réseau des solitudes
24/01/2013
Paris, novembre 2012
La soirée s’égare dans la tranquille turbulence des sensations à contre-voie. J’écoute les signaux monter de vos lèvres, patiemment. Il n’est rien qui ressemble à du désir ou de la curiosité. Il est entre vous et moi moins qu’un train mais les rails ne se toucheront jamais. Tout juste entend-on le grésillement d’une souffrance, peut-être ancienne, dans votre petit rire mal ajusté. Et dans l’instant poreux, toutes vos détresses me prennent à la gorge, comme un chien fou. Et vous ne direz rien de plus. Vous ne rappellerez pas le chien, ce sera votre vengeance de m’avoir su un jour heureux.



10 commentaires
Décembre 1970.
Je passe quelques jours à Paris, avec deux camarades. Nous empruntons le train qui quitte Marseille à 6 h 03 et parvient à Paris à 14 h 20 (je connais cet horaire par cœur parce que j’ai choisi ce train cent fois : c’est, à l’époque, le plus rapide). Mon père m’accompagne en voiture à la gare, où j’ai rendez-vous avec mes amis. Lors du retour, la neige, tombée très fortement, immobilise le train durant quatre heures à hauteur de Montélimar. Il n’y a ni lumière ni chauffage dans le compartiment. Nous n’avons plus un sou, plus rien à manger ni à fumer, hormis un immonde scaferlati que nous brûlons dans nos pipes (j’en ai acheté une, quelques jours auparavant, à un éventaire, boulevard Saint-Michel). Le train arrivera à Marseille à quatre heures du matin au lieu de minuit, soit onze heures de voyage au lieu de sept.
par Jacques Layani le 24/01/2013 à 16:53. #
Vous y étiez donc, dans l’un de ces trains immobilisés par la neige, dans cette vague de froid qui coula le long du Rhône. C’est l’un de mes premiers souvenirs météorologiques. Mon père déneigeant tant bien que mal sa voiture, moi trépignant dans un duffle-coat bleu ciel sous les flocons et finalement tavelant mes moufles du sang coulé de mon nez, comme à chaque émotion à l’époque.
par Richard le 24/01/2013 à 17:19. #
Oui, j’avais dix-huit ans. Il faisait vraiment froid dans ce train, surtout lorsqu’on avait le ventre vide. C’était la deuxième fois de ma vie que je voyais la neige. La première, c’était en 1962. C’était hier matin.
par Jacques Layani le 24/01/2013 à 17:25. #
A chaque fois que je passe vers la porte de Bercy sur le périphérique et que je tourne la tête, je me dis, il y a des photos à réaliser, c’est tellement étonnant cet enchevêtrement d’alignements (!).
Je me laisse absorbé et puis je divague sur ces trains qui partent, qui arrivent, je repense à une chanson de Claude François ‘Quand un bateau passe’.
Et je suis passé, je me transporte vers la porte suivante.
par B4rny le 24/01/2013 à 17:59. #
Le problème de ces gares, c’est qu’on s’égare si facilement …
Où mènent toutes ces voies, dis ?
Comment savoir si celle que l’on va suivre (par la force des choses … c’est écrit sur le billet et le tableaux lumineux … Train 5577, voiture 17, place 14B, voie 15) est bien celle qui nous faut !
Alors des fois, je reste planté là, sur le quai, sur un pont, à regarder partir ce fichu train 5577 …
Pffufffff … l’indécision, à tout bien réfléchir … ne me mène pas très loin. Vivement que la folie du chien me vienne
par Babou le 24/01/2013 à 23:48. #
« votre vengeance de m’avoir su un jour heureux » ?
Je ne comprends pas cette phrase. Je ne crois pas qu’il y ait tant de gens que ça qui veulent se venger des gens heureux. En tout cas je n’en ai jamais rencontré. Ou alors je voyage dans la vie avec un voile devant les yeux ?
par nathalie le 25/01/2013 à 21:49. #
Tu as donc très bien compris cette phrase
Je n’ai pas dit qu’il y en avait tant, des gens comme ça. Simplement, parfois, notre attention s’attarde malgré soi sur une personne au mal-être contagieux. Elle ne se venge pas forcément de son plein gré, comprenons-nous bien. Mais nous aurons beau essayer de lui transmettre un peu de notre propre joie de vivre, rien n’y fera et nous n’en serons que plus amers (pour elle + d’avoir échoué).
par Richard le 26/01/2013 à 16:44. #
Oui j’ai déjà ressenti ça, cette impossibilité de sortir de l’ornière des gens enfoncés dans leur malheur par leur propre disposition d’esprit.
par nathalie le 28/01/2013 à 10:55. #
toujours ces gens… et nous?
par le bourdon masqué le 5/02/2013 à 19:43. #
C’est terrible ce destin de rails qui ne se toucheront jamaiss … et puis il y a les rails qui n’ont plus d’utilite, comme celles « croises » aux Butte Chaumont l’autre jour. Triste destin ou seul l’equilibre compte encore.
Une photo qui peut etre lourde de sens.
par Therese le 27/01/2013 à 23:33. #