fermeture anticipée

darseport

L’Estartit (Espagne), 25 décembre 2014

On a bâti des murs, creusé les darses, endigué l’horizon pour nous prémunir de la variation des cours et de l’imprévision des flux. Le désenchantement forcé comme seule alternative à l’aventure, défendu par le vide. Les limites imposées à l’ouverture créative sont autant de rectitudes pour banaliser l’indifférence.

hors saison

L’Estartit, Catalunya, Noël 2013

Toute la journée, les heures et les minutes et les secondes guettent patiemment la nuit pour se cacher, désolées de s’écouler si vides l’une dans l’autre, et pour rien ni personne. L’hiver, le temps se resserre de honte.

je suis ce que je mange

Aiguamolls de l’Emporda, Espagne, mars 2013

Mais de là, par assimilation, à devenir bête à manger du foin…
« Le sanguin est la raison d’être du bifteck. De même que le vin devient pour bon nombre d’intellectuels une substance médiumnique qui les conduit vers la force originelle de la nature, de même le bifteck est pour eux l’aliment de rachat, grâce auquel ils prosaïsent leur cérébralité et conjurent par le sang et la pulpe molle la sécheresse stérile dont on les accuse sans cesse. La vogue du steak tartare, par exemple, est une opération d’exorcisme contre l’association romantique de la sensibilité et de la maladivité…  » (Roland Barthes, Mythologies)

froide ivresse

Euphorbe des garrigues (Euphorbia characias), Muntanya Gran, Espagne, mars 2013

Bourgeons en berne, corolles aux abois : le printemps cette année est un fêtard mouillé. La biche s’épuise déjà, le pêcheur a pris la mouche. Le silence a piqué le verger. Tête à la renverse rêve à la tendresse mais la greffe du figuier n’a pas pris. Tes yeux lacustres ont des reflets de neige et voilà que ma barque dessus s’impatiente. Sous ton col le torrent de fonte enterre ses eaux. Nous sommes passés à autre chose, lune ne sait quoi. Qu’en n’ai-je à faire au fond? Après l’hyménée hiémal, je laisse mars libre de ses contusions.

« Tout ce qui est atteinte est des truites » (d’après Montherlant)

on ne commande au vent qu’en lui obéissant

Illes Medes, Catalunya, mars 2013

 

Il avait tout planifié. Son ennemi, c’était le hasard, qu’il combattait par la préparation, la prévoyance, l’ordre et le balisage méticuleux. En situation de contrôle, comme il se plaisait à le répéter, rien ne pourrait lui arriver, ni de grave ni d’incroyable. Là filait son existence, chaque matin la même, entre le probable quantifié et le refus du superflu. Ses jours s’entassaient comme une pile de linge repassé à l’eau de lavande. Même la bouffée d’amitié à la terrasse du café devenait une ritournelle planifiée, qu’il s’efforçait d’encadrer de sourires ajustés dans sa glace avant de sortir.

Heureusement, le temps garde plus d’un tour dans son sac. Il sait rebattre dans sa chambre secrète les cartes que le joueur de poker fait l’illusoire métier de dompter : le hasard revient de vague en vague et le brise-lames patiemment construit n’a réussi qu’à retarder la plus haute. Un matin le tourbillon dépassa de si haut ses calculs qu’il ne sut l’accepter. Il plongea dans l’écume d’oubli. Son chapeau de feutre remonte à la surface certains soirs, à chaque fois pour annoncer de nouvelles tempêtes. Ce chapeau sous lequel il s’était évertué à dessiner une rationalité parfaite au monde est devenu, comble d’ironie, le symbole de son chant libre et vertigineux.

Il semblerait ainsi que plus nous engageons nos vies sur les chemins préparés, plus la vie se prépare à d’autres chemins. Nous apprenons à tout prévoir, et pourtant le hasard continue d’opérer, à sa guise.

Ce qui m’amène à penser souvent, ces soirs d’inopinée tempête, que nous n’inventons pas nos vies. Nous tâchons seulement de les mettre en scène dans un décor qui se fabrique surtout à notre insu.

Et parfois la lumière du théâtre est bleue, parfois la lumière est grise.