la coureuse
19/07/2010
New York, août 2009
Elle le dévisage. C’est une passionnée, elle se proclame ainsi en versant un peu de vin sur la nappe en papier gaufré. Ce qu’elle va lui dire n’est pas si important que ça. On ne réfute pas les explications d’une passionnée. Ses conclusions ne découlent pas d’un raisonnement, elles sont posées d’abord. L’échafaudage de l’argumentation n’est installé qu’après coup, pour justifier l’emportement. Toute notre vie, nous la passons à justifier nos hormones, à prêter une conscience à notre chimie organique. Les mots pavent un chemin déjà tracé par les élans : ils hèlent l’esclavage que notre corps fait subir à notre âme. Le regard de la passionnée se perche ailleurs, au-delà des yeux qu’il lui tend comme un miroir. Passent des zébrures sous les paupières, quand les mots chuchotent l’indistinct. Son âme est assujettie à la nostalgie : les coups de foudre, recherchés par la passionnée dans sa quête de sensations prétendues nouvelles, puisent leur lumière dans le vert paradis de son enfance, où tout n’était que luxuriance des émotions et liberté des idées. « Tu es beau », pour dire « Tu es le symbole d’une réalité que mon passé a connue » plus que « Tu as tout pour combler mon être en devenir ». Parce qu’après quarante ans, on ne devient plus. L’extase soudaine et brutale qu’ils partageront juste après sera le retour d’un souvenir, une jouissance qui ressuscite le temps ancien. Passion contre le temps qui défigure, goutte de vin sur le papier gaufré.
(janvier 2005)

9 commentaires
« Toute notre vie, nous la passons à justifier nos hormones, à prêter une conscience à notre chimie organique.» J’adore ta phrase !
Quand je dis à mon ado de fille en souriant qu’en fait elle n’est pas attirée par un garçon parce qu’il est beau, drôle, attentionné, etc etc mais plus simplement & profondément parce qu’elle aime son odeur (pouah elle en retrousse le nez) et que tous deux sont génétiquement compatibles, je me fais traiter d’alien. Elle n’a peut être pas complètement tort non plus…
par Tanakia le 20/07/2010 à 08:09. #
La passion, cet exutoire….
par lilly le 20/07/2010 à 10:08. #
de très beau mots encore,
mais à être et avoir été, que je cite de vous,
j ‘ajoute ma touche perso!
Être et avoir été, le sera de demain!
par Annick le 20/07/2010 à 12:26. #
Est-ce que la coureuse (en chaleur, elle a commencé à se déshabiller) rentre à la maison en taxi ? Nous la voyons de dos : est-ce qu’elle marche à reculons dans la vie ? avec ce jeu sans fin qui lui tord l’estomac. Très beau texte encore une fois, chaque ligne donne à réfléchir : fascinant. Et puis ce renversement vers la fin, cet « être en devenir» : en effet, la liaison corps esprit marche dans les 2 sens. Tourné vers le passé, tourné vers l’avenir, à chacun de choisir.
par Jacques le 20/07/2010 à 16:53. #
et si le temps n’était qu’une illusion ?
par cjeanney le 20/07/2010 à 18:44. #
[...] Ce billet était mentionné sur Twitter par Ecolo-Info, Richard Gonzalez. Richard Gonzalez a dit: Rien ne sert de partir, il faut courir à point : http://www.apartsoi.fr/2010/07/la-coureuse/ [...]
par Les tweets qui mentionnent la coureuse | A PART SOI -- Topsy.com le 20/07/2010 à 20:10. #
Joli tatouage,
Jolies fesses,
Jolie photo.
Texte à lire et à relire, pour le plaisir de TES mots !
par Maryvonne le 20/07/2010 à 20:16. #
Les rougeurs sur son bras droit. Ses deux mèches rousses qui tombent derrière son épaule gauche, fléchant le parcours vers l’arrondi de sa hanche (ah, l’arrondi). Son tee-shirt qu’elle doit être en train de serrer dans ses mains, son legging retroussé. Elle court, et on accourt, merci Richard pour cette troublante image.
par Frédéric le 22/07/2010 à 13:14. #
Merci pour vos contributions, vos réactions me donnent de l’allant pour la suite.
par Richard le 26/07/2010 à 23:44. #