rupture conventionnelle

merdaret

 

Il y a dans la vie de chaque personne des moments de vraie joie, assez pour suggérer de poursuivre l’aventure de vivre. De la même façon, nous sommes tous confrontés à des périodes de doute et de tristesse, à de profondes remises en cause. Ces moments surviennent en particulier quand l’édifice patiemment construit avec les personnes aimées, dans un cadre professionnel, amical ou amoureux, s’éboule du plus haut point. Ces moments-là nous soufflent alors qu’il n’y a peut-être jamais eu d’édifice, que la bâtisse n’était qu’une fragile représentation mentale, pas plus que les êtres que l’on choyait n’y ont vraiment habité.

soleil couchant
 
Personne ne nous doit rien : nous l’apprenons un matin où les mouvements d’affection dirigés vers autrui se heurtent soudain au vide. On avait cru à l’indéfectible, nous voilà à affronter comme une injustice un choix différent, un autre engagement. Dans la relation quotidienne, le contrat est susceptible d’être dénoncé à chaque instant. Et pourtant nous continuons de vivre dans le mirage de la solidité des liens. Peut-être pour la bonne cause : c’est précisément l’illusion de la permanence qui nous tient debout et nous fait avancer (vers quoi est une autre question).

mures-et-champignons
 
Ce n’est pas tant le vide après la perte d’une relation professionnelle ou d’un amour qui nous ébranle, mais plutôt le flou brutal jeté sur nos convictions. Et sur la fidélité qu’on s’était promise à soi. Car les autres, durant leur présence à nos côtés, ont conforté notre personnalité. Dans les yeux de celles et ceux qui nous ont admiré, nous avions le sentiment d’accéder à la personne que nous souhaitions être. Quand ils ne sont plus là, c’est beaucoup de soi qui s’enfuit aussi. La vie est un effort permanent, sur soi, vers les autres, et surtout un effort pour réussir à se contenter simplement de ce qui passe.

rupture
 
A quelques mètres de moi, au moment même où j’écris ces lignes, passe une nuée d’hirondelles. Il y en a peut-être une cinquantaine, comme autant d’années que j’ai vécues sur cette Terre. Je distingue parfois leurs petits yeux noirs brillants et m’émeus de tant de grâce légère. Je ne réussirai pas davantage à m’en approcher, et encore moins à les suivre. Je dois me contenter d’admirer à distance le spectacle éphémère qu’elles m’offrent, ce beau matin de fin d’été dans le théâtre minéral d’une montagne qui, elle aussi, aura un jour disparu.

permanence du vide

Images : Belledonne et les Sept-Laux (Isère), 10-11 septembre 2016

13 thoughts on “rupture conventionnelle

  1. Cher Richard,
    Merci pour cette vibrante et douloureuse réflexion qui laisse toutes leurs chances à l’optimisme et à la confiance en la vie malgré tout.
    Tant de sensibilité et de lucidité ne peuvent qu’émouvoir et interpeler. Je souhaite profondément, de tout coeur, que tu reprennes au plus vite ton envol comme tes amies les hirondelles à la fois légères et avisées. Bisous.

  2. Hum. Je saisis fort bien ce que tu écris. Il y a cette reconnaissance de soi dans ce que nous donnons en reconnaissance des autres, vers les autres. Cette construction tellement importante, notre cabane de bambou, on en ressent les fondements avec plus de force lorsqu’on en est privé.
    Les bambous étaient des piliers de chêne. Il faudra aller cueillir à nouveau. Peut être juste quelques herbes tendres et vertes, elles pourraient faire un radeau, un bateau, et nous serions des capîtaines, des baleines, des cachalot. Ou une vieille femme tricotant son manteau.

    Elles sont belles tes photos.

  3. J’entends ta douleur mais me sens bien démunie. Apprendre à désaimer est une épreuve difficile. Je te souhaite de la force et du courage pour y parvenir, et une furieuse envie de vivre ! Et malgré la souffrance, de continuer à croire en la beauté de la nature et de la vie. Toujours … Bises de soutien.

  4. Dirigée ici via Gilles Bertin , je m’en réjouis. Non seulement les photos sont sublimes mais le texte est remarquable. En mots simples, tout est dit et s’immisce en nous-mêmes. Pour nous rappeler la vie.

    Merci et merci à Gilles,
    Annick Demouzon

  5. La vie est en soi. L’autre n’est pas un miroir ou ne doit pas l’être. Ne regarde pas ailleurs qui tu es, sois ! La permanence n’est qu’une illusion allons, à part toi, tout le monde le sait !
    Le chemin Richard, le chemin, concentre toi…

    1. Et quand le chemin lui-même s’impermanente, Sophie ? Comment fait-on ? On se dilue dans son cahot? Regarde, même les hirondelles ont perdu le leur, bousculées par l’ébullition du mercure.

      1. Qui mieux que la nature s’adapte ? La vie est un éternel mouvement, le chemin est forcément chaotique. La vie, le renouveau, nait du chaos comme l’étoile qui danse. Ne nous accrochons pas à ce qui, avançons, « courage, avançons ».

  6. Je retrouve ce blog que j’avais effleuré il y a quelques années par ce texte merveilleux accompagné de photos non moins sublimes. J’y retrouve cette sensibilité voisine de la mienne exprimée de la manière la plus limpide qui soit. J’y retrouve cette suprême pudeur caractéristique de votre production qui la rend d’autant plus troublante.
    Juste et Beau
    Philippe

  7. Gilles Bertin m’a conduite ici.
    Merci Gilles, merci Richard pour ce beau texte qui parle à tous les coeurs.
    Qui réveille de vieilles douleurs.
    Pourtant dorénavant, je rejoins So.
    Croire à la permanence des choses nous empêche d’en jouir.
    Bonne route !

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