Articles marqués avec ‘amour’

le lit oublié

oreillers

Sawah Indah Hotel, Sidemen, Bali, août 2013

C’était un lit dont ils ne savaient que faire, dans une pièce où ils n’allaient jamais. Lit bancal, sommier muet, draps jamais défaits. Les oreillers sont restés à leur place. 27 impasse Dupuis.

Tant de choses à s’écrire, si peu à vivre en somme. Mirage romanesque de l’encre sur du papier couché plus qu’eux-mêmes. Par quel mystérieux processus ces victorieux poèmes en rafales ont fané à leurs lèvres ? Ils avaient aimé pousser loin le verbe, comme le rossignol s’étourdit de ses propres trilles dans le miroir des belles nuits de mai, sans réussir à chanter juste une fois les rideaux tirés. Les vibrations si vraies sous la plume s’ensommeillaient sitôt les peaux frôlées. Mots, lettres, promesses, précipitées tout à trac dans le bain d’un été complice, ressemblent maintenant à de froides guenilles d’hiver. Avaient-ils trop lu Jean-Philippe Toussaint?

C’était un lit dont ils ne surent que faire, n’osèrent même pas refourguer au Bon Coin.

Ils se sont croisés à midi trente aujourd’hui devant la brasserie des Trois-Fontaines. Elle a relevé son col au passage glacé de la bourrasque, il a repris des haricots verts.

l’abandon

Hoi An, Vietnam, août 2012

Toutes choses dénouées par ailleurs, je ressentis la force du vent libre sur mon visage. J’entrepris une croisière en solitaire, prêt à affronter les éléments du ciel dans toute leur pureté cinglante. Debout au vent, je scrutais avec impatience l’horizon, cherchant la bourrasque qui me désemparerait. Je traquais par-delà les premiers nuages ce fameux coup de tabac qui emporterait tout:le dernier soupçon de tendresse, la trace ultime d’un attachement, cette autorité de l’amour, à la fois omniprésente et indéfinissable, dans laquelle je m’étais trop longtemps débattu sans même réussir à affronter son ombre.

la correspondance

« Kevin,

Je sais pas quoi penser maintenant. Je sais plus qui je suis à tes yeux.

Tu m’as dit que j’étais une pute, jamais un de mes ex m’a dit ça, mais là, le père de mon gosse, ça, ben si je suis une pute fallait prendre Alison ou Jennifer, elle te rendait heureux moi je suis malheureuse. Mais je crois vraiment que là c’est allé trop loin.

Je trime pour gagner les sous, je trime dans ma putain de vie, mais ça tu vois pas, à tes yeux je suis qu’une pute, eh bien pense ce que tu crois, mais je sais ce que je ferai ou pas. Comme je t’ai dit hier que je serai mal sans toi c’est vrai, mais toi tu vois que mon cul, comme si j’étais un jouet. Je suis fatiguée, toujours revenir vers toi j’en ai mal. En vrai j’ai jamais été amoureuse comme ça mais j’ai jamais autant souffert moralement. Maintenant si tu veux repartir, pars, je te retiens plus !

Ah oui, tu m’as choquée, t’es revenu juste pour une cigarette? C’est affolant ce que tu m’aimes, franchement tu me fais pleurer tous les jours.

Pas un jour ou je peux me dire que mon homme m’aime, mon homme pense à moi, mais ça, ça sera qu’un rêve avec toi.

Bon, fais ce que tu veux mais sache un truc, je t’oublierai jamais. [rajouté avec un autre stylo et en travers] Je t’aime. » (lettre non signée que le vent emportait dans une rue froide de la ville – les prénoms ont été changés et l’orthographe corrigée)

photos prises avec un vieil appareil dans le train Grenoble-Paris, novembre 2012

le départ des anges

Cacatoès corellas (Cacatua sanguinea) au couchant, parc national de Kakadu, Australie, août 2007
  - Je resterai partout où je suis passée, partout où j’ai aimé, même trop vite, même si peu. De mes nuages je vois nos souvenirs comme des paysages où les fleurs poussent encore. - Reviendras-tu les respirer avant qu’elles ne fanent? Là où tu es passée, les saisons passent aussi. Ton souffle va manquer à mes corolles. - De là où je me tiens désormais, les grands immeubles ne cachent plus l’horizon. Je vois ton jardin au présent, je le vois aussi de l’autre côté du monde, refleurir dans tous les printemps. Je t’assure, tu n’as plus besoin de moi pour faire gonfler les prés. Laisse la pluie tomber, laisse gémir le vent et flamber le soleil. La beauté des choses à venir vaut la beauté de notre histoire, elle est à revivre en chaque avril. - Mais nous sommes en octobre : nous n’en avons jamais été aussi loin! - Alors écris, écris encore. Joue dans la poussière dorée des jours vaincus. Et ne te presse pas trop de voir le temps filer plus vite : l’impatience ne réussit pas aux étoiles ni à la lune. Garde chaque avril comme un chant neuf, comme une surprise, au détour de l’encre, au bout de l’inattendu. D’ailleurs, ne m’avais-tu pas croisée là?

ravinage

canyon de Chelly, Arizona, août 2009
Ce n’est pas le temps qui nous fait vieillir, ce n’est même pas l’alcool, ni le travail. Ce qui nous ride et nous fatigue, c’est le poids des amours qui n’ont pas existé, ces belles histoires restées lettre morte, ces sourires échangés impossibles à frôler. Un goût de pierre sur la lèvre. Les écrans silencieux. Ces soirs sans fin près du téléphone qui ne sonne pas. Ce qui nous fait vieillir, c’est ce destin amoureux fauché en pleine nuit par la peur et le doute. C’est cette masse de rêves gonflés comme des nuages, ces rêves restés des rêves, comme des nuages que la joie n’a jamais crevés, et qui restent au-dessus de soi partout où on va, comme notre ombre dans le ciel. Trahisons de la vie, déceptions indicibles : on s’est cru plus fort que ça, on avait fini par presque oublier et un soir, tout retombe d’un bloc, on est seul encore, et cette solitude devient solide, et elle vous fendille, vous fissure et vous écrase de tout son plomb. Symphonie N°3 - Henryk Gorecki (extrait)

jardin d’hier

Montfrague, Estrémadure, avril 2010
La nicotine des souvenirs qui colle aux doigts. Je la revois dans la lumière crayeuse d’une fin d’après-midi de janvier, son pas pressé, ses jambes fines dans des collants gris qui dépassent d’un trench fuselé noir, ou peut-être bleu pétrole, que je ne lui connaissais pas. Elle salue le cafetier derrière la vitre, un geste de la main sans s’arrêter, et disparaît au coin de la rue. C’est presque avril maintenant et les montagnes sont tachées de vieille neige. Les arbres accrochent leurs premières feuilles, d’un vert si tendre qu’on ose à peine s’en approcher. Il monte des jardins une odeur tiède et puissante de chair et d’eau, un parfum qui presse l’envie de remuer la terre comme un ventre. Je la revois encore dans le silence glacé d’un soir d’hiver, son pas décidé quand les lumières de la ville hésitent encore à frôler les murs. La rue est interminable. Je repasse en boucle l’instant où elle va dire bonjour au cafetier, cette gracilité volontaire de libellule, ces quelques secondes où sa bouche trahit le sourire vainqueur qu’elle m’adressait autrefois. Le gai printemps des oiseaux résonne jusqu’au ravin de ce souvenir, le dernier que j’ai d’elle, impossible à combler. La mélodie du merle au sommet de l’if ombrageux, avril avec un petit supplément de brume. Le doux fleurissement d’un début de finitude.

al dente

patin sur le mont palatin
Mont Palatin, Rome, décembre 2010
En fait, l’année s’est terminée comme la précédente, à quelques centaines de kilomètres de là… C’est peut-être bon signe, ces coups de coeur, ces coups d’amour qui se répètent dans la lentille. Mais il faut dire aussi que l’Italie force les lèvres à s’arrondir, et pas seulement pour aspirer ses spaghettis. [vous aurez constaté quelques nouveautés sur le blog : l'apparition de la rubrique Archives avec toutes les notes dûment classées par mois et mots-clés, le léger recentrage de la note pour une meilleure compatibilité avec les petits écrans, des petites choses de-ci de-là... Et toujours la possibilité d'agrandir la photo en cliquant dessus.]

la coureuse

coureuse
New York, août 2009
Elle le dévisage. C’est une passionnée, elle se proclame ainsi en versant un peu de vin sur la nappe en papier gaufré. Ce qu’elle va lui dire n’est pas si important que ça. On ne réfute pas les explications d’une passionnée. Ses conclusions ne découlent pas d’un raisonnement, elles sont posées d’abord. L’échafaudage de l’argumentation n’est installé qu’après coup, pour justifier l’emportement. Toute notre vie, nous la passons à justifier nos hormones, à prêter une conscience à notre chimie organique. Les mots pavent un chemin déjà tracé par les élans : ils hèlent l’esclavage que notre corps fait subir à notre âme. Le regard de la passionnée se perche ailleurs, au-delà des yeux qu’il lui tend comme un miroir. Passent des zébrures sous les paupières, quand les mots chuchotent l’indistinct. Son âme est assujettie à la nostalgie : les coups de foudre, recherchés par la passionnée dans sa quête de sensations prétendues nouvelles, puisent leur lumière dans le vert paradis de son enfance, où tout n’était que luxuriance des émotions et liberté des idées. « Tu es beau », pour dire « Tu es le symbole d’une réalité que mon passé a connue » plus que « Tu as tout pour combler mon être en devenir ». Parce qu’après quarante ans, on ne devient plus. L’extase soudaine et brutale qu’ils partageront juste après sera le retour d’un souvenir, une jouissance qui ressuscite le temps ancien. Passion contre le temps qui défigure, goutte de vin sur le papier gaufré.
(janvier 2005)

cupidon en flèche

libellule

Réserve nationale de Taman Negara, Malaisie, été 2005

La conscience est une statue inerte et innervée, qui accueille des sensations provenant de stimulations extérieures. « Faites-moi respirer l’amour, je deviens cet amour« , crierait la frêle demoiselle aux aguets… Et quand l’amour se fane, il reste le souvenir de son parfum. Cette remembrance inspire le désir de sentir l’amour à nouveau. Le désir, ce pourrait être cela : une sensation qu’on veut voir revenir. Mais combien d’espérances gâchées quand les ailes du désir ne nous ramènent pas là où le souvenir nous avait pris…

(octobre 2005)
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