrement que par celle des cétoines.
Un matin, c’est un soleil qui ne brûle plus les doigts quand on le tranche de sourires. C’est une pluie froide qui tombe sur l’épaule de l’été quand on attendait ses doigts fins pour se consoler du vide. Les cétoines ont mangé les roses.
L’amour est toujours en fuite. Et Truffaut ne l’a pas rattrapé.
On peut toujours essayer de remonter le courant de l’amour. Pagaie, godille tant que tu peux. L’étoile qui le tient n’a jamais cessé de couler.  

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