onsesouviendra

évocation végétale

Elle parcourait les forêts, les bosquets, les taillis, avec cette légèreté que les libellules lui disputaient vers midi, quand les ailes réchauffées juste assez par le soleil propulsaient les insectes d’une tige à l’autre sans effort. Dévalant les collines embroussaillées, elle plongeait ensuite dans les sombres futaies, se cachait de temps en temps derrière un pin noir, et seul le mince halo de lumière qui l’entourait continuait d’indiquer sa présence. Quand elle réapparaissait, c’était les yeux baissés et les mains jointes qu’elle portait à ses lèvres comme pour boire la sève recueillie sous l’écorce. Si vous aviez réussi à la suivre jusqu’ici, elle gonflait ses joues et soudain une pluie de pétales brillants jaillissait d’entre ses doigts pour vous éclabousser d’or.
Photo : Châtillon-en-Diois, Drôme, octobre 2016
merdaret

rupture conventionnelle

merdaret

 

Il y a dans la vie de chaque personne des moments de vraie joie, assez pour suggérer de poursuivre l’aventure de vivre. De la même façon, nous sommes tous confrontés à des périodes de doute et de tristesse, à de profondes remises en cause. Ces moments surviennent en particulier quand l’édifice patiemment construit avec les personnes aimées, dans un cadre professionnel, amical ou amoureux, s’éboule du plus haut point. Ces moments-là nous soufflent alors qu’il n’y a peut-être jamais eu d’édifice, que la bâtisse n’était qu’une fragile représentation mentale, pas plus que les êtres que l’on choyait n’y ont vraiment habité.

soleil couchant
 
Personne ne nous doit rien : nous l’apprenons un matin où les mouvements d’affection dirigés vers autrui se heurtent soudain au vide. On avait cru à l’indéfectible, nous voilà à affronter comme une injustice un choix différent, un autre engagement. Dans la relation quotidienne, le contrat est susceptible d’être dénoncé à chaque instant. Et pourtant nous continuons de vivre dans le mirage de la solidité des liens. Peut-être pour la bonne cause : c’est précisément l’illusion de la permanence qui nous tient debout et nous fait avancer (vers quoi est une autre question).

mures-et-champignons
 
Ce n’est pas tant le vide après la perte d’une relation professionnelle ou d’un amour qui nous ébranle, mais plutôt le flou brutal jeté sur nos convictions. Et sur la fidélité qu’on s’était promise à soi. Car les autres, durant leur présence à nos côtés, ont conforté notre personnalité. Dans les yeux de celles et ceux qui nous ont admiré, nous avions le sentiment d’accéder à la personne que nous souhaitions être. Quand ils ne sont plus là, c’est beaucoup de soi qui s’enfuit aussi. La vie est un effort permanent, sur soi, vers les autres, et surtout un effort pour réussir à se contenter simplement de ce qui passe.

rupture
 
A quelques mètres de moi, au moment même où j’écris ces lignes, passe une nuée d’hirondelles. Il y en a peut-être une cinquantaine, comme autant d’années que j’ai vécues sur cette Terre. Je distingue parfois leurs petits yeux noirs brillants et m’émeus de tant de grâce légère. Je ne réussirai pas davantage à m’en approcher, et encore moins à les suivre. Je dois me contenter d’admirer à distance le spectacle éphémère qu’elles m’offrent, ce beau matin de fin d’été dans le théâtre minéral d’une montagne qui, elle aussi, aura un jour disparu.

permanence du vide

Images : Belledonne et les Sept-Laux (Isère), 10-11 septembre 2016

Map to the stars

map to the tears

feuille de Tremble (Populus tremula), massif de Belledonne, Isère, octobre 2015

« Si nous avions suffisamment de force

pour bien serrer un morceau de bois,

il ne resterait entre nos mains

qu’un peu de terre.

Et si nous avions plus de force encore

pour écraser avec toute notre énergie

cette terre, il ne nous resterait

entre les mains qu’un peu d’eau.

Et s’il était possible aussi

de comprimer l’eau,

il ne resterait alors entre nos mains

rien du tout. »

(Apre monde, Angel Gonzalez)

garder la flamme

torche

Chambarans, Isère, novembre 2014

« Il y a des moments de combat, d’autres de résignation. Surtout ne pas montrer ce sentiment de défaite qui gagne certains jours, quand le monde entier semble courir à rebours des certitudes que l’amour, les voyages, la musique nous chuchotent.

C’est dans le combat qu’on éprouve le mieux la beauté du monde.

Le combat, ce n’est pas l’affrontement, pas plus que la sagesse n’est renoncement. Combattre pour un monde meilleur, c’est se convaincre d’abord soi-même chaque jour de l’indépassable poésie qui nous surplombe – et se laisser frôler par elle, comme une femme amoureuse au premier instant où elle ose. La hardiesse, la grande liberté contemporaine, c’est apprendre à s’ouvrir aux joies silencieuses, les plus précieuses maintenant que nous en connaissons la rareté : dans l’étoile de givre qui s’attarde sur la vitre, dans la fuite rousse d’un goupil en maraude, dans l’éraflure secrète de l’écorce du frêne. Il n’est de meilleur psychanalyste que le vent dans la ramée, ni de plus fidèle confidente que la langue d’écume sur le sable. Le sentiment de s’accorder avec le monde, de vivre en lui, inspire une force, une exultation qui n’ont d’écho que dans le sourire et l’étreinte.

C’est ce combat, la préservation de la beauté, la promotion du vivant, qu’il nous faut tâcher de mener, et tant qu’il nous sera donné la force, la vérité d’aimer les autres. Joyeux Noël à toutes et à tous. »

(texte publié une première fois pour le blog Avant La Lettre en décembre 2007 sous le titre deleatur – certains mots portent une résonance particulière sept ans plus tard.)

la rencontre

rencontre

Chambarans, Isère, novembre 2014

Vieux village assiégé par deux anges, et novembre qui brille comme en mai. De l’eau claire et du cristal sur les bouches enfantines. A quelques vols d’alouettes, la forêt qu’on éventre. Ils n’en sauront rien, lancés à accrocher de la lumière par-dessus les marquises. Leurs chansons n’empêchent pas encore les arbres de tomber, mais elles raniment les pierres du rêve.

le sommeil des anges

plume

Chambarans, Isère novembre 2014

Aile d’écume sur l’encre noire : l’envol brisé net. La forêt se dépouille de ses rêves, bradée aux marchands d’hiver. Vaine attente à la frange des cendres. C’est novembre jusqu’au fond du coeur des tronçonneuses.

Quelques personnes qui s’obstinent à s’accorder à un sort qui n’est pas celui de la Terre. Jusqu’où cette route sans force et égarée?

là où la pente

Trièves & Belledonne, Isère, novembre 2013

 

« Cet automne sauta sur nous du haut des montagnes. Depuis quelques jours l’air était inquiet et on avait plutôt tendance à être triste en goûtant l’ombre des arbres. Mais on s’attendait à ce qui est d’ordinaire aux fins des ans. On ne s’attendait pas à ce qui arriva. » (Jean Giono, Automne en Trièves in Rondeur des Jours)

la flamme rouge

Panier d’Oronges (Amanita caesarea) sur brasier de Cotinus, Drôme, le 25 octobre 2012

 

Le souvenir comme une flamme, qui court sur la grande pente de l’automne.

Ce matin déjà le jour s’enfuyait derrière les toits. J’ai vu le jardin bleuir sous les bouffées de buis, d’un bleu blème et froid semblable au bleu qui pare les mâchoires de décembre. D’un revers de chandail, l’hiver se trahit.

Et je repense à tout ce que nous n’avons pas su nous dire. Aux mots effondrés sur nos lèvres quand la passion écrasait tout – comme des fruits de soleil dont je perds le goût à chaque nuage.

Reprendre le chemin de la solitude, dans ses craquements étouffés. Egayer son corps avec la poésie d’un vin vieux et un peu de lune sur les premiers carreaux de givre. Laisser l’incertitude s’éprendre de sa paume en creux – lac, puits, ciboire. On ne croit plus en rien – on espère simplement que tout ira, que tout va, dans l’inquiète lumière du monde.

vie, mort, etc.

Isère, octobre 2011

 

D’un être qui se sait au bord du précipice rejaillit l’élan furieux de vivre (ce même éclat qui confine à la faim d’aimer et présage de la jouissance, comme si l’amour préfigurait un effondrement). Et quand bien même survient cette fin que l’élan ne contient plus, il reste l’énergie folle de la chute pour allumer l’instant d’un feu, d’un souffle altier. Il y a autant d’étoiles au ciel que de passages par ici.

La mémoire fait un peu de buée sur le miroir de l’automne : la saison des pluies s’entiche d’un chagrin qu’elle croit n’avoir jamais vécu.

Moutons dans un enclos de doutes, tandis qu’un crachin froid s’obstine sur leur paletot de laine : nous autres, broutant menu sous le ventre des loups.

D’une vie finissante à l’immortelle attente d’une autre vie, il n’y a qu’une folie : s’éprendre de décembre.