photos

retour aux sources

Irrakkakandi, Sri Lanka, août 2011

Le point le plus septentrional de cet été-là. Une ambiance différente du reste de l’île, avec des regards qui se froncent, des dos qui se tournent, courbés plus qu’ailleurs par le poids des années de guerre. Mohamed me désigna du doigt l’emplacement d’un ancien hôtel sur l’autre rive du fleuve, détruit comme six ou sept autres sur cette portion de côte. Un pont routier qui enjambait l’eau a aussi sauté et les tamaris rampent à nouveau parmi des arbres sans feuilles : plus aucune trace humaine n’est visible au nord de l’embouchure. La colère des hommes a tout effacé, jusqu’à se diluer elle-même dans le limon gris du fleuve. Il reste une Nature ensauvagée et un peu morne, et au milieu d’elle une poignée de pêcheurs rendus à leurs gestes ancestraux, les genoux enfoncés dans des coulures verdissantes. De temps en temps une aigrette passait en vol ras, avec son ombre molle en-dessous d’elle. Je ne me souviens pas d’autre oiseau. La chaleur humide et l’odeur de vase ensuquaient même les moustiques, collés à la peau sans oser nous piquer : qui donc aurait eu envie de passer ses vacances ici? En répandant ses horreurs, la guerre avait peut-être aussi dissous un mirage, une méprise, et ramené les âmes à leur immuable destin flottant, coagulé dans la vase et le silence.

« La source désapprouve presque toujours l’itinéraire du fleuve. » (Jean Cocteau)

le tarin : en avoir ou pas

Gros-Bec cassenoyaux (Coccauthrostes coccauthrostes), chez GEASTER, février 2013
Tarin des aulnes (Carduelis spinus), id.

L’un l’a gros, l’autre tout petit. Soit: cela fait partie des inégalités naturelles qu’il faut savoir accepter. Mais autant le Gros-Bec porte un nom descriptif, autant le Tarin usurpe un tantinet son identité : de nez, que nenni! Encore une bizarrerie dans la science des noms d’oiseaux.
A la limite pour le Tarin, je peux comprendre : il a un nom de compensation. Un nom-talonnettes. Son sobriquet rappelle que son bec, aussi discret soit-il, existe bel et bien. Si par mégarde il l’avait oublié lui-même, le Tarin n’a qu’à ouvrir son passeport: il en a bien un, c’est écrit en toutes lettres. Etait-il nécessaire en revanche de faire remarquer au Gros-Bec qu’il l’a au milieu de la figure? Déjà tout penaud d’être appendiculé de la sorte (c’est un oiseau maladivement farouche), on l’inhibe un peu plus en le baptisant en référence directe à son hypertrophie nasale. On imagine les souffrances qui sont les siennes: il doit ronfler comme une tronçonneuse et ressembler à une navette spatiale quand il s’enrhume. Dès lors ce nom de Gros-Bec n’est plus seulement déplacé: il respire réellement la moquerie abjecte.

Canon, c’est pas toujours canon

Fidèle à la marque japonaise depuis plus de sept ans, je suis avec intérêt l’évolution de sa gamme photo, en scrutant l’appareil qui conviendrait idéalement à mes besoins : plus léger et plus ergonomique que mon obsolète EOS 40D, construction adaptée aux conditions tropicales des pays que je visite, produisant de beaux arrières-plans, bon pour la macro (mise au point facile) et la scène de rue (réactivité et discrétion), mes deux dadas.

Là, j’apprends que Canon s’apprête à sortir d’ici décembre un reflex Full Frame d’entrée de gamme, estampillé EOS 6D à… 2099 euros tout nu. Et je m’interroge sur la cohérence de sa politique produit.

Le Full Frame, c’est le capteur plein format (il couvre tout le champ de la surface nominale de l’objectif), un gage de professionnalisme parce qu’avec ça, un objectif 50mm, ça fait des photos en 50mm.
Le Full Frame, selon le discours officiel, c’est avantageux et même absolument nécessaire si l’on veut faire des tirages 50x70cm top qualité de ses portraits et des paysages (le format qui convient idéalement à la déco des toilettes). Si on travaille souvent en basse lumière c’est bien aussi. Du fait de la dimension supérieure des photosites, on diminue drastiquement le « bruit numérique » (les granulés moches dans les zones mal éclairées). Je n’ai rien contre le Full Frame, mais ici ça tend à devenir un argument tout juste bon à « justifier » le prix élevé d’un tel appareil. Car on n’a pas oublié que les nouveaux capteurs de plus petit format, dits APS-C, frôlent cette même qualité, en intégrant une technologie nouvelle (vantée par Canon himself à l’occasion de la sortie du 7D il y a trois ans) qui pallie l’inconvénient de leur taille.

Un inconvénient d’ailleurs relatif, contrebalancé par des avantages non négligeables. Un capteur plus petit couvre le champ d’un objectif de taille supérieure : selon le coefficient de conversion, un 50mm peut se comporter comme un 75mm avec un petit capteur, ce qui est très utile pour la photo animalière et les portraits volés. Pour des raisons analogues, il permet aussi de gérer plus facilement le flou en macro.

Que propose d’autre ce fameux 6D dont tout le monde se gargarise?

– Une sensibilité étendue de 50 à 25 600 iso. Wow ! En Full Frame, on peut supposer que la gestion des lumières sera grandiose. Mais…

– Ca ne justifie pas l’absence de flash intégré ! Un flash est toujours nécessaire, ne serait-ce que pour déboucher les ombres portées sur des visages dans des conditions de forts contrastes. Pour les fréquents portraits de mes interlocuteurs dans les rues ou dans leur entreprise, le flash intégré est totalement nécessaire. Je ne me vois pas acheter un flash en option, vu le prix de l’appareil.

– Seulement 11 collimateurs autofocus. C’est dérisoire. Le Canon 7D en proposait 19 et à configuration variable selon la composition souhaitée. Par ailleurs, le collimateur central a beau proposer une sensibilité IL-3 (niveau d’éclairage lunaire), on ne sait rien de celle des collimateurs latéraux.

– Le mode rafale propose 4,5 images par seconde. C’est faible, très. La moyenne est à 5,5. Le 7D est à 8…

– On peut aussi regretter l’absence d’écran orientable, bien pratique pour les scènes de rue ni vu ni connu. Des appareils Canon sortis plus tôt tels que le 650D et le 60D en sont équipés.

– Certains déploreront aussi que Canon n’ait pas réintégré le joystick AF du 7D, personnalisable à volonté. Au rayon gadgets-dont-je-me-fous, le 6D propose à la place le GPS et le wifi (au cas où certains auraient la patience d’uploader un fichier de 20 megaoctets). Un truc qui mange plus vite la batterie de surcroît.

– Le viseur ne montre que 97% de l’image réelle. 3% de choses invisibles sur les bords, un bout de branche, un bord de trottoir qui dépasse, et tu es bon pour des mini-crops.

– Pas de traitement anti-ruissellement. En période de mousson, tu vas tremper.

– Le 6D utilise des cartes mémoire SD. Plus cheap et fragile que les Compact Flash et pas de doublonnage possible sur deux slots pour ceux qui shootent en raw+jpeg.

– Et puis, le Full Frame est-il un argument suffisant pour autoriser Canon à brider la vitesse d’obturation à 1/4000e et la vitesse de synchronisation flash à 1/180e ?

 

Au final, Canon semble s’être contenté de greffer un capteur plein format sur son 60D. Est-ce qu’on est prêt à débourser 2099 euros pour ce tour de passe-passe? Pas moi en tous cas. Quand on propose un boîtier soi-disant d’entrée de gamme à ce prix, on pourrait permettre au photographe amateur cherchant à progresser d’y visser ses objectifs EF-S. C’est malheureusement impossible et dans le cas où il faudrait réinvestir dans ses optiques, pourquoi ne pas aller, au même prix et en mieux, chez Nikon? On rappellera que le Nikon D600, certes pas Full Frame aussi, propose un viseur 100%, 39 (!!) collimateurs AF dont 9 en croix, 2 slots de cartes mémoires, un système anti-poussière, etc. Pour, tiens, tiens, 2099 euros…Et le Canon 7D auquel je fais référence est aujourd’hui à moins de 1200 euros.

le baiser des roses

roseraie de l’abbaye de Valsaintes, Alpes de Haute-Provence, mai 2012

Vous verrez certaines fleurs s’ouvrir très vite dès le premier rai de l’aube. Presque bruyamment leurs corolles s’évasent. Elles projettent leurs couleurs en mouvements dispendieux, prêtes à lécher le soleil, à avaler les moindres nuages. Ce sont des fleurs qui s’avouent généreuses, mais qui n’en sont pas moins avides – de lumière, de succès, de reconnaissance. A s’attifer de mille reflets, elles faneront vite.
D’autres au contraire prennent le temps d’infuser la douceur du matin dans leurs pétales encore mi-clos. Leur chair semble hésiter à suivre la course de l’astre, l’âme dans un repli d’ombre. A une minute imprévisible, au gai hasard du jour, elles dérouleront enfin leurs parfums mélangés, comme un langage doux et profond, un vin gorgé de surprises.
C’est d’ailleurs à leurs expirations patientes que vous les remarquerez enfin. Vous étiez assis là sur la pierre nue à contempler l’allée de roses, et vous n’aviez encore rien vu de la vérité des fleurs.

la vipère


 

Vipère aspic (Vipera aspis), massif du Vercors, Isère, avril 2012

« Skarioffsky approchait son bras droit de sa face en prononçant quelques mots d’appel remplis de douceur. On vit alors le bracelet de corail, qui n’était autre qu’un immense ver épais comme l’index, dérouler de lui-même ses deux premiers anneaux et se tendre lentement jusqu’au Hongrois. Skiaroffsky éloigna le ver toujours adhérent à son bras et le plaça sur le bord de l’auge en mica. Le reptile gagna l’intérieur du récipient vide, en faisant suivre le restant de son corps qui glissait avec lenteur autour de la chair du tzigane. Bientôt l’animal boucha complètement la rainure de l’arête inférieure avec son corps allongé horizontalement et soutenu par deux minces rebords formés par les plaques rectangulaires. Le Hongrois hissa non sans peine la lourde terrine, dont il versa tout le contenu dans l’auge brusquement pleine à déborder. Plaçant alors un genou en terre et baissant la tête de côté, il déposa la terrine vide sous la cithare, en un point strictement déterminé par certain coup d’oeil dirigé de bas en haut sur le revers de l’instrument. Ce dernier devoir accompli, Skiaroffsky, lestement redressé, mit les mains dans ses poches, comme pour se borner désormais au rôle de spectateur. (…) » (Raymond Roussel, Impressions d’Afrique)

halo sur le beau quai

Venise, quartier San Paolo, décembre 2011

Il n’y avait jamais d’effusion, à peine un soupir froissé. Pas de questions, juste un léger trouble, épousseté d’un mécanique haussement d’épaule. Et après? Le bruit des pas, vite dilué dans cet après-midi de juillet plein à craquer. Une immense cohue conquérante à regagner.

Et maintenant la béance. Des soirs à la soupière, paupières de plus en plus rayées par le soc infatigable de l’hiver. Le coeur serré à chaque descente de la nuit et cette brume rapide qui tombe sur nos vies involontaires. On se souvient. Ce n’est pas loin. Comment ces impatiences d’été peuvent-elles cheminer encore en nous dans le frisson de janvier? Pourquoi ont-elles laissé si peu de force, si peu de foi?

l’échappée belle

Ile de Burano, Italie, janvier 2012

Ramené un peu de couleur de ma pause hivernale, comme on met du rouge aux joues des comédiens de rue que la pauvreté rend hâves. Retrouvé quelques flammes au fond des yeux de cette Europe à bout de souffle. La généreuse poésie de l’Italie mérite qu’on se pète la varice.

passé comme une ambre

Anuradhapura, Sri Lanka, août 2011

Rentrer les bêtes avant la nuit, avant les peurs. S’attacher aux reflets, aux détails, aux précautions, aux timidités, aux hésitations. Aimer les complicités silencieuses, les pays à leurs frontières, un bouton défait, les voyages longtemps rêvés, la route à refaire, les nostalgies éclatantes, les frêles bateaux blancs, l’odeur poivrée des algues et les incertitudes sous la pluie. Deux heures ou trois dans la lenteur du soir, volées à la pulsation métronomique des semaines toutes pareilles. Entre chien et loup, je choisis ton cri. Il n’est d’autres instants plus précieux que ceux délivrés d’une ultime conviction, quand l’ombre m’efface comme une aile d’oiseau à tes lisières.

le temps des amis

Pondichéry, Tamil Nadu, Inde, août 2008

C’est une camaraderie qui ne cuit pas à moitié, l’amitié. Et l’ami de pain, c’est le commis de la bonne pâte : se marrer de tout, se narrer des riens. A feu très doux : un copain, c’est celui qui vous sort du pétrin sans michetonner.

mes disques de l’année 2011

Onze parmi une trentaine. Ca pourrait encore évoluer d’ici Noël mais l’essentiel est là.

Metronomy – The English Riviera : Largement plébiscité dans les différents classements, c’est aussi mon album de l’année, mon caipirinha mentholé, ma sucette au caramel, mon Steely Dan en gelée – sans risque de faire monter le cholestérol, grâce à une science démoniaque du son juste.

Deaf Center – Owl Splinters : Signée d’un duo norvégien, ma (fausse) B.O. de l’année, renversante de beauté néoclassique. Où piano grêle et cordes se disputent un éjaculat du crépuscule pour féconder en violence impalpable.

http://youtu.be/ZLoiI0PSv6k

Herion – Out & About : Un trio italien qui oeuvre près des précédents, cherchant la texture vespérale, aux confins de la musique de chambre (sans la robe du même nom) et de l’ambient. (album sorti dans les derniers jours de 2010)

Beirut – The Rip Tide : Faussement cheap et fragile, le troisième opus de Beirut est aussi son meilleur. Les mêmes bonnes recettes pop balkanico-low-fi des précédents, mais avec un peu plus de retenue, de respiration, d’ouverture.

St. Vincent – Strange Mercy: Elle, je l’aime. Et puis c’est tout.

Jay-Jay Johanson – Spellbound : Toujours assez fan de la mélancolie plaintive de l’esthète suédois, qui désarticule le trip-hop au profit d’une élégante élégie jazz, où le fantôme de Chet Baker s’invite à rôder entre les cliquetis électro.

Kurt Vile – Smoke Ring For My Halo : Un folk-rock perdu dans une brumeuse réverb’, sorte de Neil Young climatique avec un sens velvetien de la fatigue. Sensation dusty road de l’année.

http://youtu.be/kpg6bSETZaw

The Ho Orchestra The Spoon River Project : Prenez 4 ou 5 musiciens hollandais (Nits passés et présents pour la plupart), le pianiste suisse Simon Ho et des chanteuses scandinaves, et vous obtenez le plus improbable combo de folk européen, au sens géopolitique du terme.

Wilco – The Whole Love : Retour en forme pour le groupe de Jeff Tweedy (après deux albums plus inégaux), avec des morceaux gonflés de guitares et une écriture pleine de trouvailles.

http://youtu.be/4aalGe6xKk4

The Horrors – Skying : Le meilleur album des Smiths depuis la mort de Ian Curtis.

Farewell Poetry – Hoping For The Invisible To Ignite : Un collectif français qui distille son idéal spleen dans le post-rock cinématographique. Une belle découverte.

Concert de l’année : Patti Smith à Grenoble (ne serait-ce que pour les vingt dernières minutes en tee-shirt).

J’ai aussi prêté mes tympans à quelques histrions de la variété française : Alex Beaupain – Pourquoi battait mon coeur ; Jean-Louis Murat – Grand Lièvre; Johnny Hallyday – Jamais Seul; Hubert Fournier – La Maison de Pain d’Epice.

Horreur de l’année : le dernier Bénabar, non?

vie, mort, etc.

Isère, octobre 2011

 

D’un être qui se sait au bord du précipice rejaillit l’élan furieux de vivre (ce même éclat qui confine à la faim d’aimer et présage de la jouissance, comme si l’amour préfigurait un effondrement). Et quand bien même survient cette fin que l’élan ne contient plus, il reste l’énergie folle de la chute pour allumer l’instant d’un feu, d’un souffle altier. Il y a autant d’étoiles au ciel que de passages par ici.

La mémoire fait un peu de buée sur le miroir de l’automne : la saison des pluies s’entiche d’un chagrin qu’elle croit n’avoir jamais vécu.

Moutons dans un enclos de doutes, tandis qu’un crachin froid s’obstine sur leur paletot de laine : nous autres, broutant menu sous le ventre des loups.

D’une vie finissante à l’immortelle attente d’une autre vie, il n’y a qu’une folie : s’éprendre de décembre.

puisque l’automne (6)

Coprin pied-de-lièvre (Coprinus lagopus), Drôme, octobre 2011

 
« Au terme de ces jours, il ne reste qu’humilité, solitude, ruines. Mais, à portée de la main, la paix avec soi-même. » (José Maria Alvarez, Le Bouclier d’Achille)

ne reviens pas

Bellver de Cerdana, Espagne, juin 2011

L’an s’échoue au bout de ma langue en soupir séché de groseille. Sur son tènement ténu de lande tu ne ferais pas tenir une abeille. Le busard Saint-Martin qui filait vers le monde est un blanc drapeau planté dessus. Chante-Grenouille, La Biche-au-Bois sont tombés dans le panneau : toutes ces collines qui couraient de lenteur, tu n’en verrais même plus la couleur. Ne reviens pas, avril, tu ne retrouverais pas tes petits, ni à la mare ni dans les nids. Les saisons sont sur la paille et le ruisseau roule à crédit. Ne reviens pas, reste à ton rêve d’herbe-à-Robert coiffant bleuet, dans tes parfums de vieux papier et d’arcanson : le sot qui t’adulait aux brèves demoiselles a rendu sa chanson.

échouages (2)

Trincomalee, Sri Lanka, août 2011

 

Tout au bout de l’île, c’était comme tout au bout du monde : une impression de vide, avec la mer et le ciel inutiles, des cocotiers titubants et des vagues translucides au bruit mou. Les jeunes qui descendaient du village chaque soir fixaient le même tableau, espérant peut-être quelque chose d’improbable qui viendrait soudain briser l’horizon de leur journée : le passage d’un paquebot, une baleine ensablée, un nouveau phare pour éclairer la nuit. Sans me jeter un regard, sans même se parler, ils restaient là vingt ou trente minutes, entre chien et loup, jusqu’à ce que le sépia de leur mélancolie conspire avec l’ombre du soir. Plus tard, je me suis demandé si dans l’autre partie du monde, notre attitude était si différente de la leur. Cherchant l’introuvable sensation dans l’océan de nos spectacles rabâchés, guettant l’ivre sardine dans le gris que les novembres entassent.

 

le sceptre d’Agamemnon

Lyriocephalus scutatus (mâle et femelle) – hump-nose Lizard, Sinharaja Forest Reserve, Sri Lanka, juillet 2011

Joyau endémique des profondeurs de la forêt humide, l’Agame à tête de lyre se laisse découvrir tout au bout des chemins glissants de sangsues. Se rappeler qu’il ne sait vivre que sur ces arbres là et nulle part ailleurs dans le monde pour bien mesurer la fragilité de la créature, ses exigences, ses contraintes. Chaque espèce est le produit hasardeux d’un repli de montagne avec une tranche de temps de quelques millions d’années. Parcourez l’autre versant, le nez du lézard ne sera déjà plus le même. De l’autre côté de la vallée, une autre espèce le remplace déjà. Et ainsi de suite, au gré des vagues tectoniques. Protéger chaque espèce, c’est un devoir de mémoire : l’écaille du lézard porte des siècles de vie terrestre, d’efforts patients d’adaptation, d’histoires géologiques, de migrations et de bourrasques.
(cliquer sur les images pour agrandir)

Léo, bête à part

Panthère (Panthera pardus), Yala, Sri Lanka, août 2011

 

Le Sri Lanka est un haut lieu mondial pour l’observation de la Panthère. Si ses populations ont dramatiquement baissé depuis un siècle avec la déforestation, l’animal est encore assez bien représenté dans les régions sèches de l’île. La Panthère est un précieux argument touristique : des cohortes de jeeps pleines d’Occidentaux en goguette sillonnent inlassablement les parcs nationaux en quête d’une vision même furtive du gros chat.

Chacune de mes rencontres avec des félins dans la nature fut une expérience inoubliable: les Lionnes harcelées par les Hyènes en Namibie, le Chat de Geoffroy qui nous a frôlés en Argentine, le jeune Puma qui surveillait le montage de la tente dans le sud de l’Arizona ou, plus près d’ici, la maraude des Lynx ibériques dans la Sierra Morena, en Andalousie, sont autant de spectacles qui marquent à vie.

On comprend d’autant mieux l’engouement pour la Panthère : l’animal inspire un incomparable sentiment de magnétisme. Mais nul ne sait comment il survivra avec la pression redoublée du tourisme : aux portes du parc national de Yala, qui constitue la terre d’élection du félidé au Sri Lanka, le Gouvernement est en train de construire le deuxième aéroport international de l’île, dans le but d’attirer plus nombreux les visiteurs dans cette partie du pays.

tout bien pesé


Kandy, Sri Lanka, août 2011

On aimerait croire qu’un nouvel homme, drapé des meilleures intentions, puisse rouvrir les perspectives d’avenir de tout un peuple, le nôtre, et réenchanter les lendemains. Est-ce alors l’avance confortable du candidat du changement dans les sondages qui expliquerait l’atonie de l’indignation en France, là où nos voisins battent la semelle et font chauffer le pavé ? La promesse d’un prochain basculement politique et l’attentisme qu’elle provoque jouent-t-ils un rôle d’amortisseur de la protestation ?

Parce que, tout bien pesé, il y a de quoi s’indigner par chez nous. Inutile de rappeler l’entêtement des courbes de chômage, de fermeture d’usines, de pression fiscale, de budgets resserrés, d’inégalités galopantes – sans compter la surenchère discriminatoire de la politique sociale depuis 2007. Il faut croire que les Français vouent une confiance aveugle aux urnes et aux pouvoirs du génie qui peut en sortir : la situation est (très) grave mais les échéances pour désigner un homme (ou une femme) au poste de la Providence attiédissent finalement les expressions les plus vives. L’Ecole nous l’a assez martelé : c’est notre esprit civique qui doit parler, lui seul, dans les interstices que la République nous réserve.

Je doute que l’Histoire contemporaine, traversée de désarrois sociaux et de misères écologiques sans cesse amplifiés, justifie le bien-fondé de cette sagesse citoyenne. A bien y réfléchir, tous les candidats investis par notre confiance n’auront-ils pas été finalement des canalisateurs de l’indignation? Notre attitude aura tout juste permis à quelques marchands de promesses d’échapper à leur triste condition de bretteurs. A eux cette nomenklatura qu’un pays classé seulement 31e mondial pour la liberté de la presse se gardera bien de décrire, à nous l’espoir de rejouer tous les cinq ans l’indignation dans l’isoloir. Seuls face à notre bulletin, surtout pas tous ensemble.

[La France est une démocratie dite « imparfaite », au même titre que le Sri Lanka.]

je peux plier


Peupliers vers Alixan, Drôme, octobre 2011

 

La rudesse du froid ce soir ne passera pas la porte. Et le vent qui balaie tout s’arrête à mon écorce. Je peux plier tu sais. Cette solitude qui menace, l’hiver, le clou, le plomb, la glace, c’est encaissé.

Les souvenirs changés en torches pour attiser les écorchures, les coups de canifs, les encoches ne gagneront pas ma ramure. Je peux plier.

La lenteur des lunes comptées et les éclipses du sommeil, les paquets de corbeaux perchés qui croient faire de l’ombre au soleil : je m’en bats la feuillée.

La cognée de tes silences n’atteindra pas le cœur. Car je suis du bois dont on fait les fuites. Je sais me tailler dans les plaines à chaque automne un peu plus vite.

Tu peux toujours, si ça te branche, dire que c’était plié d’avance : rien ne remue à mon houppier. Je peux plier. Et te voilà contreplaquée.

still life (shining)

environs de Saou, Drôme, octobre 2011

On perd le goût d’aimer les gens de la même manière qu’on perd le goût d’aimer simplement les choses : en accumulant le vide et l’eau. La herse a pris la rouille, le soc a touché le roc. Quand la terre du cœur n’est plus assez travaillée, la sève ne vient plus aux tiges et le grain de sourire ne se remplit pas. Alors les oiseaux volent ailleurs. Passe l’amour comme un nuage et ce que nous en savions.

Et pourtant rien ne se termine vraiment. Les années ondulent plus qu’elles ne s’écoulent. Ce qui a disparu dans les creux des vagues de l’automne revient un peu plus loin sur les crêtes des vagues de l’automne d’après. L’espace qu’elle a laissé dans mon courtil est toujours libre. Et le vent qui vient rôder parfois dans le chèvrefeuille ramène la musique indémodable de ses printemps.

Max Richter - November

tout l’or du monde

Forêt de Marsanne, Drôme, octobre 2011

 

Il n’y a pas de bon chemin. Il n’y a que des surprises.

« C’était à peu près le milieu du matin. Je pris mon sac de montagne. Je descendis à la cuisine. Il n’y avait personne. J’ouvris le placard. Je taillai un morceau de gruyère dans le quarteron. Je pris une demi-michette dans la corbeille à pain et je laissai sur la table un billet : ne m’attendez pas pour déjeuner, je suis dans la forêt jusqu’à ce soir ». (Rondeur des jours, Jean Giono)

lounge deluxe

Dambulla, Sri Lanka, août 2011

T’allonger dans l’écume des caves, après les heures chaudes d’une nuit à te faire danser. Souffler des ronds de fumée par tes boucles d’oreille. Boire tes yeux fluo à la paille, fétu têtu. Et voilà que les doigts entrouverts cherchent l’opercule. Te boire encore, petit lait. Je t’en fais baver des ronds de citron. Smart meringuée. Oser tremper dans ton scandale étouffé. Chevaucher nos ferveurs déconcentrées. J’aime me jeter sur toi comme on se jette sur son ennemi. Engin de levage paré. Potence impatiente du disc-jockey. Cheveux en bataille, corps béant. Pendue à tes colliers blancs, un râle comme un hoquet : tu es si belle ainsi disloquée.

de mer en fils (1)

Trincomalee, Sri Lanka, août 2011

Tant de regards qui m’interrogeaient le long des plages. Je ne sais plus finalement qui était le photographe : moi caché derrière l’appareil ou ces enfants de pêcheurs, leurs yeux qui me capturaient avec une certaine forme d’intransigeance? Sans les mots pour se parler, c’est sur leur visage que j’ai cherché à comprendre leur vie ici, au bord de l’océan meurtrier et après toutes ces années de guerre. Je crains de n’avoir saisi que des sentiments contradictoires, entre gravité, amitié et distance, qui brouillent l’impression. Et qui me font dire que je n’étais pas le maître du jeu.

passer sous silence

Sigîriya, Sri Lanka, août 2011

 

Un peu de prière, beaucoup d’efforts. De l’amour oh ! je ne sais pas l’épeler : surtout rien de ronflant pour décorer ma stèle. Dites seulement que je me suis tenue à l’écart des rêves pour ne pas m’y perdre, et que je n’ai renoncé à rien, puisque j’ai eu si peu.
J’ai souvent eu peur de m’endormir car il n’y avait personne pour veiller sur moi. A force de prolonger le jour dans la nuit, on finit par se croire immortelle. Mais l’immortalité touche à l’indifférence : les années m’ont traversée, et souvent sans me voir.

« Etre leader, c’est aujourd’hui tracer un cap et faire preuve d’intelligence émotionnelle. C’est aussi instaurer une relation de réciprocité gagnante avec ses partenaires et surtout désapprendre ce qui a fait notre succès » ( Jean-Michel Caye, directeur associé du Boston Consulting Group à Paris).

 

la solitude du coureur de fond

Uda Walawe National Park, Sri Lanka, juillet 2011

Je vis tout au nord de son amour, dans un repli oublié des cartes. Aucun chemin n’y vient. Juste le vent pour distraire les branches, quand les oiseaux fatigués de chanter pour rien vont se dissoudre dans le ciel antique. Juste le vent qui me hèle de partout, et c’est aussi un chant pour vivre.

« On ne reste jamais longtemps devant soi, pour autant qu’on y parvienne. »(Antoine Emmaz, Lichen, lichen)

cleans round the bends

Kandy, Sri Lanka, août 2011

Une rupture avec le consumérisme nous sauvera-t-elle du désespoir et de la laideur? Subsiste-t-il encore un désir de changer de modèle? Et d’ailleurs, a-t-on jamais osé formuler clairement une solution alternative:  battre la campagne en martelant qu’il faut redonner du pouvoir d’achat, n’est-ce pas renforcer implicitement la logique d’une satisfaction pulsionnelle?

la faute au souvenir

Trincomalee, Sri Lanka, août 2011

Pas une rumeur, pas un moteur pour rayer le silence de la rue. Chat pelotonné dans les coussins. Le souffle grave et tremblant de la ventilation anime à peine l’appartement. Des images du passé profitent de cette heure blanche pour remplir le vide par grappes efflorescentes. Une cour de lycée. Une frange blonde sous l’abribus. Elles flottent dans ma mémoire avec une densité presque palpable et se tiennent cependant à distance, totalement détachées du cadre de ma vie d’aujourd’hui. Je regarde ces images en spectateur attentif. Ni tout à fait triste ni vraiment amusé. Des souvenirs s’agrègent, des prénoms que je répète à l’envi pour raviver la netteté des visages. J’ai du mal à tout raccommoder, le fil s’est distendu, embrouillé, rompu parfois, dédoublé souvent. Des souvenirs sans parenté à l’intérieur de mon petit monde, des points mouvants impossibles à relier. D’évidence, la vie ne se trace pas du seul trait qu’on pensait lui imprimer. Notre histoire est multiple, elle emprunte plusieurs voies successives et parfois simultanées, dans des sens qu’une lecture simpliste dirait contraires. La mémoire qui la recueille fait ce qu’elle peut. Mais une vie ne tient pas là dedans.

Obsédé par ce fil introuvable, je poursuis à l’excès l’exercice de la reminiscence. Mais à trop forcer cette mémoire lacunaire, l’imagination vient à son secours. Dans l’écheveau des souvenirs se glissent alors des épisodes apocryphes. Il s’est passé tant de choses dans cette cour de lycée qu’on en a peut-être un peu trop glissé sous l’abribus. La lumière de l’instant, orangé pâle de la liseuse du séjour, frange aussi les vieilles images de couleurs artificielles. Ces papillons qui volètent derrière la vitre du passé, je ne saurai pas les nommer. Et finalement, tout ce qu’on a tenté de comprendre à partir de quelques traces s’effondre et se perd dans les sables du doute. Constat cruel au cœur de la nuit : ce qui est vécu, éprouvé, ressenti à quelque moment de notre existence ne nous appartient plus. Le passé est un mystère plus intriguant que le futur.

(Le chat n’a pas bronché. Le silence de la rue a le dernier mot.)

 

ce monde qui ne vient pas

Macaques à toque devant le siège de la Ceybank House, Kandy, août 2011

Le singe me fait signe. On a changé le nom de la guerre, pour cacher le sang au fond de la nuit. On a repeint les murs, souvent, et changé nos lits d’hier comme la litière d’un chat. Et au bout du compte, on a quoi?

sri lanka 2011 bird trip report (inventaire à la thé vert)

Calao du Sri Lanka (Ocyceros gingalensis), Anuradhapura, août 2011

Tout naturaliste se doit d’établir une liste systématique des espèces rencontrées au cours de ses voyages. Je me plie de bonne grâce au rituel, après plusieurs heures, plusieurs jours de recherches assidues pour compléter mes notes prises sur le terrain. Pour la beauté du geste (c’est presque un devoir de mémoire pour certaines espèces) et la poésie des noms d’oiseaux…

Sri Lanka BirdTrip Report – 27/07 – 18/08/2011

OISEAUX

23 espèces endémiques observées sur les 33 récemment définies (les auteurs n’en dénombraient que 25 il y a encore une dizaine d’années). Nous avons raté des endémiques emblématiques : la Pirolle de Ceylan (nous n’étions pas du « bon » côté de la forêt de Sinharaja), le Coucal à bec vert, le Pigeon du Sri Lanka… Il manque aussi des immanquables comme le Colombar à double collier mais nous sommes heureux d’avoir pu voir par exemple des colonies de Marabouts chevelus dans le nord et la rare et timide Grive à ailes tachetées en train de nourrir sa nichée. Pour compléter la liste d’une soixantaine d’espèces supplémentaires, il est nécessaire de visiter le Sri Lanka en hiver, quand le pays accueille nombre de migrateurs venus d’Asie centrale. Le printemps, qui coïncide généralement avec la période de beau temps dans la partie humide de l’île, est également plus propice à la découverte des espèces forestières, quand les sangsues sont moins abondantes.

PODICIPEDIDAE
1. Grèbe castagneux. Little Grebe. Tachybaptus ruficollis. Vu dans la partie sèche, en petit nombre : Habarana, Anurhadapura

PHALACROCORACIDAE
2. Petit Cormoran. Little Cormorant. Phalacrocorax niger. Le plus commun des cormorans.
3. Cormoran indien. Indian Cormorant. Phalacrocorax fuscicollis. Vu à Kandy, Habarana et sur la lagune d’Irrakandi.
4. Grand Cormoran. Great Cormorant. Phalacrocorax carbo. Rarement observé : grands réservoirs autour d’Anuradhapura

ANHINGIDAE
5. Anhinga oriental. Oriental Darter. Anhinga melanogaster. Assez souvent observé sur les étangs riches en végétation, surtout à Yala et dans la région de Trincomalee. Un à Habarana.

PELECANIDAE
6. Pélican à bec tacheté. Spot-billed Pelican. Pelecanus philippensis. Hambantota,Yala, et quelques grands plans d’eau au nord… Un sur le lac de Kandy.

ARDEIDAE
7. Aigrette garzette. Little Egret. Egretta garzetta. Commune. Surtout en zone sèche.
8. Grande Aigrette. Great Egret. Egretta alba. Surtout rencontrée dans la zone humide du pays.
9. Aigrette intermédiaire. Intermediate Egret. Egretta intermedia. Commune, surtout dans la zone humide du pays.
10. Héron cendré. Grey Heron. Ardea cinerea. Particulièrement nombreux sur le parc de Mirinnya.
11. Héron pourpré. Purple Heron. Ardea purpurea. Assez commun.
12. Gardeboeufs d’Asie. Eastern Cattle Egret. Bubulcus coromandus. Vu e petits groupes vers Ratnapura,
13. Aigrette des récifs. Western Reef Egret. Egretta gularis. Un individu forme « bleue » sur la route de Ratnapura.
14. Héron indien. Indian Pond-Heron. Ardeola grayii. Présent sur les zones humides de toutes tailles.
15. Héron strié. Little Heron. Butorides striata. Vu à Uppuvelli, sur les rochers côtiers et à Irrakandi.
16. Bihoreau gris. Black-crowned Night-Heron. Nycticorax nycticorax. Trois individus en vol le soir sur Karawanella.

CICONIIDAE
17. Tantale indien. Painted Stork. Mycteria leucocephala. Magnifique espèce, vue en grand nombre à Hambathota, Yala, ainsi que sur les lagunes le long de la route Anuradhapura – Trincomalee.
18. Bec-Ouvert indien. Asian Openbill. Anastomus oscitans. Assez commun sur les grands plans d’eau. Plus de 150 oiseaux ensemble sur la lagune mineure d’Anuradhapura.
19. Cigogne épiscopale. Woolly-necked stork. Ciconia episcopus. Vu en quelques occasions (Yala, marais de Tangalle), plus nombreuses vers Trincomalee (colonies sur les arbres).
20. Marabout chevelu. Lesser Adjutant. Leptoptilos javanicus. Belles observations dans le nord du pays, sur quelques étangs le long de la route Anuradhapura – Trincomalee. Egalement quelques-uns à Yala.
21. Jabiru d’Asie. Black-necked stork. Ephippiorhynchus asiaticus. Observations lointaines à Yala de cette belle espèce, rare au Sri Lanka.

THRESKIORNITHIDAE
22. Ibis à tête noire. Black-headed Ibis. Threskiornis melanocephalus. Commun dans les deux parties de l’île.
23. Spatule blanche. Eurasian Spoonbill. Platalea leucorodia. Vue à Hambanthota et Yala.

ANATIDAE
24. Dendrocygne siffleur. Lesser Whistling-Duck. Dendrocygna javanica. Localisé dans les étangs de Yala.
25. Anserelle de Coromandel. Cotton Pygmy-goose. Nettapus coromandelianus. Vu seulement dans un marais au nord de Tangalla, une dizaine d’individus.

ACCIPITRIDAE
26. Bondrée orientale. Oriental Honey-Buzzard. Pernis ptilorhyncus. Vue en vol à Karawanella.
27. Elanion blanc. Black-shouldered Kite. Elanus caeruleus. Un individu vu en vol vers Anuradhapura.
28. Milan sacré. Brahminy Kite. Haliastur indus. Relativement commun dans la zone sèche, aux abords des plans d’eau.
29. Pygargue blagre. White-bellied Sea-Eagle. Haliaeetus leucogaster. Vu au-dessus de quelques plans d’eau sur la moitié nord. Egalement un à Ratnapura.
30. Pygargue à tête grise. Grey-headed Fish-Eagle. Ichthyophaga ichthyaetus. Deux individus posés au sol à Mirinnya. Un perché et bruyant au Selawa Eco Resort.
31. Serpentaire bacha. Crested Serpent-Eagle. Spilornis cheela. Sous-espèce endémique : spilogaster, assez régulière dans les zones humides.
32. Epervier shikra. Shikra. Accipiter badius. Quelques belles observations, à Ella (lodge), Sigiriya…
33. Aigle noir. Black Eagle. Ictinaetus malayensis. Vu en vol à deux reprises : Ratnapura et Yala.
34. Aigle huppé. Crested Hawk-Eagle. Spizaetus cirrhatus. Sous-espèce endémique ceylanensis assez fréquente, en particulier au sud de l’aire.
35. Aigle montagnard. Mountain Hawk-Eagle. Spizaetus nipalensis. Un individu perché dans un ébène sur la route de Kithulgala.

PHASIANIDAE
36. Coq de Lafayette. Sri Lanka Junglefowl. Gallus lafayetii. Espèce endémique, d’abord entendue à Sinharaja, puis observée à plusieurs reprises : Yala (où l’espèce semble commune), Ella, Dambulla…
37. Paon bleu. Indian Peafowl. Pavo cristatus. Vu un peu partout, surtout dans les zones sèches.

TURNICIDAE
38. Turnix combattant. Barred Buttonquail. Turnix suscitator. Race endémique leggei : deux familles vues à Yala.

RALLIDAE
39. Râle de forêt. Slaty-legged Crake. Rallina eurizonoides. Deux individus effectuent un bref vol maladroit dans un petit marais, route de Ratnapura.
40. Râle à poitrine blanche. White-breasted Waterhen. Amaurornis phoenicurus. Commun.
41. Talève à tête grise. Purple Swamphen. Porphyrio poliocephalus. Commune à Yala, aussi observée dans les lagunes de la zone sèche, notamment vers Habarana. Autrefois rattachée à P.porphyrio.
42. Gallinule Poule-d’eau. Common Moorhen. Gallinula chloropus. Vue en petit nombre à Yala.

JACANIDAE
43. Jacana à longue queue. Pheasant-tailed Jacana. Hydrophasianus chirurgus. Localement commun : Hambanthota, Yala, Habarana & Anurhadapura.

CHARADRIIDAE
44. Petit Gravelot. Little Ringed Plover. Charadrius dubius. Mirryani.
45. Gravelot alexandrin. Kentish Plover. Charadrius alexandrinus. Yala, Hambanthota.
46. Gravelot de Leschenault. Greater Sand Plover. Charadrius leschenaultii. Deux individus dans les marais salants entre Hambanthota et Yala.
47. Pluvier mongol. Lesser Sand Plover. Charadrius mongolus.
48. Vanneau de Malabar. Yellow-wattled Lapwing. Vanellus malabaricus. Vu dans la région de Yala uniquement.
49. Vanneau indien. Red-wattled Lapwing. Vanellus indicus lankae. Commun.

SCOLOPACIDAE
50. Courlis corlieu. Eurasian Whimbrel. Numenius phaeopus. Vu à Kirinda et Trincomalee.
51. Chevalier gambette. Common Redshank. Tringa totanus. En petit nombre à Yala et sur les marais côtiers de Trincomalee.
52. Chevalier aboyeur. Common Greenshank. Tringa nebularia. En petit nombre vers Yala.
53. Chevalier sylvain. Wood Sandpiper. Tringa glareola. Yala uniquement.
54. Chevalier guignette. Common Sandpiper. Actitis hypoleucos. Vu à Trincomalee et au bord des bassins des cités anciennes (Anurdhapura et Sigiriya)
55. Bécasseau minute. Little Stint. Calidris minuta. Vu à Yala, quelques petites troupes.
56. Bécasseau cocorli. Curlew Sandpiper. Calidris ferruginea. Deux individus dans les marais côtiers vers Yala.

RECURVIROSTRIDAE
57. Echasse blanche. Black-winged Stilt. Himantopus himantopus. Commune à Yala et assez souvent oblservée dans les marais de la zone sèche.

BURHINIDAE
58. Grand Oedicnème. Great Thick-knee. Esacus recurvirostris. En petit nombre dans les grands parcs : Yala, Minneriya (un adulte avec un jeune).

LARIDAE
59. Mouette du Tibet. Brown-headed Gull. Larus brunnicephalus. Bien vue dans les marais salants aux abords de Yala.

STERNIDAE
60. Sterne caugek. Gull-billed Tern. Gelochelidon nilotica. Vue à Yala puis une à Trincomalee.
61. Sterne voyageuse. Lesser Crested Tern. Thalasseus bengalensis. Quelques-unes à Irakkandi.
62. Sterne huppée. Great Crested Tern. Thalasseus bergii. Une colonie à Irakkandi.
63. Sterne pierregarin. Common Tern. Sterna hirundo. Vue à Trincomalee.
64. Sterne naine. Little Tern. Sternula albifrons. En petit nombre à Yala.

COLUMBIDAE
65. Pigeon biset. Rock Pigeon. Columba livia. Commun. Des populations sauvages dans la zone sèche.
66. Tourterelle tigrine. Spotted Dove. Streptopelia chinensis. Commune. Sous-espèce endémique ceylonensis. Nicheuse derrière les persiennes du Coconut Beach Lodge.
67. Colombine turvert. Emerald Dove. Chalcophaps indica. Sous-espèce endémique robinsoni : Sinharaja et Kithulgala.
68. Colombar pompadour. Sri Lanka Green-Pigeon. Treron pompadora. Espèce endémique, récemment détachée du « Pompadour Green-Pigeon ». Deux couples à Ella et à Anuradhapura.
69. Carpophage pauline. Green Imperial-Pigeon. Ducula aenea. Vu à plusieurs reprises dans des milieux assez variés : Sinharaja, Anuradhapura, etc.

Kétoupa brun, Yala, août 2011

 

PSITTACIDAE
70. Coryllis de Ceylan. Sri Lanka Hanging-Parrot. Loriculus beryllinus. Espèce endémique, vue en nombre à Karawanella.
71. Perruche alexandre. Alexandrine Parakeet. Psittacula eupatria. En petit nombre à Uda Walawe, Polonnaruwa et Anuradhapura.
72. Perruche à collier. Rose-ringed Parakeet. Psittacula krameri. Commune.
73. Perruche de Layard. Layard’s Parakeet. Psittacula calthropae. Espèce endémique, bien vue à Ella et Karawanella.
74. Perruche à tête prune. Plum-headed Parakeet. Psittacula cyanocephala. Vue à Ella, deux couples en bordure des plantations de thé.

CUCULIDAE
75. Coucal de Parrot. Southern Coucal. Centropus parroti. Assez commun sur le bord des routes et dans les jardins. Ancienne sous-espèce de C. sinensis, aujourd’hui élevée au rang d’espèce endémique par une majorité d’auteurs.
76. Malcoha à bec vert. Blue-faced Malkoha. Phaenicophaeus viridirostris. Vu à Yala, deux individus dans les buissons secs.
77. Coucou Koël. Asian Koel. Eudynamys scolopaceus. Vu (et entendu!) tous les jours. Un jeune nourri par un Corbeau à Uppuvelli.
78. Coucou plaintif. Plaintive Cuckoo. Cacomantis merulinus. Une femelle sur le bord de la piste à Yala.

TYTONIDAE
79. Effraie des clochers. Common Barn-Owl. Tyto alba. Entendue le premier soir à Ratnapura.

STRIGIDAE
80. Kétoupa brun. Brown Fish-Owl. Bubo zeylonensis. Un oiseau au repos, très bien vu, sur une grosse branche à Yala.

CAPRIMULGIDAE
81. Engoulevent de Jerdon. Jerdon’s Nightjar. Caprimulgus atripennis. Deux individus posés sur la route avant l’entrée du parc de Yala, à 5h30.

APODIDAE
82. Salangane de Malabar. Indian Swiftlet. Aerodramus unicolor. Vu à Sinharaja et dans la région de Kithulgala.
83. Martinet batassia. Asian Palm-Swift. Cypsiurus balasiensis. Commun.
84. Martinet des maisons. Little Swift. Apus affinis. Fréquent en certains lieux : pont à Uda Walawe, très belle colonie à Dambulla.

HEMIPROCNIDAE
85. Hémiprocne couronné. Crested Treeswift. Hemiprocne coronata. Vu en vol à Sinharaja, bois autour de l’éco-lodge d’Uda Walawe (aussi perché), Ella et au-dessus des bois humides de Habarana.

Martin-Chasseur de Smyrne, Yala, août 2011

 

ALCEDINIDAE
86. Martin-Pêcheur d’Europe. Common Kingfisher. Alcedo atthis. Commun.
87. Martin-Chasseur de Smyrne. White-throated Kingfisher. Halcyon smyrnensis. L’un des oiseaux les plus fréquemment rencontrés. Relativement ubiquiste.
88. Martin-Chasseur gurial. Stork-billed Kingfisher. Pelargopsis capensis. Sur la rivière de Little King (Dambulla) et lors du trek d’Habarana.
89. Alcyon Pie. Pied Kingfisher. Ceryle rudis. Vu uniquement à Yala (3 individus isolés).

MEROPIDAE
90. Guêpier d’Orient. Green Bee-eater. Merops orientalis. Régulièrement observé. Vu très près à Yala. Sous-espèce endémique : ceylonicus.
91. Guêpier de Leschenault. Chestnut-headed Bee-eater. Merops leschenaulti. Vu à Ella, Dambulla et Kithulgala.

CORACIIDAE
92. Rollier indien. Indian Roller. Coracias benghalensis. Vu à partir de Yala, puis Dambulla, Habarana et sur la route de Trincomalee.

BUCEROTIDAE
93. Calao de Ceylan. Sri Lanka Grey Hornbill. Ocyceros gingalensis. Espèce endémique, vue de très près à deux occasions : un couple nicheur à Anuradhapura puis un autre couple à Karawanella. Egalement vu en vol sur la route de Kithulgala.
94. Calao de Malabar. Malabar Pied Hornbill. Anthracoceros coronatus. Première observation à l’éco-lodge d’Ula Walawe, puis à Yala, assez fréquent, et Habarana.

CAPITONIDAE
95. Barbu à tête brune. Brown-headed Barbet. Megalaima zeylanica. Commun dans les jardins et en lisière de forêt.
96. Barbu à front d’or. Yellow-fronted Barbet. Megalaima flavifrons. Espèce endémique, bien vue à Ratnapura et Sinharaja.
97. Barbu à couronne rouge. Sri Lanka Small Barbet. Megalaima rubricapillus. Espèce endémique, détachée du Malabar Barbet. Observé à Ella et Kithulgala.
98. Barbu à plastron rouge. Coppersmith Barbet. Megalaima haemacephala. Vu à Ratnapura, Sinharaja et Kandy.

Barbu à tête brune, Uda Walawe, juillet 2011

 

PICIDAE
99. Pic à calotte brune. Indian Pygmy Woodpecker. Picoides nanus. Race endémique gymnophthalmus, vue à Kithulgala.
100. Pic à huppe jaune. Lesser Yellownape. Picus chlorolophus. Sous-espèce endémique wellsi, vue dans la montée vers Sinharaja.
101. Pic du Bengale. Black-rumped Flameback. Dinopium benghalense. Race endémique, psarodes, vue à Polonnaruwa et à Kithulgala.
102. Pic du Sri Lanka. Crimson-backed Flameback. Chrysocolaptes stricklandi. Espèce endémique détachée du Greater Flameback (C.lucidus). Vue dans la montée de Sinharaja, puis un couple à Horton Plains.

ALAUDIDAE
103. Alouette de Jerdon. Jerdon’s Bushlark. Mirafra affinis. Commune à Yala.
104. Alouette gulgule. Oriental Skylark. Alauda gulgula. 2-3 à Yala.

HIRUNDINIDAE
105. Hirondelle des Nilgiri. Hill Swallow. Hirundo domicola. Autrefois unifiée à Pacific Swallow H. tahitica. Vue dans les parties humides : Ratnapura, Sinharaja et Kithulgala.
106. Hirondelle du Sri Lanka. Sri Lanka Swallow. Hirundo hyperythra. Espèce endémique, détachée de Hirundo daurica. Vue assez régulièrement au cours du voyage, surtout présente dans la zone humide.

Alouette de Jerdon, Yala, août 2011

 

MOTACILLIDAE
107. Pipit rousset. Paddyfield Pipit. Anthus rufulus. Commun dans la zone sèche.

CAMPEPHAGIDAE
108. Echenilleur à tête noire. Black-headed Cuckoo-shrike. Coracina melanoptera. Assez fréquent à Yala.
109. Minivet Oranor. Small Minivet. Pericrocotus cinnamomeus. Observé dans les bosquets autour de l’éco-lodge d’Uda Walawe et à Yala.
110. Grand Minivet. Orange Minivet. Pericrocotus flammeus. Assez régulier dans la zone humide : Ratnapura, Sinharaja, Nurawa Eliya, route de Kandy…
111. Echenilleur gobemouche. Bar-winged Flycatcher-shrike. Hemipus picatus. Sous-espèce endémique leggei, vue à Nurewa Eliya et Kithulgala.
112. Téphrodorne de Ceylan. Sri Lanka Woodshrike. Tephrodornis affinis. Espèce endémique, uniquement observée à Yala. Détachée de T. pondicerianus.

MONARCHIDAE
113. Tchitrec de paradis. Asian Paradise Flycatcher. Terpsiphone paradisi. D’abord entendu à Sinharaja, puis très bien vu en deux occasions : jardins de l’éco-lodge Selawa Eco Resort (2) puis à Yala (3).
114. Tchitrec azuré. Black-naped Monarch. Hypothymis azurea. Belles observations de la sous-espèce endémique ceylonensis à Ratnapura puis à Yala.

RHIPIDURIDAE
115. Rhipidure à grands sourcils. White-browed Fantail. Rhipidura aureola. Bien vue à Ratnapura, Sinharaja, Uda Walawe et Habarana.

Rhipidure à grands sourcils, Uda Walawe, juillet 2011

 

PYCNONOTIDAE
116. Bulbul à tête noire. Black-capped Bulbul. Pycnonotus melanicterus. Espèce endémique, bien vue à Kithulgala et Sinharaja.
117. Bulbul à ventre rouge. Red-vented Bulbul. Pycnonotus cafer. A peu près partout où il y a des arbres. Sous-espèce endémique haemorrhousus.
118. Bulbul oreillard. Yellow-eared Bulbul. Pycnonotus penicillatus. Espèce endémique, d’abord mal vue sous la pluie du Victoria Park de Nurawa Eliya, puis belles observations à Horton Plains.
119. Bulbul à sourcils blancs. White-browed Bulbul. Pycnonotus luteolus. Sous-espèce endémique insulae, très bien vue à Ratnapura (un mâle chanteur) puis à Habarana.
120. Bulbul à sourcils d’or. Yellow-browed Bulbul. Hypsipetes indica. Bien vu à Horton Plains, trois individus, puis à Kithulgala. Restreint au sud-ouest de l’Inde et au Sri Lanka.
121. Bulbul des Ghats. Square-tailed black Bulbul. Hypsipetes ganeesa. Détachée de H. leucocephalus. Sous-espèce humii, rencontrée à Sinharaja puis à Kithulgala.

AEGITHINIDAE
122. Petit Iora. Common Iora. Aegithina tiphia. Belles observations dans la partie sèche : mangrove de Tangalla, jardins de Polonnaruwa, toujours en couple. Race multicolor restreinte à l’Inde du Sud-Ouest et au Sri Lanka.

Vanneau de Malabar, Uda Walawe, juillet 2011

 

TURDIDAE
123. Grive à ailes tachetées. Spot-winged Thrush. Zoothera spiloptera. Formidable observation de cette espèce endémique des sous-bois sombres et humides à Sinharaja : un couple nourrissant sa nichée près d’un ruisseau.
124. Merle indien. Indian Blackbird. Turdus simillimus. La race endémique kinnisii a été trouvée à Nurewa Eliya.

MUSCICAPIDAE
125. Gobemouche de Ceylan. Dull-blue Flycatcher. Muscicapa sordidus. Espèce endémique, uniquement entendue à l’entrée du parc de Horton Plains.
126. Gobemouche de Tickell. Tickell’s Blue Flycatcher. Muscicapa tickelliae. Deux observations de 2 couples de la sous-espèce endémique jerdoni dans la forêt de Kandy.
127. Shama dayal. Oriental Magpie-Robin. Copsychus saularis. Espèce commune, souvent chanteuse.
128. Shama à croupion blanc. White-rumped Shama. Copsychus malabaricus leggei. Sous-espèce endémique vue à Kandy, forêt d’Uttawalawe, un beau mâle chanteur. Egalement entendu sur la route de Sinharaja.
129. Pseudotraquet indien. Indian Robin. Saxicoloides fulicatus. Résident commun dans la zone sèche. La race locale leucoptera. Parades à Sigiriya.
130. Tarier pie. Pied Bushchat. Saxicola caprata. Belles observations sur le chemin de Horton Plains. Race endémique atrata.

TIMALIIDAE
131. Pomatorhin du Sri Lanka. Sri Lanka Scimitar Babbler. Pomatorhinus melanurus. Espèce endémique vue à Sinharaja et Ella (un beau chanteur allongé sur une branche au-dessus de ma tête).
132. Timalie à ventre roux. Tawny-bellied Babbler. Dumetia hyperythra. Deux petites troupes dans la végétation basse, l’une à Ella, l’autre à Habarana.
133. Timalie à tête noire. Dark-fronted Babbler. Rhopocichla atriceps. 2-3 exemplaires à Sinharaja. Vu également à Kitulghala.
134. Cratérope de Ceylan. Orange-billed Babbler.Turdoides rufescens. Espèce endémique vue de loin à l’entrée de Sinahraja et de très près à Kithulgala, groupes d’une huitaine d’individus.
135. Cratérope affin. Yellow-billed Babbler. Turdoides affinis. Commun et souvent bruyant. Sous-espèce endémique taprobanus.

CISTICOLIDAE
136. Cisticole des joncs. Zitting Cisticola. Cisticola juncidis. Race cursitans, dans les prairies humides de la zone sèche, nombreuses à Habarana.
137. Prinia cendrée. Ashy Prinia. Prinia socialis. Sous-espèce endémique brevicauda vue à Kirinda et Ella.
138. Prinia simple. Plain Prinia. Prinia inornata. Sous-espèce endémique insularis vue à Habarana (2).
139. Couturière à longue queue. Common Tailorbird. Orthotomus sutorius. La sous-espèce nominale endémique est vue un peu partout durant le voyage, depuis Ratnapura à Kitulgala au retour. La race fernandornis, plus sombre, a été pointée à Nuwara Eliya et Horton Plains.

SYLVIIDAE
140. Rousserole stentor. Clamorous Reed-Warbler. Acrocephalus stentoreus. Une chanteuse, bien cachée dans les fourrés humides à Karawanella. Sous-espèce endémique meridionalis.

PARIDAE
141. Mésange indienne. Cinereous Tit. Parus cinereus. Vue à Ella, le long de la voie ferrée, et à Horton Plains. Longtemps confondue avec Great Tit, Parus major.

DICAEIDAE
142. Dicée de Ceylan. Legge’s Flowerpecker. Dicaeum vincens. Observé longuement à Ratnapura et Sinharaja.
143. Dicée à bec rouge. Pale-billed Flowerpecker. Dicaeum erythrorhynchos. Commun. Race endémique ceylonense.
144. Dicée à bec épais. Thick-billed Flowerpecker. Dicaeum agile. La sous-espèce endémique zeylonicum a été observée à Ella, Nurewa Eliya et Kandy, dans les arbres qui surplombent la Palm Garden Guest House.

NECTARINIIDAE
145. Souimanga à croupion pourpre. Purple-rumped Sunbird. Leptocoma zeylonica. Commun dans les jardins. Sous-espèce endémique d’un oiseau à répartition très réduite.
146. Souimanga pourpré. Purple Sunbird. Cinnyris asiatica. Principalement dans la zone sèche, entre Dambulla et Anuradhapura.
147. Souimanga de Loten. Loten’s Sunbird. Cinnyris lotenius. La sous-espèce endémique, présentant un bec particulièrement long, a été surtout observée vers Ella.

ZOSTEROPIDAE
148. Zostérops de Ceylan. Sri Lanka White-eye. Zosterops ceylonensis. Espèce endémique vue dans le parc Victoria de Nurawa Elia puis dans les Horton Plains.
149. Zostérops oriental. Oriental White-eye. Zosterops palpebrosus. Sous-espèce endémique egregia, assez régulièrement notée dans le centre : Ella, Horton Plains, Kithulgala.

Ibis à tête noire, Yala, août 2011

 

ESTRILDIDAE
150. Capucin domino. White-rumped Munia. Lonchura striata. Vue en petits groupes dans la descente de Sinharaja et la montée d’Ella.
151. Capucin damier. Scaly-breasted Munia. Lonchura punctulata. Le Capucin le plus fréquent : Ratnapura, Deniyaya, Tangalla…
152. Capucin à dos marron.Tricoloured Munia. Lonchura malacca. Vu en petites troupes à Yala et sur la route d’Ella.
153. Capucin à ventre roux. Black-throated Munia. Lonchura kelaarti. Vu en petites troupes volantes sur la route près de l’entrée de Horton Plains.

PASSERIDAE
154. Moineau domestique. House Sparrow. Passer domesticus. Assez commun.

PLOCEIDAE
155. Tisserin baya. Baya Weaver. Ploceus philippinus. Un nid sur le parc de Minerriya.

STURNIDAE
156. Martin triste. Common Myna. Acridotheres tristis. Commun.Sous-espèce endémique melanosternus, plus sombre et présentant un patch jaune plus important sur la tête.
157. Mainate de Ceylan. Sri Lanka Myna. Gracula ptilogenys. Espèce endémique, vue en vol en petites troupes le soir vers Deniaiya et un individu isolé au sommet d’un arbre, chantant, à l’entrée de la réserve de Sinharaja.
158. Mainate indien. Lesser Hill-Myna. Gracula indica. Espèce détachée de G. religiosa. Belles observations de plusieurs mâles qui se répondent dans la forêt de pins derrière Forest Paradise à Ella. Egalement vu à Kithulgala.

ORIOLIDAE
159. Loriot à capuchon noir. Black-hooded Oriole. Oriolus xanthornus ceylonensis. Commun dans les zones arborées, y compris jardins. Sous-espèce endémique.

DICRURIDAE
160. Drongo à ventre blanc. White-bellied Drongo. Dicrurus caerulescens. Le Drongo le plus commun au Sri Lanka. 2 sous-espèces endémiques : leucopygialis « white-vented » dans la zone humide, « white-bellied » dans la partie sèche (le blanc remonte plus haut sur le ventre).
161. Drongo du Sri Lanka. Sri Lanka Crested Drongo. Dicrurus lophorinus. Espèce endémique, désormais distincte de Dicrurus paradiseus, à queue plus courte. Vu à Ratnapura, Sinharaja et Kithulgala.
162. Drongo noir. Black Drongo. Dicrurus macrocercus. Vu dans le nord : Anuradhapura et dans la campagne vers Trincomalee.

ARTAMIDAE
163. Langrayen brun. Ashy Woodswallow. Artamus fuscus. Trois individus sur la route de Ratnapura, avec White-bellied Drongo sur un fil.

CORVIDAE
164. Corbeau familier. House Crow. Corvus splendens. Commun
165. Corbeau indien. Indian Jungle Crow. Corvus culminatus. Commun. Espèce endémique désormais distincte de C. macrorhynchos (bec moins volumineux, tête moins anguleuse).

Hors liste :
Un Verdin sp. (Chloropsis sp.), vers Induraana, sur la route Karawanella – Colombo
Une probable Sittelle veloutée (Sitta frontalis) à Horton Plains, vue trop brièvement sous le crachin
Un possible Gobemouche à tête grise (Culicapa ceylonensis) rejoignant un buisson à la tombée du soir à Karawanella
Un oiseau qui n’est jamais sorti de son buisson à Ella, malgré notre bonne demi-heure d’attente, à écouter son (faible) cri et ses remuements incessants dans le feuillage.

Guide d’identification : Birds Of The Indian Subcontinent (Grimmett, Inskipp – OXFORD, 2001). Dessins soignés, cartes parfois approximatives et erreurs dans certaines répartitions (l’Effraie des Clochers et le Dicée à bec épais ne figurent pas sur les cartes du Sri Lanka !).

Les notes de terrain, prises sur un carnet Moleskine noir, ont été complétées par les travaux d’auteurs récapitulées sur le site Avibase http://avibase.bsc-eoc.org/

Deux très bons guides naturalistes ont accompagné nos pas : merci à Hemal (Sinharaja) et à Ajhit (Yala). Merci aussi à Nimal, chauffeur pour Horton Plains, féru d’ornithologie, employé de la Single Tree Guest House à Nurewa Eliya.

ambiance à Yala, août 2011

MAMMIFERES

Tout ornithologue qui se respecte s’intéresse également aux mammifères croisés durant son trip. Voici donc tous les animaux à poil salués dans la jungle et la savane sri lankaises. Il y avait du beau monde !

1. Eléphant d’Asie. Sri Lanka Elephant. Elepha maximus. Sous-espèce Maximus du Sri Lanka, vue à Uda Walawe, Yala (en petit nombre) ainsi qu’à Minneriya (superbe spectacle de migration collective vers les points d’eau).
2. Panthère. Sri Lankan Leopard. Panthera pardus. Sous-espèce Kotiya. Deux individus un peu feignasses dans les grands arbres, à Yala. Mais quel bel animal !
3. Ours lippu. Sloth bear. Ursus ursinus. Un jeune surpris à l’aube en train de boire sur une mare à Yala.
4. Macaque à toque. Toque macaque. Macaca sinica. Espèce endémique répandue jusque dans les villes (une famille traverse une artère centrale de Kandy en plein trafic). Sous-espèce Aurifrons à Sinharaja.
5. Langur hanuman. Gray tufted langur. Semnopithecus priam. Sous-espèce Thersites endémique du Sri Lanka, bien représentée dans la zone sèche du pays.
6. Semnopithèque à face pourpre. Purple-faced leaf monkey. Trachypithecus vetulus. Espèce endémique menacée, observée à Sinharaja et Karawanella.


Semnopithèque à face pourpre, Sinharaja, juillet 2011

 

7. Chat des marais. Jungle Cat. Felis chaus. Un individu en chasse à Yala.
8. Chacal indien. Golden jackal. Canis aureus. Sous-espèce endémique Naria. Deux à Yala.
9. Ecureuil géant du Sri Lanka. Giant sri lankan squirrel. Ratufa macroura. Sous-espèce Melanochra à Sinharaja. Sous-espèce Ceylonensis, plus grise, à Ella, Horton Plains et Karawanella.
10. Ecureuil palmiste de Layard. Layard’s Palm Squirrel. Funambulus layardi. Rencontré à Sinharaja, Karawanella et Kithulgala.
11. Ecureuil palmiste indien. Indian Palm Squirrel. Funambulus palmarum. Commun.
12. Ecureuil palmiste sombre. Dusky Palm Squirrel. Funambulus sublineatus. Observations à Horton Plains et Nurewa Eliya.
13. Muntjac indien. Common Muntjak. Muntiacus muntjak. Un individu dans les plantations de thé, peu farouche, à Ella.
14. Civette indienne. Small indian Civet. Viverricula indica. Un individu traverse la rue principale d’Ella en courant sur un fil électrique à la nuit tombée !
15. Cerf axis. Axis Deer. Axis axis. Sous-espèce Ceylonensis. Commun à Yala.
16. Sambar. Sambar Deer. Cervus unicolor. Sous-espèce Unicolor. Uniquement à Horton Plains.
17. Sanglier. Wild Boar. Sus scrofa. Commun à Yala. Certains individus peu poilus.
18. Mangouste d’Edwards. Indian Grey Mongoose. Herpestes edwardsii. Vue vers Tangalle (une famille au bord de la route), à Yala et Minneriya.
19. Mangouste roussâtre. Ruddy Mongoose. Herpestes smithii. Sous-espèce Zeylanicus. Fréquente à Yala.

Mangouste roussâtre, Yala, août 2011

 

20. Lièvre indien. Indian hare. Lepus nigricollis. Présent à Yala.
21. Chauve-souris géante d’Inde. Indian flying Fox. Pteropus giganteus. Commune même en ville. Souvent électrocutée sur les fils électriques.
22. Cynoptère de l’Inde. Indian short-nosed fruit-bat. Cynopterus sphinx. Dispersée dans la campagne, décelée à son museau plus pointu et sa taille inférieure à Pteropus giganteus.
23. Rat-Bandicoot du Bengale. Lesser Bandicoot Rat. Bandicoota bengalensis. Un individu installé sur une poutre à l’auberge de Kirinda. Probablement le même animal à l’auberge d’Ella.

Hors liste :
Buffle d’eau féral. Wild Buffalo. Bubalus bubalis. Très présent à Yala. Souche sauvage en discussion.
Nombreuses espèces de chauves-souris, de toutes tailles, certaines nichant dans les maisons (Habarana Inn, Deniaiya).

Guides d’identification : Mammals of Sri Lanka (Silva Wijeyeratne, JetwingEco, 2007-2008), Primates of Sri Lanka (Silva Wijeyeratne, JetwingEco, 2009). Notes complétées par différents sites Web dont l’incontournable www.planet-mammiferes.org .

Carte du périple :

la transition

Kithulgala, Sri Lanka, août 2011

Ces jours ont un goût différent et l’odeur qui me monte des souvenirs de cet été n’est déjà plus la même. La pluie serrée qui tombe depuis deux jours sur les Alpes va, je le redoute, blanchir les sommets. Une trahison du ciel, un premier symptôme de l’amnésie de l’automne, cette saison qui transforme tout ce qu’elle touche en choses molles et malades. La pluie s’acharne à découdre les images et les sensations que j’avais tressées au fil des joies et des découvertes. On croit toujours réussir à rapprocher les latitudes en rentrant de voyage, avec la certitude intransigeante que le monde brille d’un même éclat sous le même soleil. Cette illusion dure ce que dure l’été, avant le basculement climatique et le carrousel infernal des semaines et des mois encroués au labeur. A chaque fois que je rouvre le carnet de notes prises là-bas ou les photos, je mesure un peu plus la distance qui me sépare de tous ces pays. Autant de mondes que je n’aurai finalement que frôlés, dans un accoutrement d’observateur amical que vu d’ici, je trouve à présent dérisoire. Spectateur engagé peut-être, mais alors provisoire, violemment ramené à la culture du fauteuil.

l’imprudence

Ratnapura, Sri Lanka, juillet 2011

« Par la meurtrière
Guette l’ennemi
Guette l’amant
Après la colline
J’y suis
Par la meurtrière
Guette l’horizon
Guette la vie (…) »
(La Ficelle, Alain Bashung, album l’Imprudence)

le partage

Temple hindou de Matale, Sri Lanka, août 2011

J’ai laissé les étoffes de l’été se répandre à tes pieds et maintenant, doucement, je me recouds à ton ventre océan. Je m’invite à ton sillage, négociant tes archipels, je vais, de crique en crique, consoler tes envies, enfler tes rumeurs. De cette fleur qui bat au bout de mes doigts, dense comme une gloire, je ferai un temple. Une main qui rattrape les pensées, palme solaire, et c’est le jour qui craque comme le premier feu.

les gardiens du temple

Trincomalee, Sri Lanka, août 2011

Je ne sais pas à quoi ils pensent, je ne sais pas comment ils voient le monde, les enfants de là-bas. Peut-être cultivent-ils une différence, une intuition particulière ? Détiennent-ils une vérité fondamentale ? J’aime surtout penser qu’ils sont tous les mêmes au fond d’eux, dans le Golfe du Bengale comme à Time Square, que l’enfance est une et sans frontière, tant qu’elle n’est pas éraflée par la trahison des adultes ou le mensonge néolibéral. Benoîtement, j’ai envie de croire que tous les hommes sont égaux par l’enfance, avec les mêmes provisions de rires à semer derrière eux, des sacs entiers que leur livrent les mésanges et les toucans pendant leur sommeil.

que la fête commence (1)











Perahera de Kandy, Sri Lanka, août 2011

La Perahera est l’une des grandes fêtes religieuses en Asie. Dédiée à Buddha, elle déroule durant les deux premières semaines d’août de longues processions nocturnes, mêlant danses, musiques, défilés militaires et éléphants carapaçonnés. Elle puiserait ses origines au 3e siècle, lorsque les paysans priaient les Dieux pour faire tomber la pluie. La grâce élastique des centaines de danseurs arpentant chaque soir des kilomètres de rue, la furie crescendo des tambours et ces pachydermes drapés de lumière, esquissant parfois eux-mêmes un pas de danse, rendent le spectacle inoubliable.

sous le regard

Kandy, Sri Lanka, août 2011

La vie comme le passage d’un train de nuit. Avec pour unique certitude, l’attente sur le quai. Des silhouettes frôlées en guise d’amour, des lumières inaccessibles autour du coeur. Ces villes par la vitre embuée, où le bonheur est clandestin. Ces trajectoires qui cisaillent le paysage, les promesses et les yeux. Ces gares où j’ai oublié de descendre. Ces cartes où les chemins vont se défaire, ces destinations indifférentes au doute comme à l’espoir. Mais je souris encore aux ombres, vous savez.

rivages, ravages, visages




Kirinda, Sri Lanka, août 2011

La fougue permanente de l’océan ici rappelle le danger de l’aventure. En décembre 2004, la colère d’une vague a ravagé la côte, emportant des milliers de gens. Le rêve a résisté. Presque sept ans après le terrible tsunami, on reconstruit encore des maisons, des villages, des ports de pêche. On ne sait pas, on ne peut pas vivre loin de la mer très longtemps. La fascination et les nécessités sont plus fortes que la menace.

ssssssssshhhhhh

Serpent-liane, Ahaetulla nasuta, Sinharaja Rain Forest, Sri Lanka, juillet 2011

« On ne peut tout de même pas se contenter d’aller et venir ainsi sans souffler mot. » (Kenneth White)

cherry red record


Monts Macin, Dobrodja, Roumanie, août 2010

Clore une année roumaine forcément mélanco, préparer le mortier de la prochaine, belle inconnue. S’en aller diluer le sépia dans le polychrome à 8000 kilomètres d’ici, dans le 8000 as(i)a. J’espère tremper beaucoup dans le bleu parce qu’il en faut dans les yeux, dans le vert aussi parce que, n’empêche, nous avons besoin d’espoir. Le rouge s’invitera tout seul, il est déjà là, ma colère qui chemine devant la comédie du monde (et la liste des mauvais messages qui tombent comme des avions sur la planète ces jours-ci est affolante). Merci à tous ceux qui m’ont suivi jusqu’ici, encouragé sur Facebook et repris en choeur sur Twitter. On se retrouve vers le 20 août 20.., bel été à tous.

PS : pensez à écouter la chanson que je vous livre ci-dessous, elle est un merveilleux remède émotionnel contre les barbillons vantards et les chevaliers servants de l’oligarchie internationale du flouze (et si à 1:51, le vertige ne vous saisit pas, c’est que la poésie ne peut plus rien pour le monde).
Robert Wyatt - Little Red Riding Hood Hit The Road

tanpouri


Moldovita, Bucovine, Roumanie, juillet 2010

Détrempe-toi. Mouille-toi pour la vérité d’aimer.

J’aime moins les histoires que les mots qui les tracent. Ces mots qui réveillent d’autres histoires, secrètes, brigandes, qui n’existent que par soi. Ce que raconte un roman n’est jamais aussi intense que la musique intime qui le trame. Si la chanson résonne bien après avoir refermé les pages, si elle se propage sur une grève de brume, s’échappe dans une rue déserte et vient encore s’enrouler sur ta nuque offerte, c’est que le livre était fort.

L’indifférence, c’est un silence en pente molle.

Il y a des jours avec, et il y a des jours sans. Et ce sont les jours qui ne comptent pas qui nous font vieillir.

Les oiseaux ont doucement éteint le transistor. Maintenant c’est un concert de silences et d’étouffements, à peine éraflé par des criquets malingres, qui roule des feuillées. Immanquablement l’été trompe les attentes. Saison qui voue au soleil son triomphe, elle décharne et décolore sous couvert de bacchanales et de lumières. Ces plages dont on rêve toute l’année sont là pour ensevelir les débris d’une grande catastrophe de sentiments provisoires et de plaisirs conditionnés. Les bourrasques d’octobre révèleront tout, et nous n’aurons que la pluie pour pleurer le désastre.

« Allan, je vous en prie, quittez ce ton dérisoire, faites cesser ce scandale irritant que vous portez partout. Ne pouvons-nous parler sérieusement? Je vous le demande en toute sympathie. » (Julien Gracq, Un Beau Ténébreux)

la nuit jument


vers Sercaita, Roumanie, août 2010

J’ai pris l’été à contresens, ses voitures-balais dans les dents. Mes soirs de juillet zigzaguent au tonnerre de dieu, le naseau tout embrasé d’écume de fièvre. Quelques nuits, des astres sirotés entre deux battants de porte me donnent parfois l’illusion des sidérales chevauchées. Et tout le jour qui suit, la pluie allonge son galop sur mon échine en toit. Souffles perdus de ne rien dépasser, usés de patience. Ces nuages gonflés de peurs sous-marines attendent la blancheur aiguë de tes talons pour tout déverser. Ta croupe à rebrousse-poil, hue cocotte, ronde d’obscure beauté.

« N’as-tu pas un cheval blanc


Là-bas dans ton île?


Une herbe sauvage


Croît-elle pour lui?


Ah! comme ses crins flottants


Flottent dans les bras du vent


Quand il se réveille!


Il dort comme un oiseau blanc


Quelque part dans l’île. »



(Sabine Sicaud, Le Chemin des Chevaux)

embrasures


Carpates vers Zarnesti, Roumanie, août 2010

Son désir qui se déploie en branches maîtresses, houppiers et ramures, veinant la brume d’un lacis précieux. Baisers repentis en prières, leur lenteur reptilienne confessée sur le rebord des lèvres. Je dénoue une à une les sauges de sa joie et bientôt l’oraison du plaisir humecte l’amarante. Je m’incurve et je m’incline sous sa feuillée gonflée d’étoiles : il n’y a que nos souffles, nos cris tremblés pour dire l’effusive beauté de ce soir de juin tendu vers nous.

Le véritable amour ne fait pas d’histoires, pas plus que le ciel ne fait de vagues.

La vie est un instant de lumière, piqué de nuits noires impossibles à déchiffrer. Que ces nuits s’épreignent d’amour, elles creuseront la vie vers sa source, sans jamais l’atteindre. L’aveuglante beauté de cet effort vain s’appelle la jouissance.

relocalisation du scepticisme

Borsa, Maramures, août 2010

« Ils essaient tous désespérément d’exister et d’être reconnus, et d’être uniques, ils ont leur page personnelle sur Internet, ils y publient leurs photos, ils y expriment leurs opinions. Et ils ne parviennent qu’à bâtir un temple vide dédié au culte d’un fantôme. » (Jérôme Ferrari, Un dieu, un animal).

ma mémoire s’obstine à effeuiller des étés morts


parc naturel du Vercors, Isère, avril 2011

« Nous ne sommes réels que dans la rencontre du présent : là où la proue fend l’eau. Devant, il n’y a rien encore, derrière un sillage vite effacé. » (Philippe Jaccottet)

« De tous nos rêves il ne reste que le désir.
Vent sans fin, ah! notre vie.
Vertige qui a commencé
Et ne finit pas. »
(Alfonso Costafreda)

« On ne peut diviser la défense des oeuvres du passé, celle du plaisir sexuel, celle du langage, celle de l’art. » (Pascal Quignard)

Deaf Center - Time Spent

splendide isolement

massif de Belledonne, Isère, 29 mai 2011

Ma thébaïde est une trompette qui joue du ciel en toutes saisons. Elle s’ouvre et se ferme au gré des palpitations du monde, me protège des impatiences et me libère des agitations pour rien. Au fond d’elle règne un calme absolu qui n’obéit qu’au temps que je lui donne. Ce n’est plus le temps des calendriers qu’on effeuille ni celui des obligations et des échéances, c’est juste le temps d’être soi. Ma tanière d’azur m’offre le confort nécessaire pour croire à ma brève existence, à sa fugitive consistance. C’est là que j’entends le mieux le chant de vivre. C’est le bruissement de mon propre sang, la peau de ma mémoire frottée à un sentiment d’immortalité provisoire.

« Nul ne saute par-dessus son ombre
Nul ne saute par-dessus sa source
Nul ne saute par-dessus la vulve de sa mère. »
(Pascal Quignard, Les Ombres Errantes)

sans attendre

Cluj-Napoca, Transylvanie, août 2010

« Jeune, je demandais aux êtres plus qu’ils ne pouvaient donner : une amitié continuelle, une émotion permanente. Je sais leur demander maintenant moins qu’ils ne peuvent donner : une compagnie sans phrases. Et leurs émotions, leur amitié, leurs gestes nobles gardent à mes yeux leur valeur entière de miracle : un entier effet de la grâce. » (Le Premier Homme, Albert Camus)

De gauche à droite en passant par le tram: Raluca, Bogdan, Paraschiva, Dragomir, Horia, Arina, Luca, Otilia, Mircea, Zamfira, Costache, Eustiatiu, Lacramioara, Gica, Sanziana, Codrin, Profira, Gheorghe, Eusebiu, Spelanta, Dragos, Aleodor, Lioara, Voichita, Bradut, Decebal, Panagachie.

Twenty Seven Strangers - The Villagers

ravinage

canyon de Chelly, Arizona, août 2009

Ce n’est pas le temps qui nous fait vieillir, ce n’est même pas l’alcool, ni le travail. Ce qui nous ride et nous fatigue, c’est le poids des amours qui n’ont pas existé, ces belles histoires restées lettre morte, ces sourires échangés impossibles à frôler. Un goût de pierre sur la lèvre. Les écrans silencieux. Ces soirs sans fin près du téléphone qui ne sonne pas.

Ce qui nous fait vieillir, c’est ce destin amoureux fauché en pleine nuit par la peur et le doute. C’est cette masse de rêves gonflés comme des nuages, ces rêves restés des rêves, comme des nuages que la joie n’a jamais crevés, et qui restent au-dessus de soi partout où on va, comme notre ombre dans le ciel.

Trahisons de la vie, déceptions indicibles : on s’est cru plus fort que ça, on avait fini par presque oublier et un soir, tout retombe d’un bloc, on est seul encore, et cette solitude devient solide, et elle vous fendille, vous fissure et vous écrase de tout son plomb.

Symphonie N°3 - Henryk Gorecki (extrait)

l’obération

Fort Cochin, Kerala, Inde, août 2008

On a entendu les esprits s’échauffer, on a vu les corps s’agiter, ici, là, partout sur les écrans, jusqu’à la pantomime grave et affectée, chacun rejouant, surjouant Pylade à sa manière, la gigue du faux-cul doublée de vociférations pathétiques, cachant mal des passions claniques attifées d’innocence et de culpabilité présomptueuses. Le tout sous l’oeil grisé des médias et des journalistes, partageant le pain bénit qui manquait à leur petit déjeuner pas assez épaissi par la crise arabe. En ce sens, l’émission sur France 2 hier soir fut un grand moment de rien, un show de postures à la va-comme-j’me-mousse sur le dos du prévenu. Je crains que nous ne devions souper de cette information à la grimace quelques semaines encore, construite pour dresser les cuillères en fer blanc les unes contre les autres, et alors que, loin du spectacle du trébuchement hypothétique ou virtuel d’un puissant (scénario usé depuis vingt siècles mais toujours très suivi -on a les Feux de l’Amour qu’on peut), se jouent d’autres maléfices, se plantent d’autres questions autrement universelles. Un esquimau au chloroforme, s’il vous plaît.

ce vaste monde

Mont-Aiguille, Vercors, Isère, le 30 avril 2011

Il y a tout ça dans les montagnes. Nos rêves de violoncelle sous la lune, nos nuits d’amour assoiffées, nos matins d’abattement, les enfants qui redescendent l’escalier du temps, les lointaines régions arides arpentées par la mémoire, les voyages épuisés, toutes ces émotions inexprimables autrement que par le vertige, le mystère, la fuite et l’immense, incessamment recomposés dans le chaos des nuages.

l’hésitation


Fourmi rousse (formica rufa), Trièves, 7 mai 2011

Le risque du mot de trop, le jugement, la solitude, la lucidité, le silence, la vérité, la nudité, l’anéantissement. Le silence, le silence, le silence, jusqu’au vacarme. Hier dans la hêtraie les fourmis étaient si nombreuses et agitées qu’on pouvait entendre leurs pattes résonner sur le lit de feuilles mortes. Un bruit semblable au rongement des questions dans un coeur de bois.

(cliquer pour agrandir)

punk not dead

chenille du papillon Livrée des prés (Malacosoma castrensis), Col de Menée (Drôme), 30 avril 2011

Avant l’envol vers la crête des tilleuls, il y a la vie rampante dans les brumes de terre, l’obscurité tiède des basses strates herbues. Le monde d’en bas porte aussi ses couleurs, les rêves sont juste un peu moins bien coiffés.

« En plein Vercors comme en plein coeur, un premier mai nous marchions indolents et distraits dans l’écume heureuse de nos rires de rien. » (Jean Perret, Au Hasard de l’Homme, éd. Le Dé Bleu)

la prudence

Col de Menée, Drôme, 30 avril 2011

C’est un vieux vertige, toujours le même. D’abord l’éblouissement spontané, la brûlure vive en dedans, et puis le tremblement à l’idée de dire, la peur de tomber, le dégoût du risque. Alors il la regardera vivre de loin, d’un mot, d’une trace, imaginera parfois son animalité au seuil de nuits pantelantes. Il restera là, toujours le même et un peu plus vieux.

Découvrez la playlist corolle avec Jon Hassell/Brian Eno

surgissement d’un rêve

L’Obiou enneigé depuis le Col de Menée (Drôme), 30 avril 2011

Marcher, fureter, avancer, creuser, fouiller l’or fugace du printemps. Et penser à lever les yeux de temps en temps aussi : la poésie n’est pas toujours voyageuse, elle est ancrée là, solide, enracinée, s’imposant dans le ciel, nuque douce ensommeillée d’argent, musique agripée à tous les vents, attendant d’être contemplée.

New-York in progress (#4)

newyork

vendeur de glaces sur West Side, New York, août 2009

Contre toute attente, le périple américain restera un jalon essentiel dans ma quête vers la beauté du monde. La toile m’a donné l’occasion de prolonger l’aventure, à travers ces deux photoblogs que je vous recommande avec ferveur : celui d’un artiste contemporain, volontiers minimaliste, s’interrogeant sur le déclin de l’empire, versus la recomposition de l’oeuvre d’une photographe qui a saisi New York dans sa plus troublante humanité*, il y a un demi-siècle. Bons voyages!

(*merci à Emilie R. pour le partage)

timonier du soir

Aurore (Anthocharis cardamines), Trièves, avril 2011

J’ai la sensation d’une prairie comme je l’ai d’un corps. Un frémissement d’herbes, qui piquent comme le souvenir, des insectes à la petite musique montante, des fleurs qui se préparent à la nuit, tous parfums dehors. Une prairie nue, offerte sans se rendre, qui appelle un pied tendre et prudent, et qu’à la première, à la septième étoile le mystère exalte en océan.

lassitude

Trièves, Isère, avril 2011

Ce matin il est fatigué d’être sympathique. Il se dit que tendre ses zygomatiques ne sert à rien, que sa bienveillance mafflue décidément tourne à vide. Ses sourires n’ont pas reçu d’écho, ses messages sont restés lettre morte. Et il rejoint la cohorte des mornes vaincus par l’indifférence des autres. Il s’engouffre dans un train de plomb, s’assoit au fond de la voiture en milieu de rame. Laissant le paysage défiler, il colle son nez derrière la vitre sans jamais saluer les grands arbres où son regard d’enfant hier encore se perchait. Il devient ce minuscule et dérisoire objet d’indésir, fondu dans la masse informe des gens gris. Il oublie le soleil qui inonde avril, il oublie l’heure d’été et la dernière gare, le quai des rêves. Ce matin il regarde ses mains qui n’ont pas retenu la nuit, ses mains comme l’ombre longue d’une ancienne défaite. Il est fatigué de jouer à sourire à celle qu’il a vue partout et qui ne l’a jamais regardé.

d’or et de jais

Salamandre tachetée (Salamandra salamandra) mâle, Parc naturel régional du Vercors, alt. 920m, Isère, 23 avril 2011

Chère indolente des sous-bois moussus, jaillie des feux de l’orage. Auréolée de légendes médiévistes, sa peau caoutchoutée n’amortit pas le choc de nos ténèbres :  « Voyez la Salamandre qui traverse les flammes. C’est aussi toujours le propre de la pureté de rester indemne. » (Joachim Camerarius)

faites d’oeufs Pâques

 

1 – D’abord les volatiles pacagent.


 
2 – Puis l’oeuf et la main se pacsent.


 
3 – Pacotille sur coquille.

4 – Les couleurs pactisent.


 
5 – Packaging à la flamme.


 
6 – Et voilà le pactole !

Moldovita, Bucovine, Roumanie, juillet 2010 – Merci à Veronica pour sa très belle démonstration des oeufs peints, vieille coutume locale que la PAC n’a pas cassée.

on allait au bord de la mer

L’Estartit, Catalunya, octobre 2010

(Je suis un peu comme ces touristes belges en ce moment, hors cadre; ou plutôt un peu trop dedans, et j’échoue à trouver le temps de patauger sur les rivages du blog. Mais je reviens bientôt. Merci).

balcon sur le récif

South Mission Beach, Queensland, Australie, août 2007

Fenêtre ouverte sur la mer. Pluie un peu. Absence passagère à l’orée d’un jour blanc comme la lune. Ton corps encore nocturne. Déjà différent. Tu te tournes de mon côté, sans trop savoir s’il faut sourire ou se fermer. Minuscule animal froissé. Je pense à tout ce temps affalé sur ton ventre. Mon souvenir se fige entre deux vagues. Impossible d’y laisser sa trace. Image de quelques secondes, furtive avant la fuite. C’est comme si le monde se retirait.

l’amour vache

Parc naturel régional de Chartreuse, Isère, le 9 avril 2011

On ne se quitte pas toujours parce qu’on a fini d’aimer. On abandonne à un moment donné, dans la grande rumeur des passages d’oiseaux, parce qu’on s’est aperçu que l’amour n’est plus dans la vie, il n’est plus la vie même. Il est trop grand pour elle et si on essaie de le faire rentrer dedans, il se déforme, s’abîme et fane. Un amour qu’on a vécu aussi vaste, jubilation de miel, de larmes et de premières tiges toujours à poindre, c’est un rêve éveillé, et le rêve ne peut pas remplir la vie, cette petite génisse ingrate qui cabriole et n’en fait qu’à sa tête.

tout ce que je sais du monde

matin après une nuit d’orage, Moldovita, Bucovine, Roumanie, août 2010

A trop laisser les mots tourner dans la tête, les mots ne tombent plus sur la page. Ils restent en suspension, comme des gouttes d’eau dans le brouillard, nimbant les paysages de mon crâne d’un rideau de crinoline. J’ai besoin de perspective. L’écriture, une autre, me rappelle ailleurs. Pâteuse, dense, cette encre-là noircit tout ce qu’elle touche comme du pétrole. Du blanc, du noir, et les couleurs dans ce tableau n’ont plus leur place.

Heureusement la Nature ces jours-ci flamboie. Il n’y a qu’à se pencher sur elle pour se rendre compte de toute cette grâce prodigieuse qui circule dans les plaines, et qui s’obstine à révéler la bienveillance de la terre. Abeille rousse et chrysomèle, verge-d’or et lilas bleu; nous frétillons tous les matins parmi les truites arc-en-ciel. Dommage que si peu s’en souviennent : n’est-ce pas ce givre tardif sur les paupières qui nous désunit?

sans filet (de poisson) (d’avril)

Au-dessus du Danube, région de Calarasi, Roumanie, août 2010

Sauter à pieds joints dans le printemps. Patauger dans la lumière des pollens, fouiller ses grains. Escalader la liberté des cicindèles, tenir la barbichette des pâquerettes. Répéter aux coucous qui veulent l’entendre qu’encore, oui, le printemps est là, un printemps de plus pour sauver les jours qui nous séparent de l’inconcevable.

le retour des oiseaux (4)

grand Arachnothère – Streaked Spiderhunter (Arachnotera magna), Fraser’s Hill, Malaisie, août 2005

 

Trogon Surucua – Surucua Trogon (Trogon surrucua), Puerto Iguazu, Argentine, août 2006

(cliquer sur les images pour agrandir)

le retour des oiseaux (1)

Hirondelles chalybées (Progne calibea) – Santa Ana de Misiones, Argentine, août 2006

Même si un hirondelle ne le fait pas blablabla… Je les guette entre les nuages d’après pluie, elles devraient s’installer d’un jour à l’autre dans le ciel de ma ville. Printemps qui me donne envie de fêter les oiseaux toute cette semaine à venir avec des images rapportées d’anciens voyages, certaines déjà publiées autrefois, d’autres inédites. Pas forcément de très bons clichés (ce n’est pas de la digiscopie et je ne maîtrisais pas grand’chose à l’époque), mais pour le symbole et aussi parce que plusieurs lecteurs m’en ont fait la demande. On s’élance?

(n’hésitez pas à cliquer sur les photos pour les agrandir)
Martinets à tête grise (Cypseloides senex), Puerto Iguazu, Argentine, août 2006

agreste

quelque part au-dessus de l’Isère, un soir, août 2006

Entre deux collines embarbées de fougères, la brume peu à peu s’entrouvre sur les mystérieux rivages de la mélancolie. C’est un lieu d’écriture immobile et de chants d’oiseaux, où chaque chose prend sa juste distance avec le soleil et révèle son suc parfait. Et c’est de ce point-là qu’on voit le mieux toutes ces routes sillonnées, ces terres foulées par mottes, ces décennies enjambées dans les fleurs d’un temps non compté. Le spectacle est grisant, il s’épèle sans fin : corne d’un boqueteau de chênes, grande nappe de luzerne cousue main, ventre repu des prairies de miel, caravanes assoupies de hameaux, porches ténébreux, inconjurables rousseurs des maïs effrangés. Au moins dira-t-on qu’ ici l’horizon s’est arrêté de fuir. Le souffle d’orage ne se lèvera pas, étouffé dans les poivres de la menthe sauvage et les convulsions de clématites. Entre ces collines se glisse aussi le soir, qui chuchote sa fatigue au fronton des pigeonniers. Mélopée montante d’or et de remords. Soir qui se répand comme l’eau grasse d’un port en souvenir. Avec à sa surface un cœur d’encre irisé, seiche échouée, qui ne sait pas dire sa souffrance de ne plus aimer.

« Et puis le soir tombe, et au creux du bosquet brusquement noir, il écoute longuement sonner les horloges que le crépuscule multiplie. » (Julien Gracq, Un Beau Ténébreux)

le bruit des carrioles

biertan

Biertan, Transylvanie, août 2010

Finalement, je ne sais pas si un voyage m’aura rendu plus mélancolique que la Roumanie. En feuilletant l’album photo (très peu d’images, beaucoup de sépias), je replonge dans un drôle d’état d’esprit, rythmé par le bruit des carrioles sur les nids-de-poules. La Roumanie a exhaussé le regret d’un autre monde, le regret d’un chemin collectif avec un peu plus de sens. Je ne sais pas comment ce pays pourrait trouver l’élan d’échapper à ce qu’il est aujourd’hui, coincé entre les noirs chicots de l’ère socialiste et les fondations déjà gâtées du libéralisme. Bien courageuse serait celle qui oserait lui prédire une autre voie. Je vois mal une jeunesse monter au créneau comme dans les pays arabes : la jeunesse roumaine n’existe pas. Les 18 – 30 ans désertent, ils préfèrent s’éparpiller sur le marché du travail européen plutôt que de combattre chez eux sur un front qui semblait jusque là truqué. Le pays paraît s’effondrer doucement sur lui-même, comme si sa douloureuse Histoire le retenait à elle.  Cette mélancolie roumaine, remarquez, est contagieuse. Quand je pense à ce qu’il pourrait advenir de la France d’ici mai 2012, c’est encore ce bruit des carrioles qui résonne sur mes idéaux creusés de nids-de-poules.

pompéi-des-mirages

friche
L’Estartit, Catalunya, février 2011

Ils avaient imaginé dresser ici une énième cité balnéaire et déjà les voies pavées s’élançaient à travers les marais, sans souci d’impact sur l’écosystème. La folie du béton a été stoppée net, juste à temps pour laisser pousser les tamaris et parader les échassiers. L’Espagne s’épuise en une densité impressionnante de chantiers jamais terminés, verrues surréalistes dans des paysages que les autochtones eux-mêmes manquent de considérer. La crise qui s’est abattue sur l’Espagne a révisé à la baisse les ardeurs les plus pharaoniques. Elle laisse derrière elle les vestiges pourris de son propre berceau autant qu’elle nourrit le désespoir des propriétaires terriens, prêts à tout pour céder leurs nobles terres à une spéculation immobilière désormais rampante.

jusqu’où la France?

parapente

Vallée du Grésivaudan, Grenoble, au fond le Dévoluy et le Vercors, février 2011

Dans un vide d’idées, accrochée à des postures complices, de part et d’autre. Larguée sur des avancées brumeuses, d’où n’émerge que le granit fondamentaliste du marché, piédestal pour un carré de théocrates de la bronzette. L’homme est fait pour s’évanouir, disparaître : comment les délester de leur fatuité pour qu’enfin ils prennent la mesure de cette sublime évidence?

ombres indiennes (1)

lampadaire

plage de Fort Cochin, Kerala, août 2008

Le matériau ramené d’Inde semble inépuisable. Une galerie de personnages à la découpe, recueillis dans un songe, oubliés dans l’effort, souffrant peut-être (de figurer au second plan, d’être prisonnier de la mer, de vivre une arrière-saison sans fin). J’ai rapetissé les images pour coller à l’ambiance vaguement rétro. L’agrandissement est toujours possible en cliquant sur elles.

collusion au colisée

rome-12

Roma, Italia, décembre 2010

« Tous les baisers reçus, Savais-tu qu’ils duraient, Qu’en se mordant la bouche Le goût en revenait? (…) As-tu pensé parfois Que rien ne finirait? Et qu’on soit là ou pas, Quand même on y serait?  » (Immortels, Dominique A)

al dente

patin sur le mont palatin
Mont Palatin, Rome, décembre 2010

En fait, l’année s’est terminée comme la précédente, à quelques centaines de kilomètres de là… C’est peut-être bon signe, ces coups de coeur, ces coups d’amour qui se répètent dans la lentille. Mais il faut dire aussi que l’Italie force les lèvres à s’arrondir, et pas seulement pour aspirer ses spaghettis.

[vous aurez constaté quelques nouveautés sur le blog : l’apparition de la rubrique Archives avec toutes les notes dûment classées par mois et mots-clés, le léger recentrage de la note pour une meilleure compatibilité avec les petits écrans, des petites choses de-ci de-là… Et toujours la possibilité d’agrandir la photo en cliquant dessus.]

les observateurs du monde

place d'espagne

 Piazza di Spagna depuis Scalinata Trinita del Monti, Rome, janvier 2011

S’indigner, bien sûr, s’engager et le faire valoir. Car les maux de notre époque sont certainement moins imputables à l’irresponsabilité des dirigeants qu’à l’incurie de tous les autres. Mais s’indigner comment ? Comment réussir à observer, à décrypter avec un maximum de justesse tout ce qui bouge là devant nous, autour de nous ? L’homme est imparfait, ce qu’il voit n’est pas seulement la réalité, c’est aussi une partie de lui-même, de ses racines, de sa sensibilité, de sa religion qu’il projette. Comment, quand les ombres déforment et les bruits brouillent, ne pas trahir son devoir d’objectivité? Et ensuite comment être sûr de ne pas se tromper de combat ou du moins, comment s’assurer qu’il ne sera pas tronqué, émietté par quelques-uns sur l’autel du pouvoir? Je me pose ces questions sans arrêt. Je fais tourner l’empirisme, le rationalisme, le déterminisme dans ma tête, comme autant de méthodes possibles d’évaluation du réel. Mais de quel réel disposons-nous quand les chiffres se contredisent, quand l’Histoire se réécrit chaque jour?

comptoir de la mélancolie (I)

monsieur
 Pondichéry, Tamil Nadu, juillet 2008

Dans la lumière tremblante de notre urbanité stressée, se souvenir de tous ces gens lentement massés sur les contours du golfe du Bengale, en quête de quelque chose, oui, mais quoi, le regard un peu lointain, les traits figés, comme des prisonniers face à un ultime et insurmontable rempart. J’avais oublié, à l’époque d’Avant La Lettre, de vous proposer cette série d’images. Un peu vaines, un peu languides, mais assez fidèles, finalement, à l’ambiance du bord de mer de Pondichéry.

avant le silence

berger

Monts Macin, Dobrodja, août 2010

Des paysages, des ambiances irremplaçables. Une longue mélodie descendante, qui résonnait dans le cirque montagneux empourpré du soir. J’entends encore le sifflet mélancolique de ce berger. J’aurais bien voulu le connaître, le comprendre, partager sa vie ne fût-ce qu’un instant. J’ai toujours la conviction que de tels personnages, de condition si humble, si loin de nos bruits quotidiens, savent, ressentent, font quelque chose que les plus éclatants destins ne peuvent atteindre.

la dernière compagnie

bucarest
Bucarest, juillet 2010

« Je perdrai tout sauf le souvenir
de ces journées éclatantes
où la vie emprisonnait avec fermeté
la fleur caudale et humaine
d’une émotion ambiguë et inexprimable
que chacun de nous conçoit
comme le bonheur. »
(Elégie, Felipe Reyes)

aux dernières nouvelles

bucovine
Moldovita, Bucovine, aout 2010

Le jour passe. Comme une lettre à la poste. Restante. Tout se tient, tout est ferme et clair. Comme l’absence. Longues heures lumineuses, tressées d’espoir, de mouches et de lin. J’écoute la parole de l’air grésiller au bout des doigts. J’écris pour traverser les transparences. Je griffonne, les pages s’agrègent; et bientôt les mots se nouent seuls aux lignes parallèles. Orbes, déliés, points : le coeur ne plie pas. Je vous attends dans l’inlassable élan de l’encre.

délibérations

grillage

Viscri, Transylvanie, août 2010

Photographier, c’est écrire. Ou plutôt heurter le vide avec une écriture silencieuse. Une écriture qui ne dit rien, qui laisse voir ce que d’ordinaire nos yeux cachent à nous-mêmes. Et parfois la photographie que l’autre garde de nous, au détour d’un sourire jeté là devant un canard laqué, réécrit à notre insu un bout de notre vie.

C’était fini, je l’avais décrété. J’étais libéré d’une passion impossible à éteindre. Et peu à peu ma liberté me poussait dans la geôle d’un souvenir impossible à étreindre.

Je tiens l’hiver pour être plus bienveillant que l’été. Ses nuages font un manteau épais pour nos épaules, la neige écrit nos pas. La forêt de l’hiver n’est pas muette : elle prend le temps d’écouter nos histoires croustillantes sur ses brindilles complètement givrées. Et si son froid pique, c’est tant mieux : il éperonne l’idée qu’un printemps est toujours à naître.

On se dit pour se consoler qu’on a échappé miraculeusement à cette mangeuse d’hommes, qu’au fond nous n’aurions été qu’un amas de chair de plus, testé, consigné, étiqueté et stocké dans un long registre.  Et puis vient le soir où elle tombe en panne de gaz, son frigo est vide, la pizzeria d’en face est fermée. Seul dans le quartier, on se ravise. On se prend presque à espérer le coup de fil qui dira que peut-être vient enfin notre tour. Pour elle on a dressé la table avec les couverts en argent, carafé un vin joyeux, mis à mijoter le meilleur de soi. La soirée se passe sous la pendule et le lendemain les journaux font leurs choux gras de cette fille qui s’est laissé mourir de faim.
 

vag(in)ale

sable

L’Estartit, Catalunya, octobre 2010

« Ce petit lieu que tu as,
mon bel ange,
entre les jambes,
ce lieu si intime et chéri,
est un lieu commun.
Tant il est cité et visité.
Enfin, peu m’importe: je l’aime de toute façon.

Mais une chose m’intrigue.

Comment une terre si étroite
peut-elle être partagée
entre une foule si nombreuse?

Quels statuts réglementent un tel prodige? »

(Prosema o menos, Angel Gonzalez)

pinky blue

fillettes
Tazlau, Moldavie, juillet 2010

A chaque voyage, les enfants sont de la fête. Ils ont tôt fait de repérer le touriste, cet individu au sourire mélangé d’étonnement, au comportement étrange aussi, et l’escortent de leurs bavardages ininterrompus. Ici, dans cette ruelle paresseuse du village moldave, j’observais des petits crapauds qui frayaient dans les rigoles.  Les enfants sont arrivés en courant, pressés de me questionner, des rires plein les lèvres. Comme toujours en pareil cas, le dialogue qui s’enclenche se réduit à des mots incompréhensibles et à des gestes aériens ponctués de regards ronds comme le monde. Après l’incontournable séance photo, les mêmes questions demeurent, plus vives encore quand je retrouve leurs sourires là, au seuil de l’hiver : ces enfants magnifiques garderont-ils leur joie plus tard? Leur pays sera-t-il assez fort et assez juste pour les préserver toujours des souffrances? On ne montre jamais assez la beauté des enfants du monde, leurs visages inépuisables de vérité face au chaos des temps.

les yeux dans la vague

vague-2

Embouchure du Ter, Catalunya, octobre 2010

 

Le chant de la mer te mettait la blanche écume à la bouche,

celle dont on fait les meilleures pipes.

Dans la vague verte en verre dépoli, sirène,

tu te mirais comme une alouette.

Et moi en secret je louais ta luette.

Las ! Tu n’avais d’yeux que pour l’irrésolu clapot,

Et bientôt je dus rentrer grenouille.

Avachie dans le varech,

tu t’entêtais à rêver

d’un monde sans Raymond

Domenech.

la chute

feuille

Chambarans, Isère, novembre 2010

 

Un jour vint où, fatigué des bourrasques, je n’y tins plus. Le vent me souleva d’abord, à sa guise, puis me laissa choir le long de l’arbre où j’avais grandi. J’avais presque atteint le sol lorsqu’un souffle m’emporta dans un dernier vol, désordonné et mou comme un papillon vidé de tout désir. Une danse, quelques secondes, pour saluer l’azur et cette fois le vent m’abandonna. Doucement je rejoignis l’ombre. L’ombre qui remplace l’amour, tait les souffrances et condamne au sommeil. Remarquez que le soleil triomphait : je suis tombé un matin de gloire.

j’absorbe

reflet

Embouchure du Ter, Catalunya, octobre 2010

 

Happé par les pensées du réveil à la nuit noire, assailli de lueurs têtues sur la misère des âmes comme un ballet de lucioles malades, je m’en remets aux rivages et à leurs écartements pour coucher ma pâte sensible. J’oublie dans un baiser d’argent la morsure inquiète du temps. Le vent me dépouille, la candeur me reprend dans sa vague. Les alluvions salivent à mon passage alourdi, qu’aussitôt le ressac suspend à sa fleur d’écume. J’éprouve les yeux mi-clos la beauté gémissante du ballet de la grève, accord pariétal entre la dévoration terrestre et la vulve marine. Un éblouissement partagé sur ce fil ténu là, la vie s’accorderait à tous les ventres. Et maintenant je rêve de boire sa peau jusqu’au prochain sommeil.

avant la fin du monde

prairie

Crépuscule sur la lagune de Murighiol, Dobrodja, août 2010

 

L’année 2010 n’est pas encore achevée qu’elle brille déjà dans mes carnets comme l’une des plus bousculées. Pas la plus morose, pas la plus tragique, mais quand même bien compliquée à démêler : prises de risques, choix à opérer comme autant de renoncements semi-définitifs, incertitudes persistantes, idéaux ébréchés. Après une longue période faste, je vois moins, dans cette accumulation d’épreuves durables, l’acharnement d’un sorcier vengeur que l’affleurement d’une fragilité ancienne (le bras droit qui se tétanise d’inquiétude à l’instant du smash décisif) conjuguée aux conséquences en chaîne du désordre du monde : on voudrait rester fort quand nous ne sommes que l’un de ses innombrables maillons guettés par une corrosion hautement transmissible. Progresser aujourd’hui ne se fera plus guère sans une adaptation de haute lutte à des valeurs nouvelles, peu compatibles avec son matériau intime. Car ces difficultés trouvent pour une large part leur origine dans l’évidement général du cœur, celui-là même qui fait tambouriner la rue tous ces jours : comment s’arranger avec la fatuité, le cynisme et l’arrogance qui président aux décisions de là-haut ?

Sous ces climats dissuasifs, manœuvrer sa petite barque est moins simple. Les deux mois qui restent n’inverseront certainement pas le courant annuel. Les jours raccourcissant à la vitesse d’un dernier vol d’hirondelles, certaines zones d’ombre ne seront pas élucidées à temps, mais le recours à la philosophie, la recherche d’une poésie nouvelle entre la réalité et ses faux éclats aideront peut-être à changer la couleur de quelques heures. Une amie confiait hier qu’elle cherchait sa dose d’endorphine. C’est un peu ça, le message à prendre : trouver au milieu du vacarme sa molécule cacaotée, débusquer le verbe qui fait pétiller la lèvre, inventer la caresse qui redresse un épi qu’on croyait fauché. C’est ici peut-être qu’il faut investir son supplément de flamme, dans l’ardeur babillarde d’une nouvelle rencontre, dans un projet créatif qui creuse l’âme et remplit l’âtre. Quand l’horizon rétrécit, les rapports d’échelle s’en trouvent modifiés. Nos vies resteront minuscules (et c’est sans doute le plus dur à admettre au fil des ans), mais on sort toujours grandi de joies, d’aventures réinventées. Si 2010 est une année de deuils, puisse-t-elle être aussi celle de renaissances. Ce qui grandira dans nos mains l’an prochain nous dira alors si ces longs mois de sang avaient aussi porté du sens.

un secret défloré

foret

Isère, le 23 octobre 2010

 

Vous avez été nombreux, ces dernières semaines, à me demander où je fais provision de chanterelles et bolets. Loin de moi la tentation de vous refuser cette information. Il me paraît en effet mesquin de garder pour soi ses meilleurs coins de champignons :  l’usufruit de la forêt ne saurait être réservé à une poignée d’initiés, surtout en ces temps devenus bien chiches ! Alors voilà, c’est ici (et une image vaut mille mots, n’est-ce pas?).

into the wind

eoliennes

Vers Fantanele, Dobrodja, Roumanie, août 2010

Les nouveaux moulins à prières, là-bas aussi, font tourner les têtes : le rivage roumain se rêve en cathédrale d’Eole.

post manifs

fanions

Oltina, Dobrodja, août 2010

La rue a ravitaillé les poitrines de courage, d’un semblant de force. Le soleil a disposé des idées neuves. On a passé un bon moment tous ensemble, l’espoir s’est taillé un boulevard, à la force des scansions, à la forge des tambours. Et l’année prochaine ? Que va-t-il rester de ces combats, de ces fêtes, de ces engagements dans les indécidables mouvements du monde ? Une mélodie qui grésille dans le transistor vintage de l’automne, la viscosité du silence juste après. Les saisons vont encore tourner sans nous. On voudrait courir sans cesse l’un vers l’autre, pour se parler bouche à bouche pendant des heures, à la recherche de sa vérité d’être, comme ce matin-là. Mais la danse qu’on joue là-haut retient nos pas comme la nuit tient les montagnes serrées aux cols. Quand bien même on nous prête un pinceau, changer la couleur du grillage n’a jamais enlevé les grillages.

des routes

charrette

Transylvanie vers Targu Lapus, août 2010

« Je songe à mes routes. Tant de routes et de chemins, qu’il me semble que j’y ai passé ma vie. Tant de départs, de rencontres, d’imprévu, tant d’heures que je sentais couler en moi, ou d’instants qui m’ont arraché une sorte de plainte. Que m’en est-il resté? » (Marcel Arland, Avons-nous vécu?)

ce que mes mains veulent t’offrir

mains

Madurai, Tamil Nadu, juillet 2008

Des nuits coupantes d’obsidienne, des jours à peine dégagés de leur gangue fossile, et tous les alliages aventureux à la source du silence et de l’oubli du monde. Pense à moi quand tu ramasseras une pierre étrange au bout de ton jardin. C’est peut-être le butin qu’une pie me vola.

arsenic et vieilles dentelles

cortinaire splendide

Cortinaire très élégant (Cortinarius elegantissimus), massif de Belledonne, Isère, octobre 2010
[Chercher une nouvelle parure à l’automne. Dans le cortège annoncé de la déréliction, figer chaque motif de se réjouir. Et par cette joie creuser l’humus : il y a sûrement une sensualité à révéler dans les pourritures et les fanges. Et c’est comme ça qu’on excusera à la vieille saison de fomenter le coup de l’hiver.]

les amoureux du bastingage

bastingage

Traversée du Danube à Braila, Munténie, août 2010

Ils s’écoutent mutuellement rire, émerveillés, emportés par ce tourbillon d’eau grise qui les détache de la terre. Les yeux fixés vers la berge qui s’éloigne, elle passera sa main légère dans ses cheveux. Au beau milieu du fleuve, il prendra sa main en souriant, murmurant quelques baisers près de son oreille.

Derrière eux, l’homme habite une attente. Une maison clandestine en papier froissé, sans jardin ni fenêtre. Pour lui l’horizon est une chimère et le long fleuve qui le sépare de la rive coule comme la menace d’un serpent. Il baisse les yeux pour ne pas souffrir du spectacle de l’été qui frôle l’épaule de la fille. Dans sa tête, c’est octobre, le repli humide, et le fleuve qui charrie ses vieilles boues maussades. 

le rapprochement

enfants

Borsa, Maramures, août 2010

« Parfois la silhouette d’un jeune cheval, d’un enfant lointain, s’avance en éclaireur vers mon front et saute la barre de mon souci. Alors sous les arbres reparle la fontaine. » (René Char)

une forêt de lumières

Manhattan

Manhattan, New York City, août 2009

Jusqu’au milieu du 18e siècle, l’île de Manhattan était entièrement recouverte de forêts profondes et giboyeuses. La formidable urbanisation du site qui s’est enclenchée par la suite n’a pas pu être contestée par aucun mouvement écologiste. Et qui s’en plaindrait aujourd’hui? Des espèces endémiques de plantes et d’insectes ont sans doute disparu à tout jamais dans l’immense chantier et pourtant New York brille aujourd’hui dans l’esprit de tous comme une ville extraordinaire, magique, folle, incontournable. C’est dire si les ambitions de protection de la Nature restent relatives à une époque, à un environnement culturel donné. Il semblerait aussi que toute construction (urbanistique, mais aussi au sens large) signée par l’Homme finit par imposer son propre référentiel de valeurs, dans un temps plus ou moins long. Un processus d’acceptation opère, voire de fascination avec la patine du temps. Ce qui plaît tant à New York reste le dialogue, sur une échelle démesurée, du contemporain et de l’histoire, c’est ce que l’Homme se raconte à lui seul qui en fait son fabuleux vertige. Si New York n’existait pas encore, pourrait-on la bâtir aujourd’hui? Quelle priorité accorderait-on à la biodiversité et au paysage de la forêt originelle?

des forêts de questions

foret

Monts Fagaras, Transylvanie, août 2010

« Si compliqué, si ramifié, si bien anastomosé que soit le système de vaisseaux, tout le sang des veines peut néanmoins s’écouler par une seule blessure – si grande son envie, dans sa prison de ténèbres, enfin de voir le jour – de tirer l’affaire au clair. » (Julien Gracq, Un Beau Ténébreux)

[miracle du format raw - cliquer l'image pour agrandir]

le fantôme de l’aube

cheval

Enisala, vers le delta du Danube, août 2010

J’ouvre un matin aux brouillards du marais. Sentiments diffus que rien n’éclaire encore. Bruits d’eau dans les masses d’herbes ou de roseaux vaguement constitués, cris aigres de palmipèdes mal embouchés. Invisibles présages de fêtes neuves. Extraordinaire suggestion d’une vie naissante, qui s’enroule doucement autour de ce qu’elle frôle. Et cette nudité de la toile comme au sortir d’un bain d’oubli, après le vertige des heures noires, me chuchote que tout est toujours à refaire : l’amour, le monde, le chemin.

la retraite de Roumanie (3)

tortue

Tortue grecque (Testuda graeca), Greci (PN Monts Macin), Roumanie, août 2010

Ses salariés s’exportant massivement, on se demande jusqu’où la Roumanie peut se vider de ses forces vives. A tel point que beaucoup se demandent si son adhésion (quelque peu précipitée) à l’Europe lui aura finalement été utile. Pays vieillissant, la Roumanie peut au moins se targuer d’attirer à elle de nouveaux habitants : les retraités d’Europe occidentale. Après l’Espagne et le Maroc, il semblerait que les Carpates aient le vent en poupe. Un mouvement qui pourrait s’accélérer avec la paupérisation annoncée de nos seniors, pour peu que la Roumanie reste une destination bon marché…

la retraite de Roumanie (2)

monsieur

Tazlau, juillet 2010

La pension moyenne d’un retraité roumain s’élève à 150 euros. Un chiffre qui cache de fortes disparités : beaucoup, en particulier dans les régions rurales et reculées, touchent moins de 80 euros. La fuite des jeunes salariés à l’étranger (ils sont plus de 2,5 millions de personnes à travailler en Europe de l’Ouest) réduit les possibilités de financement futur des retraites. On en arrive à une situation où les retraités sont plus nombreux que les salariés en Roumanie. Ce qui pousse les jeunes à fuir leur pays plus vite encore…

la retraite de Roumanie (1)

dame

Tazlau, juillet 2010

Au pays de Dracula, les pensions de retraite avaient été revalorisées en janvier 2008. Le Gouvernement avait alors estimé qu’il était nécessaire que les retraités profitent de l’amélioration globale de l’économie. C’était avant la crise. Une « réforme » est passée par là en début d’année, rabotant les pensions de 15%.  L’âge légal de départ en retraite a aussi été revu de manière assez cruelle. Alors que les femmes pouvaient faire valoir leurs droits dès 57 ans et les hommes à 61 ans, les deux sexes devront attendre 65 ans à partir de 2014. Une mesure d’autant plus difficile à accepter que l’espérance de vie est de 69,5 ans pour les hommes et 71 ans pour les femmes. C’est ce qui s’appelle ici aussi « s’adapter à un monde qui bouge ».

l’invisible lumière

soleil

Tazlau, chez Angelica et Septimiu, Moldavie roumaine, juillet 2010

On a connu des jours meilleurs. Plus gaillards, plus remplis d’espoir, c’est sûr. Je me suis souvent demandé si les souvenirs de bonheur pouvaient éclairer les heures sombres. Si les sourires grappillés entre deux peines pouvaient remettre un peu de chaleur dans l’âtre humide. Mais au fond, de quels sourires parle-t-on? Dans l’album d’hier, les pages qu’on tourne encadrent un rai de douceur, celle-là même dont nous ne parlions pas de peur qu’elle ne s’échappe trop vite. Mais le soleil n’a jamais brillé qu’à travers quelques vignettes,  jolis instants fugaces qui ouvrent un peu le ciel avant d’autres bourrasques. « Le soleil est rare, et le bonheur aussi« , valsait Gainsbourg dans les bras de Melody. Alors je ne sais pas comment nous surmonterons les choses qui se passent ici, toujours un peu plus graves, là-bas aussi, un peu partout. Je ne sais pas avec quelles forces de quel passé nos pas trouveront le bon chemin tous ensemble, sans plus ni fatigue ni cahot. J’ai beau chercher dans les journaux, je ne vois pas, non, à part les bourses qui remontent. Alors tant qu’à les laisser remonter, ce soir j’irai fouiller dans tes cheveux.

« Parure, vivante, brièveté changée en parure, fragilité faite parure » (Philippe Jaccottet, Les Pivoines)

passage autorisé

bucarest

Bucarest, juillet 2010

Bucarest met en scène la beauté de l’ordinaire. Ce cliché, le tout premier réalisé là-bas, essaie de capter l’impression de quiétude , voire de solitude, ressentie dans la capitale. Des enseignes occidentales s’aggrègent un peu partout, même les plus luxueuses, quitte à détoner dans un décor urbain largement acquis à l’architecture socialiste. Observez la masse de fils qui zèbrent les façades: la Roumanie n’a pas encore enfoui ses réseaux électriques. Ce matin-là, les artères de Bucarest s’animaient mollement de vendeuses de fleurs et de bouquinistes avec Jung et Dostoïevski sur les tréteaux. Une vieille dame conspua la cérémonie militaire qu’on donnait sur les marches d’un vieil édifice. Une autre dame m’encouragea à photographier l’intérieur d’une très belle église orthodoxe. Toutes ces choses diffuses, ordinaires, impensables il y a vingt ans.

Où va la Roumanie?

charrette

Tazlau, Moldavie roumaine, juillet 2010

« Nous sommes dans la merde« . Le taxi qui nous a conduits à l’hôtel la première nuit est amer. Il parle de son pays comme d’un « grand gâchis« . Selon lui, la Roumanie a un gros potentiel économique qui est « très mal exploité« . Quelques jours plus tard, une enseignante complètera ces propos : « Notre tissu industriel est en lambeaux, l’agriculture est en friche et le tourisme est en baisse depuis trois ans« . Vingt ans après l’instauration du régime démocratique, l’heure est au doute. Après la chute de Ceaucescu en 1990, le peuple,  prudent à l’égard des sirènes libérales, avait préféré la voie d’un communisme modéré. Il a fini par porter une équipe de centre-droit au pouvoir en 2004, mais après quelques années de décollage, notamment grâce aux délocalisations des entreprises occidentales, le pays souffre. La modernisation de la société est perceptible dans la capitale et les villes touristiques, mais ailleurs, rien n’a vraiment changé. Le chômage des jeunes culmine et les inégalités sociales sont criantes. Sur l’autoroute Bucarest – Cernavoda, on se fait doubler par des grosses cylindrées aux vitres fumées, mais c’est la Dacia Berlina des années 70 (la R12 rebadgée) qui occupe les routes régionales et secondaires.

La crise économique mondiale a fragilisé la Roumanie a tel point que le gouvernement a dû se résoudre à des mesures drastiques pour éviter la faillite à la grecque : passage de la TVA de 19 à 25 % et, chose impensable en France, réduction d’un quart du traitement des fonctionnaires notamment. Aujourd’hui, un professeur de langue vivante avec 25 ans d’ancienneté gagne 250 euros par mois. Le salaire des ouvriers de la fonderie et des mineurs dépasse à peine les 150 euros. La fragilité économique et sociale est telle que certains m’ont fait part de leur nostalgie communiste : « On ne pouvait pas avoir deux voitures, on ne pouvait pas sortir du pays, mais tout le monde avait un travail et la cellule familiale était préservée. » Aujourd’hui, les plus motivés tentent l’aventure professionnelle hors du pays. Ils s’expatrient en Allemagne, en Italie ou en France pour ramener une partie de leur salaire à leur famille. Mais au bout de trois ans, ils s’épuisent et retrouvent la précarité.

L’espoir viendra peut-être du tourisme, parce que la Roumanie est un pays attachant et souvent magnifique. Mais sans une politique volontariste de valorisation des ressources naturelles et une professionnalisation des hébergements, elle ne pourra attirer durablement les voyageurs. Une professionnalisation qui ne doit pas rimer avec uniformisation. Ces dernières années, les pensions ont fleuri, dans certaines vallées des Carpates et dans le Maramures, avec pour conséquence un accueil complètement anonyme et froid. Le béton s’est aussi emparé de toute la moitié sud de la côte de la Mer Noire et le syndrome « Costa Brava » gagne maintenant vers le nord, menaçant des sites d’une grande beauté, jusqu’aux portes mêmes du Delta du Danube. Heureusement, des initiatives sont menées pour préserver l’authenticité de la Roumanie. Le développement de réseaux d’hébergement chez l’habitant, notamment en Moldavie et dans le Maramures, offre aux fermiers des ressources supplémentaires tout en permettant au touriste de s’immiscer dans la vie locale. C’est exactement ce que nous avons essayé de faire, et c’est ici que le voyage a été le plus intense.

l’Ordre du Pélican

pélican

Pélican blanc (Pelecanus onocrotalus), Delta du Danube, Roumanie, août 2010

Dans l’album Le Sceptre d’Ottokar, Tintin est fait Chevalier de l’Ordre du Pélican d’Or, pour avoir réussi à déjouer un complot contre le roi de Syldavie. La Syldavie, ce pays imaginaire, récurrent dans l’oeuvre d’Hergé (Objectif Lune, l’Affaire Tournesol, etc.) , m’a fait rêver durant toute l’enfance, et au-delà. Et si ce royaume des Balkans avait réellement existé? La Syldavie, qui recombine les noms de TranSYLvanie et MolDAVIE, deux régions de la Roumanie, pouvait avoir été inspirée par l’Histoire, si complexe et passionnante, de cette contrée de l’Est. Durant l’été 2001, je sentais que j’approchais du but. Je traversais les petits villages pomaques du Nord de la Grèce, en tous points comparables à ceux décrits par Hergé : maisons basses aux toits rouges, charrettes à foin, paysans coiffés et minarets. J’ai retrouvé ces maisons il y a quelques jours dans la Dobrodgea, à l’est de Bucarest, et aussi les forêts profondes, les vallées fertiles en blé, les minerais, les eaux sulfureuses et les chevaux présentés dans la brochure que parcourt Tintin entre les pages 19 et 21 du Sceptre d’Ottokar. La Syldavie a pour capitale une certaine Klow, qui n’est pas sans rappeler Cluj, capitale de la Transylvanie. Les montagnes des Zmylhpates riment forcément avec les Carpates. Et l’un des fleuves qui l’irrigue est le Moltus, jeu de mots avec l’Olt roumain. Oui oui, mon brave Milou, cet été, nous étions en Syldavie! Un pays incroyable.

looking west, going east

fusee

Transamerica Pyramid depuis Telegraph Hill, San Francisco, août 2009

Je m’étais promis un été assagi, trempé dans les livres jusqu’au cou, à l’ombre d’une tonnelle, en Bourgogne ou dans la Creuse. Je m’étais pris à rêver de journées sans rêves, offertes aux lézards gris et aux bourdons d’un jardin de langueurs. Après tous ces mois d’août agités, expédiés, calcinés au kérozène, l’aspiration à la lenteur et à la patience devenait légitime. Par je ne sais quel obscur complot chimique, la feuille de route a été brusquement modifiée. Je me déracine encore un peu, histoire de vérifier ma capacité au bouturage : l’herbe n’est-elle pas toujours plus verte ailleurs? Chers lecteurs, profitez bien de vos vacances ou de tout ce temps que vous réussirez à grappiller entre deux averses de soleil, et retrouvons-nous vers le 20 août sur ce même pressoir, pour vendanger ensemble nos belles émotions. Un bon été à tous !

united colors

whitesands

White Sands, Nuevo-Mexico, juillet 2009

« Agir et aimer et souffrir c’est vivre, en effet, mais c’est vivre dans la mesure où l’on est transparent et accepte son destin, comme le reflet unique d’un arc-en-ciel de joies et de passions qui est le même pour tous. » (Albert Camus, La Mort Heureuse, magnifique roman que je découvre ces jours-ci).

vagabonds pudibonds

cortinaire rougissant

Cortinaire ocre-rouge (Cortinarius bolaris), Chambarans, Isère, juin 2010

(cliquer pour agrandir)

Voilà une espèce peu commune que je n’avais plus rencontrée depuis plusieurs années dans « mes » forêts. La faute à des saisons trop sèches, enfin mises à bout par un printemps copieusement arrosé. Ce champignon n’offre rien de spécial sinon son jaunissement intense au toucher; il est de plus suspecté de toxicité – comme 95 % des quelque 2000 espèces de cortinaires européennes. Il reste cependant l’un des éléments essentiels du dispositif de balisage de mes pérégrinations bucoliques. Sa réapparition cette année a quelque chose de rassurant. Parce que j’ai appris jeune à le reconnaître et parce que ses poussées sont plutôt rares, le Cortinaire bolaire, qui doit son nom à la belle argile rougeâtre qui se vitrifie à la cuisson, fait forcément partie de ma mycologie intime.

quelques menues pensées sur le temps qui passe

plagette

L’Estartit, Catalunya, avril 2010

J’ai beau compter dans tous les sens, j’ai bien 43 ans ce matin. Mine de rien j’ai dépassé la moitié de ma vie et ma jeunesse est condamnée à un exil atroce. Qu’ai-je fait de tout ce temps ? Je n’ai pas le temps de chercher la réponse.

Il faut avoir du temps devant soi pour écrire pleinement sur la vie pleine. Mais quand la vie déborde, il n’est plus temps d’écrire. Ecrire, ce n’est pas vivre. Et je m’en plains.

Je reçois depuis plusieurs jours des spams de l’office de tourisme de Tahiti. Ses plages, ses palmiers, ses vahinés me tendent les bras. J’aimerais voler à leur secours, malheureusement d’autres affaires encore plus graves que l’isolement tropical me retiennent ici. Quelqu’un se dévoue ?

Il faudrait accepter le destin comme le prix à payer d’une vie aussi belle qu’aléatoire. On ne prend pas moins de risques à l’acheter en solde.

J’aurai beau compter dans tous les sens demain, j’aurai encore à peu près le même âge. Je vais tâcher de renouveler l’expérience régulièrement pour entretenir ma mémoire de la vie. Je devine déjà qu’il y aura un âge où je ne saurai plus trop compter. On ne peut pas compter sur le temps très longtemps.

La nature est bien faite : le temps efface jusqu’à notre mémoire pour ne plus avoir à affronter la nostalgie.

« La nostalgie que je ressens n’appartient ni au passé ni au futur » : en cherchant encore un peu, Fernando Pessoa aurait pu inventer la machine à arrêter le temps s’il n’était pas mort à 47 ans.

la bondissante

grenouille

Grenouille rousse (Rana temporaria), Chambarans, Isère, juin 2010

Revenues de la forge des eaux, les grenouilles continuent de s’incliner devant soi, presque écrasées sous leur propre poids de gomme d’amidon et de caoutchouc verruqueux. Elles nous regardent avec une déférence exagérée, nous faisant croire à leur fragilité molle jusqu’à l’apitoiement. On en oublierait qu’elles sont capables de bonds de deux mètres, un hop! et puis c’est tout, que tout ce temps passé à nous scruter docilement les a gonflées d’un élan prodigieux, et qu’il est déjà trop tard pour tenter de les retrouver, évanouies dans l’éclair de leur saut sur l’inextricable écheveau de souches, de glaise et de feuilles mortes, là où la forêt recouvre notre curiosité d’un linceul aussi brun que définitif.

« Elles ont bondi, comme ce que l’on aurait tenu trop longtemps serré dans un poing de pierre ou de glace.  » (Philippe Jaccottet, Après beaucoup d’années).

la trame de ces jours

ble

Chambarans, Isère, juin 2010

La campagne noyée de grains m’ôte la peine de la bouche. Le frisson des blés qui s’agitent au passage du soir fait courir la rumeur d’une solitude à tout brin. Obscure révérence des épis sans répit. Valse abattue sous le vent, la pluie, la grêle. Ce n’est pas juin, ces vagues à l’âme-là.

tourne-feuillet

graines

Tremble-brize (Briza media), Trièves, juin 2010

La trace de ce que l’on éprouve à chaque instant de nos vies semble précieusement gardée par les plantes. Ecumant les lisières, foulant les prairies, on s’aperçoit que chaque fleur contient nos voyages intérieurs, nos erreurs, nos moments d’abandon, nos joies profondes. Les corolles retiennent nos intimes poèmes comme des insectes ivres de pollen.

La Nature est un journal aux longues lignes que des mains parcheminées ont à glisser dans le cartable des élèves buissonniers.

Juin sonne l’heure de l’éclosion, de la profusion, de l’essaimage. Quelques cueillettes attentives du regard pour rassurer ou rectifier le geste au jardin, bouturer le bonheur, élaguer les chagrins. Contempler sans arracher. Plus tard, bien plus tard, sous les dernières feuilles amassées, on s’autorisera à mâchonner un brin de pénombre ou un pétale de plaisir en souvenir des temps de vigueur. Ce sera l’époque du recueillement.

(merci à Jibé pour ses précieuses connaissances botaniques sur le perron de l’Obiou)

where have all the good times gone?

beggar

San Francisco, août 2009

« Les hommes ne sont convaincus de vos raisons, de votre sincérité et de la gravité de vos peines que par votre mort. Tant que vous êtes en vie, votre cas est douteux, vous n’avez droit qu’à leur scepticisme.  » (Albert Camus, la Chute)

le défi du fada

papillon

Azuré de la Bugrane (Polyommatus icarus), Saint-Ismier, Isère, mai 2010


Pour peu qu’il existe un manteau d’orage
à ma taille,
je passerai inaperçu
le col de la tourmente.

régime macrobiotique

sauterelle

Sauterelle ponctuée (Leptophyes punctatissima), Antraigues-sur-Volane, Ardèche, mai 2010

Il y a des moments de la vie dont on se passerait bien. Des épisodes où la plus idiote des chansons d’amour semble ne vouloir parler qu’à vous seul. « J’attends devant la pendule, j’ai l’air ridicule« , « Une nuit sans toi, c’est une nuit sans étoiles« , ces choses-là. Une phrase archi-banale, une tranche de vie platement croquée prend une nouvelle vérité à la lumière de ce que vous éprouvez. Un chanteur impossible à nommer vous a enlevé les mots de la bouche et vous assumez cet état de fait en susurrant un bout de mélodie à votre oreiller sitôt la lampe éteinte.  C’est le signe ultime que les sauterelles sont sur le point de se transformer en dangereux monstres sanguinaires, prêts à vous croquer le coeur comme une marguerite.

coeur à piques

bardane

Bardane (Arctium sp.), Laviolle, Ardèche, mai 2010


La Nature a inspiré l’Homme, et les soies crochetées de la bardane ont fait le Velcro. Elle en a fait des voyages celle-là, collée aux basques du promeneur ! La forêt a aussi inspiré la femme : certaine fleur ne peut s’épanouir sans griffer celui qui s’aventure à la cueillir.

(et merci, toujours, au si bien nommé François Bon, et à son formidable et régulier soutien pour ma petite lucarne).

le petit roux

colibri

Colibri roux/Rufous Hummingbird (Selasphorus rufus), El Malpais, Nouveau-Mexique, août 2009


Un oiseau ne vous décevra jamais. Par exemple, vous ne l’entendrez jamais vous pépier « je préfère qu’on soit amis » (vous vous souvenez des cruelles cours de récré au collège?). La seule chose qui pourrait arriver, c’est qu’il vous chie sur la tête. Mais, à moins qu’il soit secrètement nano-piloté depuis Pyongyang, il ne l’aura pas fait exprès (et puis le guano fertilise tout ce qu’il touche, ne vous plaignez pas). Tout ça pour dire qu’en ces temps bousculés (la crise financière, la crise économique, la crise sociale, la crise politique, la crise écologique, la crise du logement, la crise européenne, la crise culturelle, la crise de conscience, la crispation, la crise en t’aime, surtout), rien ne vaut un joli p’tit piaf, eh dites, pour tout oublier d’un trait de plume.

la règle du jeu

mah jong

Chinatown, San Francisco, août 2009


Pousser son pion dans les bonnes cases, l’aventure d’une vie. Très vite on s’aperçoit que les cases qui confortent le présent sont rarement celles qui préparent l’avenir. Demandez à la cigale : faire le choix systématique de croquer dans tous les fruits réduit souvent les promesses de cueillettes futures. Alors comment remplir l’instant pour être heureux aujourd’hui et demain? Certains livrent une confiance aveugle à quoi qu’ils entreprennent, d’autres se replient dans l’embrasure de la prudence, rétifs à toute prise de risque. Et au bout du compte, qui se prévaut du bonheur? Moi-même, je tiens la chance comme première arbitre. Mais par jeu, je refuse de tout lui confier.

(Je perds souvent à la belote et je gagne souvent au tarot. Je perds souvent à la parlote et je gagne souvent au dernier mot.)

l’heure du thé

the

Montée vers Munnar, Kerala, août 2008


Nos latitudes ont posé la théière de cinq heures sur la table pour rapprocher les paroles. Là-bas, le breuvage se partage sans un mot. Il y a en Inde un rite muet autour du thé. Gravité silencieuse au moment de remplir le verre, c’est à peine si l’on échange un regard quand on le sirote. Verre à la main, on préfère se concentrer sur la pluie de mousson qui s’acharne sur le feuillage ou, dans la ville, suivre le spectacle désordonné des voitures et des rickshaws. Le thé plonge les visages dans une apparente insensibilité. Il perche les regards au loin, décuplant le sentiment de désoeuvrement, et donne, semble-t-il, à se recueillir sur le temps qui fuit de toutes parts.

l’orage est passé

le camion

entre Window Rock et Chelly, Arizona, août 2009


L’orage est passé. J’ai repris la route, comme on reprend du café. Assoiffé d’asphalte, de goudron fumant. Entre deux nids-de-poule, je roule ma bosse sans trop me mouiller. Quelques dizaines de bornes à avaler, tout aura séché. Je laisse aux autres l’envie de se faire tremper.

l’accompagnement

trujillo

Trujillo, Extremadura, avril 2010

Une main fragile glissée dans la sienne. Jusqu’où la porter, pour lui confier quel message final? L’enfant s’apercevra-t-il de l’instant où il sera seul sur le chemin? Fera-t-il beau dans ce jour plein de changements? L’horizon sera-t-il suffisamment dégagé pour suivre le vol d’une hirondelle? Quelles sèves resteront dans ses racines, quels rayons descendront couronner son front? Fera-t-il semblant de tout oublier?

Nous tenons longtemps ceux qui nous ont portés, même quand ils ne sont plus là. Et il nous semble un peu les accompagner à notre tour, bien après nos étés blonds d’insouciance, sous les arcades d’un chagrin d’amour, le long des voies bitumées malgré nous, quand subrepticement une main fragile s’est accrochée à la nôtre.  La vie ne change pas si vite ceux qui pourront se souvenir et transmettre. Serons-nous toujours un peu ce que d’autres furent avant nous, quelque part sous l’écorce du temps?

t’attendre

vers talavan

ciel d’orage vers Talavan, Extremadura, avril 2010

Il n’y a pas vraiment de pente ici, et pas vraiment de côte. Juste des ondulations douces comme des vagues, qui moutonnent à peine à leur faîte. C’est un pays de rudesse peut-être, certainement pas de fatigue. La terre n’est pas blessée par les cailloux ou éventrée par quelque grand arbre, elle tient tête au ciel qui se garde bien de la frôler. L’espace qui sépare la terre du ciel s’appelle le vent. C’est lui qui rebat sans arrêt les couleurs des prairies, sans jamais réussir à les dissoudre. C’est un pays qui dure, égal à lui-même d’une frontière à l’autre, pâture de lumière donnée au temps, à un temps sans rêve ni trêve. C’est le pays idéal pour t’attendre.

le hasard vaut mieux que le rendez-vous

speculum
Ophrys miroir (Ophrys speculum), Aspa, Catalunya, avril 2010

Elle est la plus rare des orchidées en France, n’apparaissant de façon régulière que dans le massif de la Clape, près de Narbonne, deux à quatre pieds fleuris en avril. C’est en observant les parades d’outardes canepetières, dans les collines autour de Lerida, que nous sommes tombés par hasard sur une station d’Ophrys miroir. Au bord d’un chemin perdu, entre un champ de blé et un bouquet de garrigue, elle semblait cueillir un peu du ciel encore caché sous l’orage de l’aube. Le plus drôle, c’est que nous l’avons revue de manière tout aussi fortuite quelques jours plus tard dans la Muntanya Gran, ce coin préservé du littoral de la Costa Brava où j’aime à me perdre. Tant d’années à l’espérer au devant de mes pas, la petite fleur barbue a daigné s’offrir là où je n’aurai su l’attendre.

olvidado

belen

vers Trujillo, Extremadura, avril 2010

Je reviens d’un pays oublié. D’une lande infinie, qui court entre le temps d’autrefois et un présent incertain. Je reviens de ces grands plateaux herbeux qu’ici on appelle Llanos, constellés de mille couleurs au fugace printemps, terrassés de jaune sans nuance le reste de l’année. L’Extrémadure, un nom qui révèle l’âpreté d’une région ivre d’espaces, d’alouettes et d’outardes, un nom qui porte le pacte contrarié entre l’homme et le vent et forge la mémoire des conquistadors espagnols.

J’avais déjà foulé cette terre à la fin des années 1990. Je l’ai retrouvée presque identique à mon souvenir. Deux nouvelles autoroutes, forcément inutiles, tranchent les Llanos entre Plasencia et Caceres puis de Caceres à Trujillo. Ici une urbanisation sans grâce, là un hypermarché français rappellent aussi les mauvais coups de notre époque. Ailleurs, des moutons paissent au milieu d’un dédale anachronique de modules solaires, dont je ne sais toujours pas quoi penser. Mais les oiseaux, ces merveilleux oiseaux, frôlent toujours la beauté du miracle, s’égosillant de joie, d’appétits, de lumière, partout où le relief s’en remet à son immédiate nudité.

franchir

barriere

région de Shiprock, confins de l’Arizona et du Nouveau-Mexique, août 2009

Dépasser « cette région d’affolement où le langage est à la fois trop et trop peu », selon les mots de Roland Barthes in Fragments du discours amoureux. Franchir la barrière qui sépare le silence encombrant de la phrase définitive. Et, toujours abasourdi par le vacarme existentiel de l’autre, ne plus savoir de quel côté on se perd.

imagine

central park

West Side depuis Central Park, New York City, août 2009

Imagine qu’en préparant ton matériel photo la veille de ton voyage, tu tombes sur une carte mémoire que tu avais oublié de vider. Imagine qu’à quelques heures du départ, tu découvres une quarantaine de photos comme celle-là, des images que tu avais prises toi-même mais que le ressaut de la rentrée t’avait totalement confisquées. Imagine que soudain te reviennent les souvenirs associés à ces photos et l’envie de les faire partager. Imagine que le temps presse, tu ne sais pas comment gérer ces nouvelles émotions. Imagine que celle-ci a été capturée tout près d’un champ qu’on a renommé « Strawberry Fields » en mémoire à l’homme qui a vécu par ici. Imagine que les fraises démarrent la saison mais que là où tu vas, les fraises sont cultivées sous d’immenses bâches plastiques qui étouffent la vie. Imagine que ce décor vers lequel tu te diriges exprime l’exact contraire de cette image que tu laisses à tes lecteurs.

l’invention du papier sensible

cabane

quelque part au milieu du Nouveau-Mexique, août 2009

Il y a des jours sans gloire qui patinent dans un demi-deuil et figent l’absence, l’omission et la lacune dans un long poème désincarné. Des jours à peine éclos, qui tardent à rallumer les espérances et se complaisent dans le renoncement à tout éclat.

Ces jours-là exaltent aussi des souvenirs d’étrange mollesse. Dans le ciel passent des barques malaises. Mes mains caressent les rochers d’Alice Springs polis d’éternité. Ces jours-là, je longe les longues routes défoncées du Nouveau-Mexique. A toute allure ou au pas, nulle différence : le paysage reste le même, dégorgeant ses mers de solitude sur les grèves de rien. Il ferait un peu plus froid, on entendrait les pierres se fendre.

Et jusqu’au soir suivant, je marche sur la rampe de la nuit, les pensées lestées d’aube et d’eau pour me tenir en équilibre. C’est un temps hors du temps, une épreuve à la typographie désordonnée, c’est le cliché flou d’une contrée ignorée du monde, où chaque virgule, chaque reflet tourne en rond dans son sillon de vinyl. Une voix qui grésille son gravier banal et vient à notre perte : « Tu me manques ».

la déroute

cheval

Chelly Canyon, Nouveau-Mexique, août 2009

« Nous qui avons désorbité l’univers et l’esprit rions de cette menace. Nous allumons dans un ciel ivre les soleils que nous voulons. Mais il n’empêche que les bornes existent et que nous le savons. Dans nos plus extrêmes démences, nous rêvons d’un équilibre que nous avons laissé derrière nous et dont nous croyons ingénument que nous allons le retrouver au bout de nos erreurs. (…) (L’Eté, Marcel Camus – 1937)

Mais je vais t’attendre, j’ai tout mon temps. Nous avons encore tant de choses à vivre ensemble.

l’incertitude

back-4

Backwaters, Kerala, août 2008

La vie me perd entre la beauté brutale de la Nature et le mouvement ordonné des villes, entre la solitude terrestre originale et la modernité sans printemps. Un chemin vers la source, l’autre vers le temple, voilà que j’hésite entre la parole et le silence, entre un bout du monde et le bout du monde.

la catastrophe amoureuse

rouge

New York City, août 2009

Chape qui chute, entraînant tout sur son passage, le temps, les lieux, les gens, les lunettes de soleil, son petit haut, ses longs bas, les boussoles, les ambitions horticoles et les joints de culasse. Rupture d’équilibre, sans reste, sans retour. Défaut caractérisé de perception. Ce n’est rien qu’une catastrophe universelle, qui semble n’arriver qu’à soi. Et de ce navire en perdition qu’est notre frêle esquif charnel, on fait tout un continent à la dérive. Elle est là, nous lui chantons son absence. Sa réalité est sans cesse mise à l’épreuve. Mélancolie d’elle dès qu’une porte se ferme. Chute interminable dans un mélange gazeux de manque et de maladresse (« Tu me manques » : et si c’est parce qu’on ne sait pas viser son coeur ?). Se sauver? Toute esquive est inutile. Par amour, l’homme qui valait trois milliards a fait faillite à Wall Street, Superman s’est recyclé vendeur de kryptonite chez Super U. Alors nous, peuchère !

pandore

punaise
Spilosthetus pandurus sur Taraxacum officinale, Gorges du Verdon, mai 2009

L’insecte s’acharne sur la fleur, beaucoup, sans nostalgie, poussé aux ailes par l’urgence d’un court printemps. Il ne s’encombre pas de connaître le latin des choses pour croquer les jardins. Alors que nous, nous avons tout étiqueté dans la langue morte, pris le soin de tout mesurer jusqu’au moindre collembole avant d’arracher les ailes et les pétales.

Nous avons aussi dessiné la Croix du Sud, le Toucan, le Centaure au-dessus des jardins de Sumatra. C’est parce qu’il fallait baliser le désert de nos nuits, tracer un sens dans l’encre australe. Nous avons tenté d’avancer, patiemment, dans le clignotement des saisons, leur lumière et leur envers apprivoisés. Mais on dirait que ça n’a pas suffi.

chants à la hune

mats

San Francisco, août 2009

Sonnez haubans, résonnez garcettes !

J’aime entendre le chant des gréements qu’agite le vent côtier. Souvenirs de parties de pêche sous avril fasseyant, blottis au port. Cloches tubulaires, tintinnabulant dans la tramontane. Drailles et drisses à l’avenant. Nos étais hors saison. Gling-gling. Vêpres de la Passion.

C’était un peu d’ennui, ouvert au ciel musical. Des voyages délassés, vides de voiles, cherchant le cap ultime dans des rêves intangibles. Quand nos coeurs restent amarrés sous la ligne de mouillage, au moins l’espar fait vivre!

point de fuite

feurouge

New York City, août 2009

Fuite : « On ne fuit jamais assez loin et on ne se fuit jamais assez longtemps! Car toujours vous rejoint l’inadmissible. » (Victor-Lévy Beaulieu)

Importante fuite de méthane dans l'Océan arctique. 

Fuite de mémoire : Affection touchant certains systèmes d’exploitation, à la fin d’un processus, voyant le système incapable de libérer la mémoire.

Exemple de symptôme de la fuite : « L’environnement, ça commence à bien faire. » (Nicolas Sarkozy)

on y est

scille

Scille à deux feuilles (Scilla bifolia), Saint-Ismier, 20 mars 2010

Le temps écarte peu à peu les aiguilles de ses bras sur le théâtre. La grande œuvre s’élabore, dans la douce hâte du pigment et de la sève. Il était urgent de réinventer :  les pinceaux givraient comme nos cils, les huiles n’irisaient plus que les rêves du tiroir. Ce matin le bosquet instille sa vigueur en prébendes sonnantes : d’un merle à l’alouette, c’est la confusion des langues, l’épithète aiguisé qu’on se repasse, à tue-tête forcément. L’impassible flamme créatrice ne consentira aucune trêve. Il n’y a plus qu’à se jeter dans le tumulte utérin et presser ses verts accords jusqu’à la dernière goutte.

le désert de la vie

herbes

White Sands, Nouveau-Mexique, juillet 2009

Vents vagues rêvent la vie.
Rien n’existe en soi, personne n’est sans l’autre. Ce que je suis, seul le sait le mot qui échouera sur sa lèvre dans le désordre de l’amour.

l’ennui américain (#3)

l'enfant

Patagonia, Arizona, juillet 2009

Une petite ville assommée de soleil, à quelques kilomètres du Mexique. Les habitants, presque invisibles, ont évité la désolation en repeignant les maisons de couleurs vives mais le coeur n’est pas tout à fait au partage. Au drugstore, un touriste curieux fait l’attraction devant un bocal de tripes séchées : « Vous voulez goûtez ça, vous êtes sûr? », s’étonne la jeune caissière piercée de partout. « C’est très local. Je ne vous dirai pas comment c’est fait, vous n’auriez plus faim pendant une semaine. » Les frontières ne sont jamais des lieux de joie : on y passe plus vite que le vent,  même les ombres ne s’y attardent pas. Comment peut-on survivre ici sans rêver d’ailleurs? En grimpant sur la colline peut-être. De là haut, vers l’horizon, l’infini mur gris qui sépare les deux pays suggère qu’on est peut-être encore du bon côté.

l’ennui américain (#1)

cowboy

Tombstone, Arizona, juillet 2009

L’ennui à trois heures vingt de l’après-midi. Lumière implacable, qui s’abat sans nuance. Chaleur écrasante, poussiéreuse jusqu’au fond de la gorge. Rien n’arrive, ni d’en haut ni de loin ni d’ailleurs. L’attente de rien est la seule chose qui vaille de vivre encore un peu.

offrande

ophrys

Ophrys des Lupercales (Ophrys lupercalis), Gran Muntanya, L’Estartit,  Catalunya, février 2010

L’expressivité presque animale des Orchidées les écarte des autres fleurs. Celle-ci, la première Ophrys de l’année, semblait chuchoter coucou, me voilà. Hirsute, à peine réveillée par les tiédeurs, elle se comparait à la mouche qui viendrait tantôt lui voler sa semence. Sa tête inclinée dodelinait presque au doux vent d’ouest. Il n’y pas deux spécimens pareils, à tel point que l’on voudrait se pencher sur chacune d’elles pour toutes les dévisager. Chose ardue quand la garrigue fleurit de vagues d’elles, mais au moins sait-on grâce à ces fleurs que la monotonie du paysage méditerranéen n’est qu’apparente. On pourrait se donner la peine de fouiller au-delà de l’impression, s’offrir ce sentiment de déférence vers chaque être. Et alors la symphonie du vivant ne saurait être moins lyrique que par les notes d’affection que nous sommes prêts à signer sur sa partition.

[L’Ophrys des Lupercales est la première Ophrys à consteller le maquis catalan, mais la Barlie de Robert, une autre Orchidée de la famille des Himantoglossum, la précède de quelques semaines. Viendront se joindre à elles, pour ne citer que les plus courantes et par ordre d’apparition, l’Ophrys en forme d’Araignée, l’Ophrys de la Passion, la magnifique Ophrys Frelon et enfin l’Ophrys Abeille.]

répandre

paquerettes

Muntanya Gran, L’Estartit, Catalunya, février 2010

Pour capter le rire de ces fleurs, je me suis couché de tout mon long contre la terre. Je l’ai sentie bouger sous moi : chaleur accueillante, rondeur remuante de galets et pleine d’odeurs. Chaque frisson provoqué par mes mouvements s’amplifiait avec la caresse du vent. Ivre de douceur, j’ai prolongé ce contact bien au-delà du temps nécessaire à la prise de vue. Cette sensation m’a rappelé l’idée de Spéranza, la terre fécondée par le Robinson de Michel Tournier, dans Vendredi ou Les Limbes du Pacifique. Une première étreinte, panthéiste, qui doit en appeler d’autres : « Apporte à ta chair un peu plus de couleur et d’ardeur », écrivait André Gide à Nathanaël, dans les Nourritures Terrestres. Tant de cordiales corolles ont des corollaires. Boire de sa propre soif le lait miellé que le matin nous verse.  Accomplir chaque jour les actes de notre vie comme un enlacement inlassable. Accepter le destin dans sa sensualité la plus offerte. Féconder doucement l’avenir avant qu’il ne file trop vite. Et dans le reflet de ses yeux, s’étonner davantage de vivre.
Les leçons du printemps à naître ?

lumière à l’épreuve

foulque macroule près de son île

Réserve naturelle des Aiguamolls d’Emporda, Catalunya, février 2010

Il y avait au marais beaucoup d’attente. Quelques oiseaux d’un coup d’aile écartaient les barreaux rouillés de l’hiver, d’autres éclaboussaient la cérémonieuse tiédeur du matin. Des ombres luttaient encore pour retrouver une forme. Des chants légers fractionnaient le temps en minutieuses leçons d’éternité. Un reflet prenait la vie à témoin. Et là-bas, l’arbre noyé, comme un gouffre dans le ciel, inaccessible, dans son noir silence : un morceau de nuit dérivait dans mes émerveillements enfantins.

presque rentré

bateau

Islas Medas, L’Estartit, Catalunya, février 2010

L’esprit exalté par de longues promenades, le coeur offert aux merveilles recommencées – la première orchidée, les premières abeilles… Je n’ai même pas le temps de compter ma fortune en plumes et bourdonnements. Cependant une joie éparse baigne le bureau. Chacune de mes échappées dans la garrigue ou sur le bord de mer me frotte à la sensation intime que la Nature enseigne le bonheur. N’attendons plus pour le chanter!

marque-page

plante morte

Trièves, Isère, octobre 2005

Souvenons-nous des étoiles qui brillaient au jardin, aimons-les toujours. Quand les fleurs périront, nous n’aurons plus assez d’encre pour redessiner la nuit.

hors de page

monsieur aux lunettes

Kolkota, Tamil Nadu, juillet 2008

Il s’est avancé vers moi du bout d’une allée forestière encadrée par des vieux chevaux en terre peinte. Il avait l’attitude d’un gamin curieux de tout ce qui ne lui ressemble pas. Nous nous sommes longtemps regardés, sans chercher à se parler ou à se faire comprendre. Quel âge avait-il? Quelle avait été sa vie? Que savait-il que nous ne pouvions pas connaître?

« Le temps de vivre s’est réduit à un simple obstacle qu’il faut surmonter à une vitesse toujours croissante. » (Milan Kundera, L’Immortalité)

et si ce n’était pas moi ?

le singe

Gudimilanmalai, Tamil Nadu, juillet 2008

Les singes sont des hommes comme les autres. En Namibie, j’en ai vu un qui pensait comme celui-là, sculpté par Rodin, assis sur une grosse pierre, la tête posée sur sa main ouverte, le regard perdu dans le lointain. En Malaisie, c’était encore plus drôle. Trois macaques s’étaient introduits dans la voiture. Deux d’entre eux pillaient les sacs posés sur la banquette arrière tandis que le troisième, installé à ma place, faisait semblant de conduire, les mains posées sur le volant, avec des cris qui imitaient le bruit du moteur. Ce soir, après trois semaines sans week-end, je suis un singe comme un autre. Pensif, perdu dans le lointain de mon bureau, à faire mine de conduire ma vie. Où que j’avance, où que je tourne, le monde reste le même. Mes frénésies, mes passions, mes défaites balisent des routes que j’ai empruntées sans connaître le décor à l’avance. Je n’ai pas provoqué les événements les plus marquants, ils ont surgi d’eux-mêmes dans le hasard indéchiffrable des mouvements. Tout juste ai-je réussi à prolonger quelques joies, à les partager parfois. Comme chacun, ni plus ni moins, au fond. La vie reste une aventure impersonnelle, que l’intuition du gouffre, appelons-la conscience, habille en expérience intime.

princesse embusquée

rainette

Polypedates maculatus, Mammalapuram, Tamil Nadu, juillet 2008

Sous les chaudes gouttes d’averse en pleine après-midi, les grands jardins reprenaient de la vigueur. Les feuilles redéployaient leur luxuriance, la terre exhalait des odeurs insoupçonnées d’épices, de fleurs et de moisi mêlé. Et quand la lumière déclinait, d’étranges cris grinçants montaient des gerbes mouillées. On était tenté de fouiller parmi la végétation pour démasquer l’auteur de cette musique aigre mais alors le chant s’arrêtait net. Il fallait revenir sur ses pas et attendre. Alors la chanson reprenait, timidement d’abord, puis enflait. Plusieurs va-et-vient étaient souvent nécessaires pour réussir enfin à percer le mystère.

à table !

pelecans

Pélicans à lunettes (Pelecanus conspicillatus), avec une Aigrette intermédiaire (Egretta intermedia) au premier plan à droite et des Sternes hansel au fond (Gelochelidon nilotica) – Cairns, Australie, août 2007

« Ils ont pu tout détruire en moi, sauf justement l’appétit désordonné de vivre. » (Albert Camus, l’Envers et l’Endroit)

Année de la Biodiversité, donc. Accompagnons l’événement mondial avec davantage de plumes, de corolles et de bourdonnements au-dessus de ces pages. Soyons chouettes avec la vie. Empressons-nous de la connaître, d’apprendre à nous interroger au-delà de ce que nous essayons d’être. Connaître, c’est aimer à part soi. Si par un étrange malheur la beauté rose d’une dentelle de flamants, une brume d’aube sur un marais plein d’odeurs, un ululement qui déchire la nuit ne nous donnait pas envie d’aimer, de vivre et d’en jouir, c’est qu’il serait vraiment trop tard pour le coeur.

[Et on peut s’interroger sur le premier facteur de disparition des espèces : la destruction du milieu naturel. L’artificialisation des sols. La confiscation des terres, des marais, des forêts au profit d’une urbanisation massive, moins dictée par les besoins du plus grand nombre que par des intérêts marchands toujours plus privés. Est-ce que les 593 nouveaux centres commerciaux prévus  d’ici 2015 en France vont contribuer à restaurer la biodiversité ailleurs que dans les aquariums de Botanic?]

symptômes de la nidation

toile

Montvendre, Drôme, décembre 2007

Je cours. Je cours après les jours que tissent des semaines à longs brins. Semé par ma propre course, périssable et encombrée. Le travail ? Une exaltation désespérée. L’amour ? Un ventre mouillé de rêves au parfum de prune. Bruine. Une inspiration ? Le vertige du vide. Bide.

L’hiver. Un raidissement.

L’amitié. Des passages.

Mes jours. Le soir.

les secrets de la mer rouge

gran canyon

Grand Canyon, North Rim, Arizona, août 2009

Nul chant des oiseaux. Juste la rumeur immense de la houle pétrifiée, éraflée par le vent mourant. Pourpre et ambre se confondent, annonçant les noces de l’or et du sang. Ton coeur s’accroche au fond comme une vieille ancre rouillée. Nous avons toujours été là, au bord des abysses, à contempler le temps.

brigands du perchoir

grue

Goélands leucophées et étourneaux sansonnets, L’Escala, Catalunya, janvier 2006

L’homme troue partout, par trois, quatre, quinze, fore la terre quand il sait son intérieur épuisable, érige sa phallique vanité en désolants mausolées où le soleil perce à peine. Mais qu’il abandonne son œuvre aux forces du temps, et voilà le rêve qui reprend ses ailes. Les grues font le pied des oiseaux qui font le pied de grue pour s’élancer à l’assaut du ciel.

(avant la lettre, janvier 2006)

Vincent, François, Paul et les autres

ces messieurs

Madurai, Tamil Nadu, juillet 2008

La vraie douleur ne fait pas de bruit. Elle se glisse en silence sous le socle d’une trop longue attente, salue la fatigue du soir qui remplit la place. Elle ne s’affranchit ni de signes ni de mots. La vraie douleur s’attarde au carrefour des solitudes, elle noue patiemment les mains d’un hiver toujours plus long et rude. Elle dérobe le souvenir, nous rhabille de frayeur. La vraie douleur est le temps qu’on apprend à mesurer au pétale des amitiés qui fanent, ce temps qu’on ne sait plus remplir et qui nous vide, d’amour, de ciel et d’aventure.

Vincent, François, Paul et les autres est un film de Claude Sautet de 1974. « Vincent, François et Paul se connaissent depuis quelque vingt ans et passent ensemble de nombreux week-ends, dans la maison de Paul, à la campagne. (…) Paul est journaliste, il est heureux avec Julia. Son drame, c’est qu’il ne peut terminer le livre qu’il a commencé à écrire il y a longtemps car il veut être écrivain et ne plus se contenter de simples articles. (…) A la fin, ouverte, du film, les personnages regardent ensemble un point inconnu, dans la rue, au-delà de l’écran. Tout continue. » (Jacques Layani, Les Films de Claude Sautet).

sans plus attendre

cabanon copy

Tamariu, Catalunya, novembre 2009

On cueillait des oursins au fond de la crique.  C’était notre trésor pour les séduire : des aiguilles autour, du corail dedans. La rudesse de l’écorce, l’émotion juteuse du coeur. Le fruit défendu par excellence. Leur chair vermeille palpitait sous le citron de nos vingt ans.

La floraison s’est repliée, la chambre est close. Plages rebattues dans l’âcre clapot. L’horizon s’est resserré. Et c’est une autre pulpe qui saigne.

« Il y en a dont la chair paraît toujours froide, même l’été. Il y en a dont le souvenir vaut une soif dès qu’on ne peut plus les trouver. » (André Gide, à propos de certains fruits, Les Nourritures Terrestres)

vieille peau

old mac

San Francisco, août 2009

« Je voulais laisser une trace et m’en aller au milieu des vivats. Vieillir, mourir, n’étaient que les limites du théâtre. Mais le temps a passé et la désagréable vérité surgit : vieillir, mourir sont le seul argument de la pièce. » (Je ne serai plus jamais jeune, Jaime Gil de Biedma)

tout peut attendre

spirale copy

Massif de Chartreuse, Isère, avril 2009

Ce jour-là, il y aura une grève des bus, une crue décennale, une pénurie d’essence. Les avions resteront cloués au sol, les mobylettes immobiles, les vélos volés.  Il y aura une rupture de stock chez le marchand de trottinettes, les lignes de production de patins à roulettes seront en maintenance. L’ascenseur sera en panne et puis de toutes façons, le réveil n’aura pas sonné. Ce jour-là, j’espère bien arriver en retard à mon enterrement.

la beau diversité

libellule

Patagonia Lake, Arizona, juillet 2009

Voilà, c’est l’année de la biodiversité. L’année où l’on va essayer de montrer qu’on se préoccupe des êtres vivants sur Terre. La biodiversité, un drôle de mot qui veut dire le coeur de la planète, sa beauté, ses mouvements, ses couleurs, ses parfums, ses paysages, son ballet frénétique d’aventures et de mystères. Tout ce qui enchante et nourrit l’âme comme le corps, tout ce qui nous fait dire « Oh c’est beau! » ailleurs que devant les images de synthèse de la jungle d’Avatar. La biodiversité, c’est le fondement de la Terre. Sa richesse ultime, celle que les marchés n’ont pas quantifiée (enfin, si, la « seule » perte des insectes pollinisateurs est évaluée à 150 000 000 000 de dollars par an). Son essence même, qui échappe encore à la conscience des prophètes utilitaristes. L’ONU a choisi de faire de 2010 l’année de la biodiversité parce qu’on s’est aperçu, juste un peu trop tard, que nos campagnes se vident, que tous nos rivages se ressemblent, que nos forêts se taisent.

Mais qui est ce « on », qui s’en est aperçu réellement? Vous? Nous? Mais non, nous avons autre chose à faire que de compter les hirondelles dans le ciel de mai et d’aller cueillir les cèpes dans la chênaie. Le temps libre qu’on nous cède, c’est pour calculer et recalculer le budget de la famille pour le mois en cours, s’affaler devant la téloche après deux plombes dans une bétaillère malodorante, au mieux griffonner ses états d’âme sur son blog. L’alerte nous est donnée en continu par les associations naturalistes. En leur sein, des gens passionnés par la beauté du vivant arpentent les bois et scrutent les jardins. Ils s’émeuvent des dégâts d’un nouveau bétonnage, comparent avec désolation leurs carnets de notes au fil du temps et s’efforcent d’interpeler les décideurs avec leurs petits poings pas très musclés . Ces gens n’appartiennent ni à l’UMP ni au PS, ne s’aveuglent pas de théories, ils observent, écoutent, constatent, par tous temps, avec désormais la peur au ventre plus que le baume au coeur. Chaque jour apporte au naturaliste son lot de misères nouvelles : une haie qu’on déchiquète, un marais qu’on assèche, une autoroute qu’on élargit, tous ces gestes répétés depuis les années 1950 et dont on sait qu’ils ne produisent pas le bonheur qu’on n’a cessé de nous promettre. Il faut rendre hommage à ces gens pour leur investissement permanent, soutenir leurs efforts, aussi minimes soient-ils, quand ils essaient de recreuser une mare (une petite étendue d’eau pleine de rainettes et de tritons, si possible) ou d’installer des nichoirs pour les chouettes (un oiseau qui fait houuuu la nuit). Adhérez à la LPO, faites un don aux associations locales et participez à ce qu’elles font, à votre petite mesure, votre énergie sera toujours la bienvenue.

L’année de la biodiversité donne l’occasion de faire des beaux discours plein de lyrisme, d’ébaucher des tentatives d’accords, peut-être d’initier quelques projets ici et là. Il y a des gens, comme Angela Merkel, qui préviennent déjà qu’il ne sera pas possible d’enrayer la perte du vivant. C’est un aveu de réalisme et d’impuissance, c’est aussi du fatalisme qui donne quitus à la machine infernale. Celle-ci engendrerait une destruction des espèces mille fois plus rapide que la disparition naturellement programmée par le cycle des vies. Je n’ai pas le recul de Noé pour juger de la vérité de cette assertion mais oui, la pie-grièche et le courlis que je voyais encore nicher aux portes de Grenoble au début des années 1980 ont cédé leurs plumes à des zones industrielles inhumaines, où l’on paie mal des salariés qui dépriment dans leur openspace concentrationnaire. De là à vous dire que la crise de la biodiversité est aussi la crise de l’Homme…

Une jolie note de Laurent Dingli pour trouver des arguments face aux biosceptiques.

mémoire, mot à ne pas perdre

neige

Massif de Belledonne, janvier 2006

La neige tombe, comme tombent les hommes.

La neige, ce n’est pas de la poudre d’oubli. La neige est l’essence de la mémoire au contraire. Elle cristallise les âmes de ceux que nous avons perdus et rappelle à sa fonte l’image même de leur disparition.

A la différence des monuments aux morts qu’on cherche à imposer au-delà de notre mémoire, la neige, comme tout principe vivant, connaît la fin. Une fois l’œuvre du réchauffement accomplie, à nous d’en transmettre le souvenir, dans le mouvement des feuilles et les chants à renaître.

« Une banquise invisible détachée d’un hiver ancien » (Marcel Proust).

(avant la lettre, janvier 2006, remanié)

chant du premier matin

oliver lee national park

En descendant vers El Paso, Nouveau-Mexique, juillet 2009

J’ai vu le désert du Nouveau-Mexique faire table rase et épouser les reflets du soir.

J’ai vu les aloès griffer le ciel dans la sérénade obstinée des grillons.

J’ai vu le vent brûlant soulever des paquets de plantes et d’épines le long de routes désolées qui ne menaient nulle part.

Et maintenant c’est un amour immense qui étincelle dans le matin d’hiver. Je suis derrière ma fenêtre, le nez contre la vitre embuée. Rien du spectacle de ce froid janvier ne peut m’affecter. Des broderies de givre font un air de fête aux arbres. Les voitures se pressent lentement dans les rues comme des longs couloirs vers les noces du jour promis. Je ne retiens que la clarté nouvelle et le mouvement doux de tout ceci. Thé brûlant, coeur triomphal. Et si soudain je renaissais pour le bonheur? Et si la vie était pour nous?

le sentiment des marbres

statues

Piazza della Signoria, Firenze, Italie, janvier 2010

Retrouver Florence vingt-huit ans après mes quatorze ans, retrouver Florence vingt-huit ans après Sophie. On ne marche jamais de la même manière sur ses propres traces. La ville n’a pas tellement changé, elle est juste un peu plus petite qu’hier. J’ai bien essayé de calquer mon souvenir sur elle, ses rues n’ont réussi qu’à me perdre. Il m’a fallu plus d’une fois tout reprendre à zéro, revenir sur mes pas, j’ai annoté mes plans, marché longtemps, brisé mes semelles sur les pavés disjoints. Et j’ai vu de Florence bien plus que je n’avais cru voir alors. Mais l’ai-je autant aimée ? Ce qui s’ouvre aujourd’hui sous mon regard s’émiette en même temps : tout ça se fige dans de l’histoire ancienne, dans de l’art souvent primitif, sur des listes de patronymes désuets. Quand j’avais quatorze ans, j’en savais bien moins et pourtant le vide n’existait pas. C’était « seulement » du mystère et ce que j’ignorais encore restait à portée de jambes. Aujourd’hui ma curiosité est un tamis à mailles trop fines. Elle s’empresse de nommer des choses, des statues, des peintures, des églises et s’émeut d’elles avec la même appétence qu’inspire la recette des tagliatelles aux funghi porcini.

les amants du Pont-Vieux

amour de pluie

sur le Ponte Vecchio, Firenze, Italie, décembre 2009

A vous tous, promeneurs de l’ombre et amis de lumière, une radieuse année 2010, gorgée d’amour. Et d’amour aussi (parce que le reste, hein…).

l’an flamme

flamme

Prague, 31 décembre 2008

Des lieux, des heures, des jours. Quelques nuits. Des lumières rouges, des clignotants, un peu de vert. De l’enfance, de l’eau claire, du papier sensible, une plage. Des feuilles d’oyat, ma quincaillerie lexicale, votre langue à toute épreuve. Le départ d’un apiculteur, des retours de manivelle. On me rejoue « Un Chien Andalou ». Mes yeux qui en ont trop vu. L’âme, ricochet du vent. C’était un rêve, je le savais. Neuf mille cinq cents kilogrammes. Kilomètres. Kilolitres. Le refuge des oiseaux, leurs cris d’orfraie, des ailes de suie. Beaucoup de musique. Les titres à la une, des pas de deux. Une jeunesse qui s’enfuit au coin des yeux d’un ami-miroir. Un tribunal, des ombres qui chinoisent, des traces que rien n’efface. Des bateleurs, des oiseleurs, des vanniers. Le piano impossible. Le sable, l’arène, l’Arno. Remonter les sens cachés d’une vie fluviatile. Le corps tard un peu fatigué. L’an avec, l’an sans. Une musique d’ascenseur. La poésie comme un encensoir. La fragilité d’un arrosoir.

Beaucoup de thé vert. Un coeur qui brille comme une torche. Les arbres soudain qui bougent dans la clarté d’un matin de décembre.

Une décennie s’effondre en une année. Et après?

miroirs d’ombres

glace

Massif de Belledonne, Isère, février 2006

Les gens, parfois, sont des miroirs qui nous renvoient violemment ce que nous avions cru cesser d’être. Nous nous étions réconciliés avec nous-mêmes et nous voilà brouillés à nouveau, alourdis soudain d’anciens doutes, lestés de vieilles maladresses. Et alors le sol craque sous nos pas – comme la glace sous les circonvolutions du patineur obstiné.

La membrane est-elle donc à ce point ténue entre le présent qu’on pensait si fiable et le passé presque oublié ? Par quelle porosité secrète les deux chambres de nos vies poursuivent-elles leurs échanges ?

Et ces personnes-là, qui découvrent des pans de chairs affadis ou affaissés, de quel pouvoir sont-elles donc dotées ? On peut se demander si nous ne leur avons pas tendu nous-mêmes une baguette maléfique, pour qu’ils nous somment de restituer le blême éclat qui manque à la vérité de nos cristaux. (février 2006)


[L'enfance, toujours, ici, sur Ecolo-Info]

recette du chaud lapin

lapinot

Lapin de Nuttall (Sylvilagus nuttallii), forêt de Santa Fe, Nouveau-Mexique, août 2009

1) enfariner le lapin dans ses petites convictions
2) le faire dorer à l’huile électorale dans une cocotte, codec
3) éplucher et hacher l’échalote, lolotte
4) laver et émincer les champignons qui poussaient entre les dossiers, yeah yeah
5) retirer le lapin de la cocotte pour vérifier s’il est toujours vivant (au besoin, utiliser les sondages), faites dorer l’oignon, puis ajouter les champignons, le vin blanc, le bouillon, la macédoine, les salades et le concentré de tomate, saler, poivrer à grosses pincées (le lapin absorbe tout)
6) ajouter le lapin et laisser mijoter 50 minutes, le temps de dépouiller les bulletins
7) servir chaud, parsemer de persil bien vert et laisser passer cinq ans.  La sauce reprendra toute seule.

přestávka

speakerine

TV moderátorka řetězce Z1, Praha, Česká republika, prosinec 2008

Dámy a pánové, dobrý večer. Vzhledem k tomu, období dovolených, nejsme schopni zajistit běžný průběh našich emisí. Tyto projekty budou dočasně přerušeny na několik dní, čas na nás, abychom šli k věci fazole v malých ptáků v zemi, která brutálně edentulism prezidenty. Nicméně, jsme si přáli, aby se vaše oblíbené kanály na minimální program, alespoň má ospravedlnit nákup vašeho položky a zaplacení poplatku. Budete moci najít, nebo zjistit sortiment re-opakování minulého století, speciálně vybraných poděkovat Vám za důvěru zvýšit během posledních měsíců. Přejeme Vám především velmi veselé Vánoce a těšíme se na Vaši návštěvu na stejné místo, za stejné obrazovce, se stejným vztek, úzkost stejné, stejné tichou vzpouru proti času, proti panování plutokratů a světa bez lítosti. Děkuji vám za pozornost a dobrý večer!

paraphe et une omphale

paraphe
massif de Belledonne, Isère, décembre 2007

Les buissons rabougris gribouillent une écriture runique, un alphabet chafouin pour épeler l’hiver. Les tiges qui restent, les moindres brins, calligraphient des pages pleines de fautes de corps, d’accents très graves et de points d’excavation.

« Vivre est facile. Malaisé de survivre aux choses vécues. »
(José Angel Valente, poète asturien)

d’ouate et d’oubli

dehesa

Vers Ciudad Real, Castille-la-Mancha, Espagne, décembre 2007

Laisser sa trace quand l’hiver prend tout, creuser encore son empreinte, jusqu’aux limites du théâtre. Echanger sa nudité nocturne pour un maigre habit de jour, déposer son frisson sur la nuque raide de l’aube – comme d’autres soldats déposèrent les armes et la vie au front de sang. Le solstice de décembre est un affreux champ de bataille pour les amants, ces guerriers de la lumière.

nos vérités, nos prisons

J’ai peu à dire, en tous cas peu à la fois. Ce n’est pas tant de ne pas savoir que de remarquer peu à peu qu’on ne sait pas assez. L’âge n’arrange rien à ma prudence. Peu de connaissances définitives dans mon sillage, sinon celles forgées par une quarantaine d’années d’expériences et de constats répétés depuis ma minuscule fenêtre sur le monde.  Je sais juste que les hirondelles et les hannetons disparaissent, que Thierry Henry a un bon réflexe de la main, que le bonheur collectif est une chimère, que mourir est une béance pour celui qui reste. Et encore, je me laisse des marges : pour le bonheur et la mort, je reste prêt à apprendre le contraire.

Savoir par procuration n’est pas savoir. C’est juste croire, au mieux. Que faut-il croire? Que peut-on croire sans risquer de se tromper et sans tromper l’autre? Avant d’agiter nos croyances comme des certitudes indépassables, je voudrais seulement qu’on nous mette en état de mieux connaître, et, corollaire, qu’on nous offre, car oui c’est un don, le goût d’apprendre. A l’école et après. La surabondance apparente de l’information ne nous aide guère à affûter nos connaissances du monde. Or, la liberté de tous est à la mesure de nos connaissances. Vertige soudain. En laissant se mélanger opinions, représentations, observations, faits et discours, qui voudrait donc nous empêcher d’être libre?

[J’ai une réponse provisoire et lapidaire : nous-mêmes, par angoisse du vide] tete de mort

Tombstone, Arizona, juillet 2009

l’insomnie des étoiles

Travail à la petite lampe. Silence que nul souffle ne ride. Soirées le matin tôt, qui enveloppent et replient. Il n’y a pas eu d’aube depuis des semaines. Cœur serré dans le café sans reflet. Travail à la petite lampe qui grésille doucement. Pas de moucheron sur la vitre, pas de pinson dans le grand frêne et d’ailleurs, ils l’ont coupé. Le livre que vous m’aviez offert est encore sur la table, je n’ai pas su l’ouvrir. La cartographie du monde, vos yeux sur le planisphère, votre index pointé là. Et là. Une écriture automatique à la petite lampe. Une ciselure, une incartade. Du gris au-dessus des moyennes saisonnières. Il n’y a pas d’heure, il n’y en a plus, le ciel a vidé le temps.

Et je vais vers la ville le dos tourné aux maigres acacias. Un monologue dans la buée froide, un sourire abrégé. L’aventure incertaine entre les balais d’essuie-glace. Quelle vérité nous fait-elle vivre ici? Vous reverrai-je après l’hiver ? Il y aurait un grand piano ici, ce serait mieux pour vous dire tout cela.  Et les cadrans indiquent le soir. J’étais un peu en avance. Je rêve encore d’une phrase qui dirait toute la vie, une phrase égale à elle, définitive. Travail à la petite lampe. La petite lampe qui rassure, jusqu’au sommeil, repoussé au maximum, serré sans reflet.

feuilles

Montvendre, Drôme, décembre 2007

coco channel

coco

vendeur de cocos, marché de Mysore, Karnataka, Inde, août 2008

Noix de coco rangées comme des petits gibiers tout neufs
Noix de coco ordonnées en grenades aux éclats assoupis
Le sou! Le sou pour les yeux sans écorce du frêle cueilleur!

no man’s land

groundzero

chantier de Ground Zero depuis Liberty Street, New York City, août 2009

En maints endroits, New York exacerbe la beauté de la solitude. En autant d’autres lieux, la ville déferle en somptueuses et torrentielles humanités. Elle ne met jamais vraiment à l’abri des multitudes, pas plus qu’elle ne sait nous guider vers tous les autres. De grues en gratte-ciel, d’avenues en venelles, la ville nous fait trotter, zigzaguer, ralentir, accélérer, hésiter, reculer. Et dans ces mouvements qu’elle imprime à nos pas, l’impression de sa propre dilution flotte comme une menace. Comment s’écarter des foules sans égarer son cœur? Comment plonger dans les flots d’un infatigable quotidien sans perdre le goût du monde ?

[une autre vision des lieux ici]

copenhague’s opening

dune elim

Vers Sesriem, Namibie, juillet 2003

Que va-t-il germer de là-bas ? A quels esprits arides les bonnes volontés devront-elles faire face ?

Quelles que soient les spéculations autour de la responsabilité humaine du dérèglement climatique, le sujet du réchauffement reste fascinant à disséquer. Il nous rappelle la dimension finie de la Terre et révèle à la portée de tous l’intrication profonde de tous les phénomènes qui la traversent, depuis les suicides au bureau jusqu’à la déforestation programmée de la Papouasie. Par Copenhague et les médias qui s’en font l’écho, la Terre s’affiche enfin telle qu’en elle-même dans l’esprit de chacun : un objet cosmique indépassable et cependant vulnérable, aux équilibres non cessibles, pourvoyeur de richesses infiniment supérieures à celles que traduit le PIB.

Nous voilà face à nos responsabilités. Chaque pays pourrait repartir de Copenhague aussi gaiement schizophrène qu’il était arrivé, avec ses chiffres, ses promesses de don, son petit pourcentage autorisé et ses projets de plantations de palmiers à huile ou de port méthanier encore intacts. J’ose espérer que cet énième sommet pousse plus haut l’envie de partager unanimement une seule et même vérité : la vie est le miracle de l’univers.  Qu’elle est à célébrer sans attendre, sous toutes ses formes, par nous tous, collemboles, primevères et orangs-outans, et par tous ceux qui viendront s’asseoir sur la colline après nous.

le voyageur immobile

dormir

San Francisco, août 2009

Il y a tous nos rêves de nuit, et il y a tous nos rêves de jour. Des rêves et des pensées, qui encombrent chaque instant à toute heure partout dans le monde. Songes indiscrets, fantasmes jamais avoués, utopies fabuleuses : la Terre bruisse et grouille de milliards de rêves qui défilent et rejaillissent en tous sens, et qu’on ne verra jamais éclore. Tant de joies rejetées vers l’ombre ! Le monde réel ne sera jamais aussi vaste et mobile que celui qui bat sous les crânes et dans les cœurs.

Où l’eau molle ondule de houles insatiables, les gratte-ciel dansent au vent des secrets.

fenêtres de l’avent

avant la fenêtre

Sintra, Portugal, décembre 2006

2009? Une année remplie de fenêtres (comme chaque événement même ordinaire nous le suggère : chaque jour qui passe n’est-il pas semé d’ouvertures, souvent à notre insu?). Des fenêtres de Johari, des fenêtres demi-lunes et parfois sans soleil, une fenêtre sur cour aussi… Que me réserve la prochaine lucarne?

un grand moment de solitude

tucson

Old Tucson Studios, Arizona, juillet 2009

« Vous n’avez jamais cru au sens de ce monde et vous en avez tiré l’idée que tout était équivalent et que le bien et le mal se définissaient selon qu’on le voulait… tandis qu’il m’apparaissait au contraire que l’homme devait affirmer la justice pour lutter contre l’injustice éternelle, créer du bonheur pour protester contre l’univers du malheur. » (Albert Camus, Lettre à un ami allemand).

rue d’automne

vieil homme

village d’Ampurdan, Catalunya, novembre 2009

« Il ne sait plus crier la joie ou la colère. Sa pensée a perdu prise : elle ne sait plus chercher et trouver l’adversaire. Pourtant, au fond de lui, il en est sûr, il n’a pas changé, il n’a pas fini d’espérer. C’est le temps, le temps ! La force de la vie n’a pas baissé dans le monde, elle n’a baissé qu’en lui-même. Le temps n’use pas l’humanité, mais il use les hommes. »

(Jean Guéhenno, Carnets du vieil écrivain)

la sainte table

ermitage

ermitage Santa Caterina, quelque part dans le maquis catalan, novembre 2009

L’ail, l’olive et le vin, les trois chansons des collines. Un goût de revenez-y. Une histoire d’éternité, blottie dans les prières calleuses d’un pays qui a appris à résister.

partir avec la caisse

shiprock

vers Shiprock, Nouveau-Mexique, août 2009

Fuir sèchement.

Prendre l’attachante tangente.
Chercher la parabole dans les périboles.
S’égarer dans le réalgar.
Tarauder la tarasque.
Epouser la poussière.

Innerver l’inertie.

Partir sans demander son rêve.

dream a little dream of me

otarie

Lion de mer de Californie (Zalophus californianus), San Francisco, août 2009

Qu’est-ce qui a poussé les lions de mer, animaux d’ordinaire épris des côtes rocheuses sauvages, à s’établir un jour sur le ponton 39 du Fisherman’s Wharf de San Francisco? Nul ne le sait mais leur colonisation soudaine ne fut pas du goût des commerçants et des usagers du port, rebutés par le bruit et l’odeur des mammifères. Heureusement, les touristes les ont vus d’un tout autre oeil. Les otaries sont devenues une attraction majeure du front de mer et les meilleures ambassadrices de la baie de Frisco, rivalisant avec le Golden Gate.

(re)partir en Inde

comedien

Fort Cochin, Kerala, août 2008

L’Inde vous démange? Vous avez raison, c’est un pays fabuleux. Et pour s’y déplacer, une voiture avec un bon chauffeur, c’est aussi sûr qu’efficace. Et ça ne coûte pas cher ! Dites, ça tombe bien, mon ami Kumar, qui fut notre merveilleux guide l’an passé, vient de m’annoncer qu’il a créé sa propre agence : c’est ici. Kumar, dont les compétences ont été saluées par le guide du Routard, est une crème d’homme. Il vous prodiguera les meilleurs conseils en matière de visites, de restaus et d’hébergements, hors des sentiers battus, à travers le sud du pays. Faites-lui confiance les yeux fermés, et accédez au rêve indien…

(et la meilleure époque pour visiter l’Inde, c’est de novembre à avril, hein…)

wild west end

monument-2Monument Valley, Arizona, août 2009

Ces falaises ébréchées n’en ont plus pour longtemps. Quelques milliers d’années à peine – un grain de mica pour l’éternité minérale. Et l’on vient de loin pour contempler ces délabrements! La pourriture de la roche fait sa splendeur. De la vétusté à la vénusté, il n’y a qu’un soupir d’émerveillement.

La fascination pour les déserts et les ruines n’a d’égal que notre complaisance pour les vieilles tendresses mortes, vous savez, ces romances qu’on a vu prendre d’assaut nos paisibles arpents et que les bourrasques du ciel, inlassablement, pétrifient et puis rongent. Le sable gisant au pied des falaises est leur propre chair, défaite, éparpillée, égrainée par le silence froid qui souffle après la dernière lettre. Quelqu’un nous oublie parfaitement, et tout s’effondre, et tout est beau.

« Maintenant
Je sais pourquoi tant d’hommes se sont arrêtés pour pleurer
A mi-chemin des amours mortes et cherchées
Et se sont demandé si le voyage les conduisait quelque part –
Les horizons gardent la ligne douce de ta joue,
Le ciel venté fait une boucle pour tes cheveux. »
(Leonard Cohen, Travel)

peep-show

flaqueNew York City, août 2009

« Look down and see her ruined places
Smoke and ash still rising to the sky
She’s happy that you’re here but when you disappear
She won’t know that you’re gone to say goodbye.

New York is a woman she’ll make you cry
And to her you’re just another guy. »

(Suzanne Vega, New York is a woman)

floral canin

chien de prairie

Chien de prairie (Cynomys gunnisoni), vers Acoma, Nouveau-Mexique, août 2009

Je ne m’étais pas précisément renseigné sur le statut des chiens de prairie avant mon départ. En fait, une fois sur place, j’ai dû comprendre qu’ils étaient devenus rares. L’aire de répartition du Chien de prairie de Gunnison a fondu de 70% en moins d’un siècle. L’espèce a pratiquement disparu de l’Arizona. Elle se cantonne maintenant au centre et au nord-ouest du Nouveau-Mexique, principalement dans les grandes réserves indiennes. Accusés de concurrence déloyale vis-à-vis du bétail (ces gourmands consomment de grandes quantités d’herbes), les chiens de prairie continuent de faire l’objet de campagnes locales d’éradication. Des tirs de prélèvement comme on dit pudiquement, contrôlés par des gardes certes bien présents sur le terrain, mais confiés à toute personne disposant d’une carabine…

sous les conifères

bulles

Massif de Belledonne, Isère, octobre 2009

La forêt a offert à la pluie ses hanches à demi nues. Maintenant les exilés explorent la spongieuse orée. Remuer l’humide humus, chercher racine. Quand l’automne met le bonheur en fuite, des hommes blessés s’abreuvent encore d’espoir. Et que viennent à leur langue ses hématies d’ondée : c’est comme une pluie d’or sur les cœurs émaciés.

l’écriture ou la vie

epaule

San Francisco, août 2009

Elle tenait un carnet. Comme on tient à un ami imaginaire. Elle tenait le carnet fort dans ses mains pour se raccrocher à la vie. Et en tournant les pages, elle avait l’impression que sa vie avançait. Les petits carnets rangés serrés sur l’étagère organisaient sa vie en tranches, lui donnaient du volume, redécoupaient ses jours.

Mais à noircir trop de pages, on finit par se faire un sang d’encre. L’écriture pour soi ne ramène à rien de joyeux. Sans un regard extérieur pour l’éclairer, l’écriture tire peu à peu vers l’absurdité du monde ou à sa mélancolie. Et c’est pour ça que tous les poètes se suicident. Noyés dans l’absinthe, pendus par le remords de n’avoir su écrire que pour eux-mêmes.

le chat et la souris

la souris et le chat

Vallée des Huiles, Savoie, octobre 2009

Elle surgit parfois, vive et bondissante, au détour d’un chemin de montagne, et se pose là devant nous. Elle nous parle, nous confie sa joie d’être et nous ne l’entendons pas, enivrés par l’altitude. C’est bien après, quand la dernière chandelle finit par brûler les doigts, que ses mots reviennent. La main tremblante cherche la douceur de son pelage mais se cramponne au vide, au vide sans fond du souvenir.

c’est pas du cinéma

tombstone

Tombstone, Arizona, juillet 2009

Et les violences instillent, s’installent, gangrènent. On se tue à la tâche, on se tue dans les stades. Le travail est brutalement ramené à sa source étymologique (« torture » en latin). Le sport rameute les plus vils instincts. On fait parler la poudre, parce que la langue est coupée, parce que le monde est sourd. On meurt, tant qu’à faire, parce qu’entre la fonte des glaces, l’évanouissement des abeilles et l’amour broyé par l’invisible machine, il n’est plus possible de choisir son destin.

anatomie d’une chasseresse (2)

mante religieuseDrôme des collines vers Upie, septembre 2009

En un éclair, la religieuse projeta sur le malheureux criquet ses pattes acérées comme une faux. La proie lui échappa de peu mais dut abandonner un cuisseau dans la bataille. (Il faut vraiment se méfier des bigotes, en particulier des vertes).

anatomie d’une chasseresse (1)

mante
Drôme des collines vers Upie, septembre 2009

Je me suis un peu amusé avec cette mante religieuse, la laissant grimper sur mon bras pour épater mon frère. Nooon, l’insecte, aussi impressionnant soit-il, ne pique pas! Je l’ai reposé sur une aubépine, sans remarquer tout de suite la présence d’un criquet sur la feuille à côté. Rapidement, le prédateur d’émeraude s’est mis en position de chasse. Et que croyez-vous qu’il arriva?

criquet

le criquet…

stop and go

stopRussian Hill, San Francisco, août 2009

Remué des tas de documents ces derniers jours, classé des tonnes d’images et d’écrits, pour voir plus clair dans mes disques durs.  Besoin d’ergonomie nouvelle, de confort accru au travail.  De place nette.

Le rangement a aussi bougé mes repères. En jetant un oeil sur certaines vieilles choses griffonnées, j’ai eu du mal à me reconnaître. Trahison du reflet. Ces mots trempés de certitude n’étaient donc que des chemins. Les reprendre dans l’autre sens n’aurait aucun… sens. Il faut aussi que je dissolve des centaines de mégaoctets de clichés inutiles, des photos qui doublaient, triplaient ma peur de perdre la trace.

J’écoute ce qu’on me dit, à droite, à gauche. Je ne me sens même pas tiraillé entre les avis et les idées, je n’ai envie de suivre personne.  Et je me laisse un peu griser par cette lumière blanche et neuve qui fonce dans mon décor. Il va forcément en surgir quelque chose.

Comme l’Inde surpeuplée m’avait poussé dans le monde, cette Amérique sans boussole me donne envie de le changer.

destins brouillés

assisToroella de Montgri, Catalunya, septembre 2009

L’Espagne a légalisé la situation de plus de 700 000 sans-papiers à partir du début des années 2000 : des hommes et des femmes d’Afrique du Nord et de l’Ouest, arrivés dès l’entrée du pays dans l’Union européenne (1986), employés de manière clandestine pour la cueillette des fruits notamment. Ce geste généreux s’est révélé surtout économique : il s’agissait d’augmenter les recettes fiscales en luttant contre le travail au noir. Il a aussi créé un nouvel appel d’espoir parmi les immigrés clandestins, obligeant le Gouvernement de Zapatero à infléchir considérablement sa politique. En Catalogne, où le nationalisme a bondi, les réactions hostiles aux étrangers se sont multipliées. La crise économique actuelle, qui pourrait priver de travail plus de 4 millions d’Espagnols d’ici la mi-2010,  risque de durcir encore la donne.

le cinéma de papa

cinemahall du cinéma du village, Toroella de Montgri, Catalunya, septembre 2009

Les enfants sont partis chercher du travail à la ville. Les touristes s’emparent des ruelles deux mois par an, et puis quoi? Tout retombe en somnolence. De ces villages vieillissants, tout empreints d’une timide quoique profonde humanité, que restera-t-il dans une génération?

Richard est froid comme un caillou, il est fait pour jouer les amoureux timides comme moi pour jouer Tarzan… »
– Oui, lui répond son père avec beaucoup de lucidité, mais lui, il donne les cartes et toi tu es une cloche … »

(dialogue extrait du film « Le Cinéma de Papa », de Claude Berri)


façades à ravaler

dameToroella de Montgri, Catalunya, septembre 2009

Ils ont assisté au gigantesque saccage, se sont rendus complices du drame, grisés par les richesses promises à grands frais. Il aurait suffi de peindre le bord de mer en blanc béton pour faire jaillir tout l’or du monde. Maintenant ils vieillissent plus pauvres qu’ils ne l’étaient à leur naissance, dépossédés de la terre que leur avaient léguée leurs ancêtres, avec pour seule ligne d’horizon la ligne de crédit de leurs enfants et petits-enfants.

On a construit trop de châteaux en Espagne. Et ceux qui les vendent, hier sans foi ni chapelle, n’ont plus d’autre choix aujourd’hui que de se cramponner au miracle. Dans les moindres pueblos tout emmêlés de lignes électriques et encombrés de poubelles, le prix des appartements neufs continue de flamber. Mais le prix n’obéit plus à la loi de l’offre et de la demande. C’est le prix du mirage : la moitié de ce qu’on a bâti l’année dernière ne trouve toujours pas preneur.

à qui profite le crime?

Ground Zerodevant le chantier du World Trade Center (Ground Zero), New York City, août 2009

« A New York, la ligne d’horizon était la ligne de crête des gratte-ciel; on pouvait vivre et mourir sur cette île sans deviner un seul instant qu’il y avait une mer au bout du fleuve. » (Alain Gerber, Balades en Jazz)

les contradictions des Native Americans

taosTaos Pueblo, Nouveau-Mexique, août 2009

Taos Pueblo est vanté dans tous les guides touristiques comme l’un des villages indiens les plus authentiques des Etats-Unis. Il est vrai que l’architecture des maisons, construites en adobe (un mélange d’argile et de paille) et étagées sur quatre ou cinq niveaux accessibles par des échelles, mérite qu’on s’y attarde. Pourtant j’ai ressenti un profond malaise en me promenant dans ses ruelles. En cause : l’exploitation commerciale du village par les Indiens eux-mêmes, qui ne colle pas vraiment avec leurs convictions. Payer pour rentrer dans la cité passe encore. Mais lorsqu’on s’aperçoit que la seule partie du pueblo accessible aux visiteurs est truffée de magasins d’artisanat et de souvenirs, des esquilles amères éraflent le rêve. Surtout si les vêtements aux couleurs locales sont étiquetés made in China (comme ce petit blouson de perles toc proposé à… 690 dollars).

Il y a aussi le problème de l’image. A Taos Pueblo, le touriste doit s’acquitter de cinq dollars supplémentaires par appareil photo, dix par caméra. Lorsqu’on pointe l’objectif dans le village, il faut veiller à ne pas viser les habitants. J’ai eu le malheur de prendre en photo une maison avec des enfants qui jouaient sur le perron, la porte entr’ouverte. La maîtresse des lieux m’a couru après et s’est saisie de mon appareil pour exiger la destruction du cliché. Quelques jours plus tard, dans la région de Gallup, j’ai été confronté à une altercation similaire. Une photo d’une maison et son décor m’a valu le courroux d’une Indienne. Craignait-elle que je lui vole l’âme de sa maison? Pourquoi alors, à trois kilomètres de là, le village indien d’Acoma s’ouvrait-il impudemment aux touristes, moyennant le versement, comme à Taos, d’une taxe photo?

Et je ne parle pas de ce vieil Indien en 4×4 venu me demander « si tout allait bien », alors que je venais de viser, sur un plan large, un enfant sur son vélo au milieu de la campagne. Ces incidents ont bridé mon élan pour la photo là-bas. Mes rares clichés de village et de gens ont été pris à la sauvette, depuis la voiture. Les Indiens ont peut-être à s’accorder sur ce problème de l’image, et plus généralement sur l’accueil qu’ils réservent aux touristes. Car pour l’heure, ils ne semblent nous accepter qu’à condition d’ouvrir le porte-monnaie, sans autre contrepartie que leur amertume et leur renfrognement. N’ont-ils pas de scrupule à monnayer la tragédie de leur Histoire? A Taos Pueblo, une boutique vend aux touristes un poster à l’effigie de Christophe Colomb, présenté comme un voyageur « voleur et sanguinaire, responsable des pires malheurs jamais commis sur un peuple »…

piqué de grèbe

grèbeGrèbe à bec bigarré (Podilymbus podiceps), Bosque del Apache, Nouveau-Mexique, juillet 2009

La réserve naturelle du Bosque del Apache protège sur des milliers d’hectares les rives luxuriantes du Rio Grande et les marais alimentés par le fleuve. Un oasis de verdure humide au milieu de la steppe aride, qui abrite au printemps plus de 300 espèces d’oiseaux. L’automne, le site accueille des troupes innombrables de grues et d’oies. Des passionnés de Nature du monde entier viennent assister à ces rassemblements spectaculaires, permettant à cette région déshéritée de profiter d’une manne inespérée de touristes.  Pas d’hôtels grand luxe ici, pas de casinos attrape-gogo, mais des chambres d’hôtes tenues avec soin par les habitants eux-mêmes, de souche indienne pour la plupart. Et c’est au visiteur de se plier aux habitudes du village, qui ferme ses cafés et ses restaurants dès 20 heures.

voice of America

le coyote, enfin observé après des nuits de hurlementsCoyote (Canis latrans), Lee Vining Creek, Yosemite NP, Californie, août 2009

le cri du coyote la nuit dans les forêts près du Grand Canyon
les sirènes des ambulances à New-York
le meuglement puissant des grenouilles-taureaux à Patagonia Lake, à la frontière mexicaine
Bob Seeger et John Fogerty quinze fois par jour à la radio
la cloche du vieux tramway à San Francisco
le réveil des oiseaux dans les forêts de Chiricahua Mountain
devant Wall Street, le soliloque d’un vieux fou
« Richard, un ours ! »
un quintet de jazz be-bop sur Time Square
le silence contrit des Indiens à Taos

jeux de rôles

doc hollidayDoc Holliday, Tombstone, Arizona, juillet 2009

Chaque jour vers 15 heures, la petite ville de Tombstone s’extirpe de sa torpeur désertique à coups de revolver.  Des hommes rejouent la scène du règlement de comptes à OK Corral, celui qui opposa en 1881 les frères Earp et John Henry Holliday à une poignée de cow-boys mal famés. Les touristes sont discrètement conviés à la cérémonie, à l’arrière d’un petit musée, à deux pas de là où s’est réellement déroulée la fusillade.

Le reste de la journée, les personnages qui ont survécu aux balles à blanc passent et repassent dans les rues poussiéreuses de la ville, d’un saloon à l’autre. Ils feraient régner une ambiance pittoresque s’ils ne semblaient pas si prompts à refuser le temps qui glisse devant eux : toujours surpris par les appareils photos qu’on exhibe sous leur nez, imperméables à tout sourire. Après le théâtre, c’est encore du théâtre, comme si la vie d’ici n’avait été que cela. Et puis on ne comprend pas très bien pourquoi cet entêtement à rejouer l’histoire tous les jours de l’année, par presque tous les temps, avec ce soin fétichiste qui va jusqu’à faire publier chaque après-midi vers 17 heures le même article dans le journal local. On a même recréé une scène permanente avec des pantins articulés et des voix off, au cas où on aurait raté un roulement de barillet.

La ville a réussi à cristalliser toutes les histoires de gâchettes faciles de l’Ouest. Même le cinéma a fini par y traîner ses bottes, sans vraiment s’attarder sur les réels motifs de cette altercation sanglante. Vindicte personnelle ou affaire d’Etat, la fusillade de Tombstone? Jouons, jouons, il en restera toujours des questions : la parole de la violence, quels que soient les costumes qu’elle porte, demeure indéchiffrable.

go west !

monument valleyMonument Valley au crépuscule, Arizona, août 2009

L’Amérique n’aura donc jamais pu faire les choses autrement qu’en cinémascope. Normal, vu les dimensions de la Nature. Les paysages façonnent l’esprit, comme les caprices du ciel fouettent ou givrent les ambitions en même temps qu’ils sculptent les montagnes. Quand le vent se lève sur la steppe rouge, c’est une pulsion de feu qui vous mord au coeur. Dans cette minérale immensité qu’on jurerait à soi, le danger vient moins de tomber sur un serpent à sonnette que d’être tenté de rejouer à John Wayne.

Coïncidence, l’édition française du National Geographic fait sa une sur l’épopée du Far-West dans son numéro de septembre. Comme une invitation à refaire le voyage.

j’irai dormir à New-York

dormeurBattery Park, New-York City, août 2009

On ne cesse de me demander mes impressions sur les Etats-Unis, d’où je suis rentré il y a six jours. Je ne crois pas être encore tout à fait mûr pour le faire avec assez de pertinence. L’émotion bride l’âme avant de l’enrichir. Mentalement encore là-bas, la tête dans la bannière étoilée, l’estomac dans les hamburgers (à moins que ce ne soit l’inverse).  Une chose est sûre, ce pays m’a donné l’envie d’y retourner comme un boomerang, d’approfondir fissa l’exploration. Pour m’étourdir encore de ses paysages grandioses, de sa Nature généreuse et de ses villes ô combien vibrantes (à part Las Vegas, une horreur), pour mieux comprendre aussi le sort des Native Americans auprès de qui je n’ai capté que repli et amertume. Les images à venir tenteront de vous suggérer les sentiments bigarrés nés au fil des quelque 10 000 km parcourus. Je ne saurais vous conseiller de visionner entre temps l’excellent film J’irai dormir à Hollywood, d’Antoine de Maximy. Sans doute l’un des meilleurs documentaires réalisés sur l’Amérique d’aujourd’hui, à contre-courant des clichés véhiculés à gros bouillons par les médias. Et si vous y êtes allés aussi, croisons nos expériences !

la transhumance

transhumance

sur la route de Mysore, Karnataka, août 2008

On avance avec des rêves et puis on en vit d’autres, sans toujours s’en rendre compte. D’une saison à l’autre, d’un monde vers le monde.

Mais le vrai rêve d’une vie est invisible parce que sa peau colle à nos souliers du jour. Le vrai rêve est notre vie, tant qu’elle bouge, tant qu’elle file, sur sa route vertigineuse d’étroitesse et de feuillées, à peine martelée par le sabot des monstres dociles.

« Voilà ma route ! C’est celle-là, là-bas, qui se cachait dans le vallon ! C’est peut-être celle-là, c’est peut-être une autre. Ne la cherche pas, va ; va devant toi, tout ça c’est la route ! C’est l’arbre de toutes les routes ; dans ses embranchements, il tient la peau du monde debout, comme l’arbre du sang tient ta peau écartée et sonore dans le vent, ô homme ! Va là-dessus avec ta charge et ton temps ! » (Jean Giono, Rondeur des jours)