Articles marqués avec ‘montagne’

perles à rebours

baies de Sorbier des oiseleurs (Sorbus aucuparia) et Amanite safran (Amanita crocea), Belledonne, Isère, septembre 2013

« Je me blottissais là.



J’avais comme un frisson

Quand j’entendais mon souffle.

C’est là que je connus

Le vrai goût de moi-même;

C’est là que fut moi seul,

Dont je n’ai rien donné. »

(Jules Romain, Odes et Prières)

ta planète, ton coeur

Grenoble et le Grésivaudan depuis les collines de Domène (Isère), avril 2013
  Les paysages se lisent comme l’âme collective. Ils sont le reflet de nos vies qui s’en imprègnent plus qu’à leur tour. Le relief, d’abord, façonne l’imaginaire. Ainsi une haute muraille calcaire accélérant subitement le coucher du soleil coupe court aux épanchements romantiques, tout en attisant la curiosité : mais que se cache-t-il donc là-bas derrière ? Si la mer baignait Grenoble, on peut parier que nous aurions troqué notre passion scientifique contre un désir d’immensité artistique. De toutes parts l’horizon escamoté par les cimes aux lignes comme des courbes de Gauss invite plutôt à calculer de nouveaux repères : plongeon dans le creuset d’un destin technologique pour dépasser l’oppression alpine. La géologie implacable contraint à la rationalité là où les agitations écumeuses évaseraient à l’infini les contemplations et la créativité. Et puis il y a la traduction de notre époque dans la refondation du décor. Le lardage de la vallée en peupleraies et champs de maïs trahit nos cupidités, ou nos négligences. La géométrie d’une plaine remembrée ne saurait satisfaire l’amoureux des vies qui s’enchevêtrent. Elle témoigne aussi de la transformation du paysan en gestionnaire avisé, tandis qu’en s’élevant sur les premiers paliers de la montagne, on sème encore la patience et le respect dans la terre. Quelques arbres cinquantenaires, derniers mausolées de notre ancienne campagne, encouragent cet artisanat besogneux, voué à disparaître. Car si l’on prend de la hauteur pour cultiver à l’abri du temps, on s’isole, on se retranche d’un monde qui n’attendra personne. La vitesse à laquelle le paysage change renvoie à la vitesse à laquelle nous apprenons à vivre hors saisons. Saisons qui n’existent d’ailleurs plus tellement : trois jours après ces photos prises sous vingt-huit degrés, la neige bouleversait le paysage.

de glaciale mémoire

col du Lautaret, Hautes-Alpes, janvier 2013
Le ciel était pourtant sur ses gardes, tendu comme une toile de Klimt. Mais les montagnes de janvier ont la dent dure, elles n’oublient pas ce que le soleil de la veille leur a volé. Et au passage du jour, le bleu abdiquerait bientôt, rayuré, griffé, lacéré de toutes parts jusqu’à la chair blafarde de l’hiver.

se blottir

Sa Pa sous le Fan Si Pan, point culminant du Vietnam, août 2012
« Les images dont je suis exclu me sont cruelles; mais parfois aussi je suis pris dans l’image. M’éloigner de la terrasse de café où je dois laisser l’autre en compagnie, je me vois partir seul, marchant un peu tassé, dans la rue déserte. Je convertis mon exclusion en image. Cette image, où mon absence est prise comme dans une glace, est une image triste. » (Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux)

silence, s’il en fût

massif de Belledonne, Isère, septembre 2012
Nul cri, trace effacée. Que les roides colonnes d’un temple en ruine où l’automne ne se fait plus prier. Bref oiseau gris effaré. Brume enrubannée d’aubiers d’ébène sous la bruine, perturbant l’aubaine d’une balade qui me ramène enrhubé.

sur la brèche

Emparis, Isère, juillet 2012
Un de mes ancêtres fut gardien de chèvres, racontent ses papiers retrouvés au fond d’une malle. Gardeur de troupeaux, aurait dit Pessoa. C’était à la fin du 19e siècle dans les collines sèches de l’Andalousie, à l’endroit où l’Europe ressemble le plus à l’Afrique : la région d’Almeria et le Maroc partagent une sidérante minéralité étoilée d’agaves, à peine fracturée par le trait bleu de la mer. Sans le savoir, cet aïeul m’a soufflé le goût de la steppe et des saisons, un amour immodéré pour le gai chant de l’alouette au point du jour et une fascination pour les accidents de terrain et les frontières. La frontière a ceci de particulier qu’elle rapproche au plus près deux pays et les sépare tout à la fois. J’aime ces espaces d’âpreté que les hommes ne franchissent jamais sans une joie mêlée de méfiance: joie de découvrir et défricher un peu de cette terra incognita, crainte des repères qui se perdent aux vents nouveaux. Où tout s’arrête, où tout commence. J’aime ces territoires qui remettent en cause nos certitudes identitaires et renvoient à la part tremblée de nous-mêmes. Frontières comme des contours communs à deux terres que tant peut opposer, espaces transitionnels où l’étranger s’apprête à devenir notre ami, où la différence devient désir. J’aime la frontière que l’on ne franchit pas comme un obstacle mais que l’on passe comme le perron vers une beauté mystérieuse, vers une intimité nouvelle. Parfois je longe la frontière d’un pays sans y entrer : resté à la porte, je regarde par la fenêtre entrouverte au bord d’un fleuve ou à la jointure de deux montagnes. Je m’imprègne du décor, je m’y projette, fais danser le mystère de la vie de l’autre sur la brèche de mon imagination. La frontière donne à rêver l’inconnaissable, comme ces grands livres qu’on donne à colorier aux enfants. Dans quelques jours, je suivrai ma trajectoire aérienne sur la carte du monde. Traque obsessionnelle : je chercherai encore d’infimes repères de vie par le hublot, lumières rouges dans la nuit marine, taches vertes parmi les vagues de caillasses. Et je compterai les frontières survolées, autant de marches gagnées sur les galets du temps, sur l’infinie désolation du tout-pareil et les déserts du cœur.

le mausolée des mercantiles

plateau d’Emparis, Isère/Hautes-Alpes, juillet 2012
Nul arbre pour stèle, seul le cantique du roide vent qui passe sur la pierre. Les fleurs n’ont même pas poussé pour eux, elles dansent entre elles la joie vive d’être là pour gaver les abeilles et les zygènes. Les mercantiles n’ont pas eu la montagne d’ici, malgré les « projets », comme ils disaient. Un projet, c’est toujours la grande inquiétude pour les cimes: le risque d’un reflet éternel dans une vallée noyée, la menace du fer au long des pentes de neige, le bitume noir qui étripe les prairies. Pas ici : les sentiers restent en cailloux, ils n’enlacent que les épis de campanules et les nigritelles continuent d’encenser leur vanille à qui sait s’agenouiller pour elles. Aster, arnica, séneçon : les flammes d’ici sont des corolles gonflées de soleil, que le vent soulève, fane et dispersera bien vite. La prière pour les mercantiles dure peu, quelques jours en juillet si la neige tardive ne joue pas les contre-feux. La montagne ne gardera rien de leur bref passage, qu’un vague cri d’effroi qui ricoche d’une paroi l’autre les soirs de glace. L’offrande des Mages, sur l’autel des senteurs : la fragile Nigritelle, qui murmure à la narine éblouie qu’on n’a jamais le temps de rien, sinon de contempler. Un parfum des tropiques sur le dôme du froid. A la vanité de construire et de graver la laideur, l’orchidée vanille oppose la force du merveilleux provisoire, qui vient, qui vit, qui va et qu’on n’emporte pas.
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