pêcheur de rêves
10/07/2010
Tanjun Kuput (Tasik Chini), Malaisie, été 2005
Enfant, j’ai passé des étés entiers immobile sous le soleil brûlant, assis entre les bateaux des ports. Mes rêves tenaient à un fil, noué au bout d’un roseau que j’agitais des heures durant comme une baguette magique au-dessus de la mer. Un bouchon de liège, trois hameçons de rechange, quelques poignées d’escargots blancs en guise d’appât et je m’en allais pêcher toute la journée, le regard happé par le petit clapot. Rêves d’argent et d’arc-en-ciel, tous ces poissons scintillaient comme un trésor dans mes seaux en plastique, quand d’autres gamins du même âge les remplissaient de sable gris. En ce temps-là, la mer était généreuse. Sars, serrans, oblades, girelles, gobies, blennies, crénilabres ! J’aimais faire sonner la poésie de ces noms compliqués à chaque prise. Il y avait aussi la joie immense d’échapper à l’ennui et au brouhaha de la plage. Mes parents m’abandonnaient là entre deux barques amarrées, ils me retrouveraient le soir à la même place. La peau tannée, le regard pétri de joies ruisselantes comme les couleurs de mes seaux, les doigts empuantis par les escargots et les poissons macérés au soleil. L’odeur, cette sainte odeur, effrayait ma mère à chaque fois. Le parfum incrusté sous mes ongles longtemps après la douche me rassurait au contraire. Il était la trace, douce et complice, d’un sentiment que je n’avais même pas à nommer pour m’en délecter. Le sentiment du soleil et du rêve, une espèce rare d’infinie liberté.
(janvier 2006)

6 commentaires
Salut Richard,
Quand j’étais gosse, mes parents nous emmenaient voir les avions à Cointrin (Genève). A l’époque, on avait accès à la terrasse. Mais ce n’étaient ni les avions, ni le hall cosmopolite que je voyais, c’était du rêve. Je lisais sur le tableau des arrivées et des départs : Bombay, Lima, Tokyo, Rio de Janeiro, Bangkok, Nairobi… Le hall, la terrasse, le hall, j’arrivais et je partais avec ces gens, ces avions. Ils sont toujours là, dans mon rêve de gosse.
par Jacques le 11/07/2010 à 13:26. #
Tes parents t’abandonnaient..he bé…j’espère au moins qu’ils te laissaient de quoi boire…portais tu au moins une casquette??!!j’espère surtout que ta maman te cuisinait le poisson une fois rentré…ils devaient avoir du goût en plus, fraîchement pêchés…!!!
par géronimo le 11/07/2010 à 18:23. #
Je viens de revivre mon enfance à travers vos mots, douce harmonie, douce nostalgie, le temps n’avait pas d’heure… merci Richard
par evan le 11/07/2010 à 19:54. #
Superbe photo : tu as capté là un moment de concentration intense !
Ils sont beaux ces rêves d’enfant.
par Maryvonne le 11/07/2010 à 20:01. #
Tu as bien fait de republier ce texte. Doux et lumineux. Très beau.
par Anne le 11/07/2010 à 23:15. #
….Comme moi ! Avec mon petit frère, on en a pêché des oursins, des bernard l’hermite qu’on ramenait sur le balcon jusqu’à totale déliquescence (les pauvres…on leur faisait faire des ‘courses’…)…c’était à L’Escala, sur la côte catalane, où tout est très différent désormais. Il y avait aussi des foules de petits coquillages ravissants jusque dans le port, et je passais ma vie à les ramasser, le dos brûlé par le soleil. Merci de partager ces souvenirs avec nous!
par Estel le 20/01/2011 à 15:52. #