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les disques de ma vie : The Beatles – Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band

les disques de ma vie : The Beatles – Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band

sergent pepper'sPagnol est né sous le Garlaban couronné de chèvres. Moi c’est sous les gabardines mordorées des Beatles. Quelques jours après la parution de cet album tutélaire, à l’orée d’un Summer Of Love qui me tape encore sur la tête. Merci papa, les Beatles ont enchanté mes jeunes années. Et alors même que je n’y avais jamais vraiment pris garde. Ils faisaient partie de la déco, entre le tabouret tam-tam orange et le papier peint à gros motifs géométriques. Leurs refrains coulaient de source, me fondaient dans l’oreille comme des odes à la vie, ou des hymnes à la joie. A la limite, ce n’était pas de la musique. Plutôt des fenêtres grandes ouvertes par lesquelles je laissais entrer le soleil, la blondeur de ma petite voisine et l’odeur de vanille. Douze ans après Sgt. Pepper’s, une monitrice de colo écrivait All You Need Is Love sur mon bermuda en jeans. Le Summer of Beatles ne s’est jamais consumé, mon amour des mélodies-trampolines non plus.

Je n’ai eu conscience du génie de McCartney et Lennon qu’à l’âge de vingt ans, épris d’une faim musicale extrême et forcément nostalgique, les années 1980 seyant peu à mes oreilles en quête de sens. Et c’est surtout parce que mon père n’aimait pas tant Sgt. Pepper’s que Revolver ou A Hard Day’s Night (il le jugeait un peu trop cérébral) que j’ai commencé par ce CD-là. En 1987 donc, le label EMI ressortait l’album, remasterisé dans son emballage cartonné rouge. Et ce fut, dès les premières notes, un retour sur le chemin du Petit Poucet. Toutes ces mélodies qui avaient traversé mon enfance éclosaient à gros bouillons entre mes tympans rosis. Je troquais le souvenir imparfait de ces refrains pour leur vérité stéréophonique. Il y a peu de moments aussi intenses dans la vie comme celui où l’on caresse enfin les pavés sur lesquels on a longtemps marché.

On a déjà tout dit sur Sgt. Pepper’s et des musicologues creusent encore l’humus tiède. Dissèquent ses mélodies à double ou triple fond, ses contorsions hédonistes, sa langueur indienne, ses innovations ex abrupto. Les balbutiements tristes de l’orgue qui lance Lucy In The Sky With Diamonds, l’écriture complexe sous l’ingénuité des refrains de With A Little Help From My Friends et de Fixing A Hole, les lampes bleues et roses de la grande roue de For The Benefit Of M. Kite, l’exégèse dramatique de A Day In A Life. Ah oui, A Day In A Life, cette chanson qui m’effrayait un peu quand j’étais gamin, et qui a démultiplié son écho quand j’ai dû me faire à ce monde. C’est ça, Sgt. Pepper’s, une grande foire où tout ricoche, s’épanche, s’élève et rebondit, une fanfare pour Alice In Wonderland, jusqu’au moment où le lapin blanc nous presse d’aller lire les journaux.