Articles marqués avec ‘roumanie’

gros plan de la structure du cerveau de monsieur Lino

Borsa, Roumanie, août 2010
Ici, vous avez ce qui reste de ce qu’on a vécu, on peut appeler ça du souvenir, ou de la mimolette si on n’est pas intolérant au laitage. Là, c’est plutôt de l’incertitude à combler. Vertigineux. Dans le troisième carré en partant du précédent, aucune chance d’arriver à l’heure : c’est le dogme, la conviction, par laquelle plus rien ne bouge (c’est rassurant) ni ne transpire (la vie se passe). Les criquets ont fait des déserts avec ça. Remarquez l’égale rectitude des alvéoles, qui témoigne de la rigueur des bâtisseurs du cerveau. Remarquez en même temps qu’en y penchant la tête, on ne voit jamais deux autres alvéoles identiques : et si Descartes s’était trompé dans ses calculs? Bon, maintenant, agitez le puzzle trente secondes, et regardez à nouveau : si vous voyez un pot de fleurs sur le rebord du cerveau ou une tarte aux noix qui refroidit, c’est qu’il reste encore un peu de sang qui monte jusqu’ici. Si le dessin est indéchiffrable, retournez vite travailler.

cherry red record

Monts Macin, Dobrodja, Roumanie, août 2010
Clore une année roumaine forcément mélanco, préparer le mortier de la prochaine, belle inconnue. S’en aller diluer le sépia dans le polychrome à 8000 kilomètres d’ici, dans le 8000 as(i)a. J’espère tremper beaucoup dans le bleu parce qu’il en faut dans les yeux, dans le vert aussi parce que, n’empêche, nous avons besoin d’espoir. Le rouge s’invitera tout seul, il est déjà là, ma colère qui chemine devant la comédie du monde (et la liste des mauvais messages qui tombent comme des avions sur la planète ces jours-ci est affolante). Merci à tous ceux qui m’ont suivi jusqu’ici, encouragé sur Facebook et repris en choeur sur Twitter. On se retrouve vers le 20 août 20.., bel été à tous. PS : pensez à écouter la chanson que je vous livre ci-dessous, elle est un merveilleux remède émotionnel contre les barbillons vantards et les chevaliers servants de l’oligarchie internationale du flouze (et si à 1:51, le vertige ne vous saisit pas, c’est que la poésie ne peut plus rien pour le monde). Robert Wyatt - Little Red Riding Hood Hit The Road

tanpouri

Moldovita, Bucovine, Roumanie, juillet 2010

Détrempe-toi. Mouille-toi pour la vérité d’aimer.

J’aime moins les histoires que les mots qui les tracent. Ces mots qui réveillent d’autres histoires, secrètes, brigandes, qui n’existent que par soi. Ce que raconte un roman n’est jamais aussi intense que la musique intime qui le trame. Si la chanson résonne bien après avoir refermé les pages, si elle se propage sur une grève de brume, s’échappe dans une rue déserte et vient encore s’enrouler sur ta nuque offerte, c’est que le livre était fort.

L’indifférence, c’est un silence en pente molle.

Il y a des jours avec, et il y a des jours sans. Et ce sont les jours qui ne comptent pas qui nous font vieillir.

Les oiseaux ont doucement éteint le transistor. Maintenant c’est un concert de silences et d’étouffements, à peine éraflé par des criquets malingres, qui roule des feuillées. Immanquablement l’été trompe les attentes. Saison qui voue au soleil son triomphe, elle décharne et décolore sous couvert de bacchanales et de lumières. Ces plages dont on rêve toute l’année sont là pour ensevelir les débris d’une grande catastrophe de sentiments provisoires et de plaisirs conditionnés. Les bourrasques d’octobre révèleront tout, et nous n’aurons que la pluie pour pleurer le désastre.

« Allan, je vous en prie, quittez ce ton dérisoire, faites cesser ce scandale irritant que vous portez partout. Ne pouvons-nous parler sérieusement? Je vous le demande en toute sympathie. » (Julien Gracq, Un Beau Ténébreux)

la nuit jument

vers Sercaita, Roumanie, août 2010


J’ai pris l’été à contresens, ses voitures-balais dans les dents. Mes soirs de juillet zigzaguent au tonnerre de dieu, le naseau tout embrasé d’écume de fièvre. Quelques nuits, des astres sirotés entre deux battants de porte me donnent parfois l’illusion des sidérales chevauchées. Et tout le jour qui suit, la pluie allonge son galop sur mon échine en toit. Souffles perdus de ne rien dépasser, usés de patience. Ces nuages gonflés de peurs sous-marines attendent la blancheur aiguë de tes talons pour tout déverser. Ta croupe à rebrousse-poil, hue cocotte, ronde d’obscure beauté.

« N’as-tu pas un cheval blanc

Là-bas dans ton île?

Une herbe sauvage

Croît-elle pour lui?

Ah! comme ses crins flottants

Flottent dans les bras du vent

Quand il se réveille!

Il dort comme un oiseau blanc

Quelque part dans l’île. »

(Sabine Sicaud, Le Chemin des Chevaux)

relocalisation du scepticisme

Borsa, Maramures, août 2010
« Ils essaient tous désespérément d’exister et d’être reconnus, et d’être uniques, ils ont leur page personnelle sur Internet, ils y publient leurs photos, ils y expriment leurs opinions. Et ils ne parviennent qu’à bâtir un temple vide dédié au culte d’un fantôme. » (Jérôme Ferrari, Un dieu, un animal).

sans attendre

Cluj-Napoca, Transylvanie, août 2010
« Jeune, je demandais aux êtres plus qu’ils ne pouvaient donner : une amitié continuelle, une émotion permanente. Je sais leur demander maintenant moins qu’ils ne peuvent donner : une compagnie sans phrases. Et leurs émotions, leur amitié, leurs gestes nobles gardent à mes yeux leur valeur entière de miracle : un entier effet de la grâce. » (Le Premier Homme, Albert Camus) De gauche à droite en passant par le tram: Raluca, Bogdan, Paraschiva, Dragomir, Horia, Arina, Luca, Otilia, Mircea, Zamfira, Costache, Eustiatiu, Lacramioara, Gica, Sanziana, Codrin, Profira, Gheorghe, Eusebiu, Spelanta, Dragos, Aleodor, Lioara, Voichita, Bradut, Decebal, Panagachie. Twenty Seven Strangers - The Villagers

faites d’oeufs Pâques

  1 – D’abord les volatiles pacagent.   2 – Puis l’oeuf et la main se pacsent.   3 – Pacotille sur coquille. 4 – Les couleurs pactisent.   5 – Packaging à la flamme.   6 – Et voilà le pactole !

Moldovita, Bucovine, Roumanie, juillet 2010 – Merci à Veronica pour sa très belle démonstration des oeufs peints, vieille coutume locale que la PAC n’a pas cassée.

le jour est un pétale

Tazlau, Moldavie roumaine, juillet 2010
« Je me souviens d’une grande fille magnifique qui avait dansé tout l’après-midi. Elle portait un collier de jasmin sur sa robe bleue collante, que la sueur mouillait depuis les reins jusqu’aux jambes. Elle riait en dansant et renversait la tête. Quand elle passait près des tables, elle laissait après elle une odeur mêlée de fleurs et de chair. » (Albert Camus, Noces)

tout ce que je sais du monde

matin après une nuit d’orage, Moldovita, Bucovine, Roumanie, août 2010
A trop laisser les mots tourner dans la tête, les mots ne tombent plus sur la page. Ils restent en suspension, comme des gouttes d’eau dans le brouillard, nimbant les paysages de mon crâne d’un rideau de crinoline. J’ai besoin de perspective. L’écriture, une autre, me rappelle ailleurs. Pâteuse, dense, cette encre-là noircit tout ce qu’elle touche comme du pétrole. Du blanc, du noir, et les couleurs dans ce tableau n’ont plus leur place. Heureusement la Nature ces jours-ci flamboie. Il n’y a qu’à se pencher sur elle pour se rendre compte de toute cette grâce prodigieuse qui circule dans les plaines, et qui s’obstine à révéler la bienveillance de la terre. Abeille rousse et chrysomèle, verge-d’or et lilas bleu; nous frétillons tous les matins parmi les truites arc-en-ciel. Dommage que si peu s’en souviennent : n’est-ce pas ce givre tardif sur les paupières qui nous désunit?

le bruit des carrioles

biertan
Biertan, Transylvanie, août 2010
Finalement, je ne sais pas si un voyage m’aura rendu plus mélancolique que la Roumanie. En feuilletant l’album photo (très peu d’images, beaucoup de sépias), je replonge dans un drôle d’état d’esprit, rythmé par le bruit des carrioles sur les nids-de-poules. La Roumanie a exhaussé le regret d’un autre monde, le regret d’un chemin collectif avec un peu plus de sens. Je ne sais pas comment ce pays pourrait trouver l’élan d’échapper à ce qu’il est aujourd’hui, coincé entre les noirs chicots de l’ère socialiste et les fondations déjà gâtées du libéralisme. Bien courageuse serait celle qui oserait lui prédire une autre voie. Je vois mal une jeunesse monter au créneau comme dans les pays arabes : la jeunesse roumaine n’existe pas. Les 18 – 30 ans désertent, ils préfèrent s’éparpiller sur le marché du travail européen plutôt que de combattre chez eux sur un front qui semblait jusque là truqué. Le pays paraît s’effondrer doucement sur lui-même, comme si sa douloureuse Histoire le retenait à elle.  Cette mélancolie roumaine, remarquez, est contagieuse. Quand je pense à ce qu’il pourrait advenir de la France d’ici mai 2012, c’est encore ce bruit des carrioles qui résonne sur mes idéaux creusés de nids-de-poules.

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