mes albums 2012 (juste avant la fin)

C’est l’heure des bilans. Sanguins, politiques, musicaux. 2012 auréola mes oreilles d’orbes dorés dont voici, dans le désordre : Black Elk : Sparks. Je ne sais pas grand’chose de ce quatuor, mais la soie grège de leur musique instrumentale dévide la mélancolie avec un bucolisme touchant, qui me rappelle parfois les jours heureux de Penguin Café Orchestra (fantastique collectif anglais qui officia entre classique, médiévisme, électro et dada à l’aube des eighties). http://www.youtube.com/watch?v=xTldM7sG79Q Chris Cohen : Overgrown Path. Il  y a bien un Chris Cohen qu’on voit dribbler sur la pelouse du Notthigham Forest, mais celui-là jongle avec les mélodies. Et de quelle manière ! Un pied en territoire Kinks (Monad), quelques orteils chez Robert Wyatt (Inside A Seashell, comme un Sea Song après le ressac) et la tête dans les nuages : la jolie voix aérienne de Chris Cohen n’est pas pour rien dans le charme de son album, tout en nuances moirées que des écoutes répétées irisent encore. Goaaaaal ! http://www.youtube.com/watch?v=u9rISKHf2js Mark Eitzel : Don’t Be a Stranger. Lui, je l’ai connu à travers son groupe American Music Club, qui fit mes soirées d’étudiant arc-bouté sur ses cours d’analyse financière (parce que je ne suis pas à une contradiction près). Grand songwriter, pourtant/donc méconnu hors de son micro-continent fait d’herbes folles et d’asphalte amer, Mark Eitzel aligne toujours des chansons assez parfaites, un rien paresseuses, d’un classicisme ébréché par un je-ne-sais-quoi de désespoir. La faute aux analystes financiers, sans doute. https://www.youtube.com/watch?v=DO6xJS5QNbw Grizzly Bear : Shields. Dense, touffu, instable, à rebours de la pop lustrée du précédent (Veckatimest, carton plein de 2009), le nouveau Grizzly Bear ne vend pas facilement sa peau. C’est pourtant un vrai bonheur musical, qui complète judicieusement la collection de cavalcades psyché entamée chez les Flaming Lips et secoue les draps ensommeillés de Midlake. http://www.youtube.com/watch?v=bteY_fs3Y18 Pinback : Information Retrieved. Une pop foncièrement addictive, parce qu’aiguillée par une rythmique implacable et remuée partout d’entrelacs guitare-voix au service de mélodies imparables, californiennes (comprenez parfois limite crétines, à cause du soleil, des vagues et tout ça) mais pas trop. (en regardant après coup la page Wikipedia du groupe, je vois écrit « entrelacs », c’est donc un mot consubstantiel de Pinback)https://www.youtube.com/watch?v=XV7PmyLaBhs Mount Eerie : Clear Moon. Sur cette paroi de claviers granitiques, un seul musicien, Phil Elverum, qui dévisse en mélodies folkeuses, rêveuses, gazeuses. Vignettes lo-fi à la beauté terrassante et insaisissable, d’où surgit ici une voix féminine, là une guitare menaçante : introduction parfaite pour cette propéthie maya qu’on ne sait plus ni craindre ni espérer. Quelques mois plus tard, l’artiste a sorti un autre album, Ocean Roar, que je n’ai pas encore écouté. https://www.youtube.com/watch?v=khrAhOrSZQc Neil Halstead : Palindrome Hunches. Le genre est couru depuis que Nick Drake s’est cassé les jambes mais la recette fonctionne ici à plein : toutes guitares sèches dehors, piano velouté en embuscade, violon épars, et cette voix fauve, un peu barbue, qui raconte des histoires à dormir sous un grand chêne écorcé vif. http://www.youtube.com/watch?v=Q8brjvcOK2A Nits : Malpensa. Pour leur 25e ouvrage, les vétérans néerlandais se font témoins d’un monde en équilibre précaire (à l’image de Man On A Wire, hommage au funambule Philippe Petit qui traversa le ciel entre les Twin Towers). Après deux albums enlevés, les Nits ont posé leur poésie minimaliste sur le rebord de mélodies fugaces et entêtantes, où le vide entre les notes devient couleur, vertige, sens caché. Ce n’est plus de la pop, mais une expression qui emprunte ses subtilités à des territoires variés, electro, world, musique sérielle, fourmillant de détails en arrière-plan (au casque, Malpensa déroule une spatialité savante), tout en restant très accessible. https://www.youtube.com/watch?v=6jYHoFZJ8R0 Scott Walker : Bish Bosch. Gamin, j’écoutais les bluettes enluminées des Walker Brothers sur les 45T de mon père. Quarante ans plus tard, le Scott « Walker » Engel des sixties tourne toujours ici, même si plus très rond. Poreux au malheur, tenté par les gouffres, l’ex blondinet crooner s’est mué au fil des désastres en chantre acharné de l’agoraphobie mondiale. Quoique moins claustro que The Drift paru en 2006, Bish Bosch reste une oeuvre terrifiante, indescriptible, qui concasse à peu près tous les styles avec une cruauté d’autant plus violente à éprouver qu’éminemment humaine. https://www.youtube.com/watch?v=2Ih7KzKLLWA Lost In The Trees : A Church that Fits our Needs La fille sur la pochette n’est peut-être pas ton genre mais dedans, tout est vraiment très beau. Des bouffées mélodiques du premier Guillemots, des cordes comme s’il en pleurait, des failles effarées, des climats cinématographiés, la BO idéale d’une fin d’année perdue dans une généalogie givrée, quand on ne sait plus trop sur quel pied danser. https://www.youtube.com/watch?v=X9MoKKuvrvo       Ils pourraient faire le onzième de la liste (mais je n’ai pas le temps de vous en parler) : – Rich Aucoin : We’re All Dying to Live. (500 musiciens invités pour cette meringue-party canadienne !) – Frank Ocean : Channel Orange. (oh oui! Grand disque) – Beach House : Bloom. – Stephan Eicher : l’Envolée. – Godspeed you! Black Emperor : Allelujah! Don’t Bend! Ascent ! (bruitiste, furieux, épique) – Tindersticks : The Something Rain. – Hidden Orchestra : Archipelago. (valeur sûre du nu-jazz qui en envoie se rhabiller) – Jens Lekman : I Know What Love isn’t. (prix 2012 du Morrissey suédois et jeune) – Chromatics : Kill For Love. (version vintage de Beach House) Et dans vos oreilles, c’était comment 2012?

mes disques de l’année 2011

Onze parmi une trentaine. Ca pourrait encore évoluer d’ici Noël mais l’essentiel est là.

Metronomy – The English Riviera : Largement plébiscité dans les différents classements, c’est aussi mon album de l’année, mon caipirinha mentholé, ma sucette au caramel, mon Steely Dan en gelée – sans risque de faire monter le cholestérol, grâce à une science démoniaque du son juste.

Deaf Center – Owl Splinters : Signée d’un duo norvégien, ma (fausse) B.O. de l’année, renversante de beauté néoclassique. Où piano grêle et cordes se disputent un éjaculat du crépuscule pour féconder en violence impalpable.

Herion – Out & About : Un trio italien qui oeuvre près des précédents, cherchant la texture vespérale, aux confins de la musique de chambre (sans la robe du même nom) et de l’ambient. (album sorti dans les derniers jours de 2010)

Beirut – The Rip Tide : Faussement cheap et fragile, le troisième opus de Beirut est aussi son meilleur. Les mêmes bonnes recettes pop balkanico-low-fi des précédents, mais avec un peu plus de retenue, de respiration, d’ouverture.

St. Vincent – Strange Mercy: Elle, je l’aime. Et puis c’est tout.

Jay-Jay Johanson – Spellbound : Toujours assez fan de la mélancolie plaintive de l’esthète suédois, qui désarticule le trip-hop au profit d’une élégante élégie jazz, où le fantôme de Chet Baker s’invite à rôder entre les cliquetis électro.

Kurt Vile – Smoke Ring For My Halo : Un folk-rock perdu dans une brumeuse réverb’, sorte de Neil Young climatique avec un sens velvetien de la fatigue. Sensation dusty road de l’année.

http://youtu.be/kpg6bSETZaw The Ho Orchestra - The Spoon River Project : Prenez 4 ou 5 musiciens hollandais (Nits passés et présents pour la plupart), le pianiste suisse Simon Ho et des chanteuses scandinaves, et vous obtenez le plus improbable combo de folk européen, au sens géopolitique du terme.

Wilco – The Whole Love : Retour en forme pour le groupe de Jeff Tweedy (après deux albums plus inégaux), avec des morceaux gonflés de guitares et une écriture pleine de trouvailles.

The Horrors – Skying : Le meilleur album des Smiths depuis la mort de Ian Curtis.

Farewell Poetry – Hoping For The Invisible To Ignite : Un collectif français qui distille son idéal spleen dans le post-rock cinématographique. Une belle découverte.

Concert de l’année : Patti Smith à Grenoble (ne serait-ce que pour les vingt dernières minutes en tee-shirt).

J’ai aussi prêté mes tympans à quelques histrions de la variété française : Alex Beaupain – Pourquoi battait mon coeur ; Jean-Louis Murat – Grand Lièvre; Johnny Hallyday – Jamais Seul; Hubert Fournier – La Maison de Pain d’Epice.

Horreur de l’année : le dernier Bénabar, non?

les disques de ma vie : peter gabriel (sans titre, 1980)

L’arrivée de la chaîne stéréo dans la famille fin 1979 a donné un coup de vieux à tous les disques dont je m’étais nourri durant l’enfance. Mieux, le tuner intégré au bel objet disposé sous la télé allait m’ouvrir des horizons musicaux insoupçonnés, en particulier grâce à deux émissions, Feed Back et Loup-Garou, diffusées le soir sur France Inter. J’ai oublié comment le gros bouton noir cerclé d’argent m’a conduit jusqu’à la bonne fréquence, peut-être le hasard, peut-être des indications paternelles. Toujours est-il que je me suis pendu au casque pendant une bonne année, happant à peu près tous ces bruits étranges et merveilleux qui passaient chez Bernard Lenoir et Patrice Blanc-Francard, entre post-punk et pré-new wave, période ô combien féconde pour cette musique qui ne me lâcherait plus d’un sommeil.

De tout ce fatras radio-sonique, c’est d’abord Peter Gabriel qui a émergé. A l’époque, je ne savais rien du bonhomme, pas même qu’il avait été le frontman d’un vieux groupe de hippies cathos. Mais je restais complètement ébahi par les tempos martiaux et les grincements synthétiques de ses chansons qu’il portait à bout d’une voix malade. Lenoir diffusait même des versions en allemand, qui accentuaient à la fois l’étrangeté de la musique et son amicalité (je fus germanophone avant d’apprendre l’anglais).

Le 20 septembre 1980, la tournée de Peter Gabriel passait par Grenoble, à l’Alpexpo, la salle juste en face de l’immeuble où nous habitions alors.  Je me souviens très bien de ça : j’étais dans le parc en bas de chez nous avec mon père, nous promenions notre chien (Voyou, un corniaud aussi têtu qu’affectueux comme tous les corniauds) et je regardais pensif les spectateurs affluer par petites grappes. Mon père m’avait demandé si je voulais aller au concert. Je lui avais répondu « non, je ne connais pas assez », par pudeur alors que je vénérais déjà le bonhomme. Ce devait être un samedi soir parce qu’il y avait l’émission Numéro Un Michel Sardou à la télé.

Quelques semaines plus tard, j’assumais tout. J’achetais mon premier numéro de Best, avec ma nouvelle idole en une et un article de six pages signé François Ducray et je me faisais offrir par ma grand-mère ce troisième album de Peter Gabriel avec sa pochette dégoulinante. Il y a des moments-clés dans la vie d’un passionné de musique. Des albums décisifs, qui vous mettent en rupture avec vous-même et vous révèlent en même temps, vous font soudain grandir, comprendre, aimer. Comme cette première fois où j’ai posé le saphir dans le sillon du morceau d’ouverture, Intruder. Pris d’emblée entre cette batterie sans cymbale et la guitare faussement désaccordée, emmené par cette voix rampante qui se rapproche et finit par occuper tout l’espace (« intruder come and he leave his mark ») et laissé suspendu au sifflotis morriconien de la conclusion.

Tout l’album est traversé par ce mystère dont je me draperais moi-même. On n’est jamais aussi bien habillé que par la musique qu’on aime. Et j’aimais ces mélodies lunatiques et claustrophobes, frappées de percussions noires et tressées de claviers blancs, servies froides avec la crème anglaise de l’époque (des gens de The Jam, Wire et XTC). Pendant longtemps, mon morceau fétiche toutes tendances confondues resterait l’assez révolutionnaire Biko, passé et repassé jusqu’à l’exaspération familiale. A la question maintes fois scandée « Mais c’est quoi cette musique de sauvage? », j’ai maintenant la réponse : la bande-son de mon incursion dans l’adolescence.

Presque deux ans après, dans la cour du lycée Mounier, je rencontrais Violaine, elle avait été au concert que j’avais raté. Avec tous les détails que je lui soutirais, je finirai par me refaire le set. On se brouillera après la sortie du quatrième album de Gabriel, qu’elle trouvait trop mou (en fait, elle virait punk tardive). Je suis resté très fan une dizaine d’années. Après quoi, le musicien s’est pris pour Gandhi et Steve Jobs réunis, pondant tous les quinze ans des albums pour les ingénieurs en physique des matériaux et le Parti Travailliste, tout en faisant les poches d’une World music qu’il avait pourtant si bien servie en 1980. I don’t remember, I don’t recall…

 

les disques de ma vie : Les Who, les Kinks, les Stones et les Trashmen

Ces vinyls, et des tas d’autres de cette époque, ils ne m’appartiennent pas. Ils sont et resteront à mon tout jeune père, avec ses histoires à lui gravées dans les sillons. Mais la magie de la musique, c’est que chacun peut y coller son truc. Et même dans celle qu’on ne choisit pas complètement, dans ces décibels d’emprunt, on trouve de quoi ronger. Et là, pour moi, ce n’était pas le frein, mais plutôt un os, bien garni de moelle. Ces quatre quarante-cinq tours forment tout bonnement la pierre angulaire de mon apprentissage wock’n’woll. Oui, bon, le rock ne s’apprend pas. Il s’inocule. Il s’impose, soit. On se révèle à lui aussi. Avec My Generation, une dizaine d’années après sa sortie, je me suis révélé casseur, turbulent, insaisissable et teigneux. Les Who, qui le croirait aujourd’hui hein, ont pissé la parfaite BO de mes colères enfantines. Le plateau de fromage qui passe par la fenêtre au milieu du repas de famille. Le cousin enfermé dans le placard à balais avec la clé dans le vide-ordures. Ma propension à balancer des claques aux filles que je trouvais moches. This is my generation, baby. Je me souviens qu’une malencontreuse tache de colle sur les sillons de la chanson faisait scratcher un peu plus la voix bégayante de Roger Daltrey. L’accident merveilleux, qui donne au morceau un supplément de bordel. Pardon, de confusion sonore. Sur le petit Teppaz blanc de la famille, avec le haut-parleur intégré dans le couvercle, j’enchaîne Johnny avec tous ces fous. Je me berce à la nonchalance de Ray Davies. Les Kinks, c’est classe et précieux, un peu distant et distingué. J’adorais leur coupe de cheveux, leurs chemises à jabot. J’avais même cru que c’était eux qui jouaient les Anglais dans le film de Lautner Ne Nous Fâchons Pas. L’enfance a ses histoires bien à elle. Je me laisse surtout happer par les maléfices qui s’échappent de la Gibson Les Paul de Keith Richards. Hé, il porte mon prénom en bandoulière, je suis presque un guitar hero déjà – je ne le serai jamais, gros gros dépit. Un soir, mon père me raconte le sombre destin de Brian Jones. Le lendemain, je crucifie le blondinet au stylo Bic rouge, avec la mention « mort drogué » sur la photo de la pochette. Les Stones me soufflent une idée de la vie sombre et sale, sûr que plus tard, bientôt, comme eux, j’apprendrais à « jouer avec le feu« . La ritournelle au clavecin m’intrigue. Je trouve ça déjà désuet, comme un relent aigre de souvenir. Les Stones, avec ce 45T, vont aussi me jeter sur la piste de la mélancolie, le truc dont j’abuserais éhontément à l’heure d’éponger les hormones. Mais le truc frappadingue, c’est les Trashmen. Comme des Beach Boys (qu’à l’époque je laisse complètement de côté) qui auraient rêvé des plages sans jamais sortir du garage, les mains noires de cambouis. Surfin’ Bird, c’est déjà le pogo dans ma chambre de gosse, les poings qui martèlent l’armoire, le lit converti en trampoline, ma mère que je mine, le frérot que je tarabuste. Les boules puantes dans le bureau de poste, les pompiers qu’on alerte parce qu’on a senti du gaz. Ma manie de démonter tous les jouets qu’on m’offre, un tournevis assassin à la main (et je n’ai jamais réussi à planter un clou depuis). Ces Trashmen sont tellement moches qu’à défaut de leur foutre des claques, je m’amuse à les défigurer sur la photo de la pochette. Je leur colle un prénom au pif (et j’ai tout faux, Steve, que j’écris Stew, ce n’était pas le chanteur mais le batteur). Leur chanson « Henrietta« , la 2e de la face A, me fait rigoler rien qu’au titre, en plus d’être zozottée comme une chèvre : comment peut-on oser rendre hommage à une fille qui porte un prénom pareil? Presque quarante ans après les avoir découverts, Internet m’apprend que quoi? Les Trashmen existent toujours! Qu’ils écument les clubs à bière au fin fond de l’Oklahoma. Il y a même des vidéos d’eux sur YouTube et franchement, c’est une expérience que je regrette d’avoir tentée…
Précédents chapitres des disques de ma vie : ici, , ,  et  aussi.

la prudence

Col de Menée, Drôme, 30 avril 2011
C’est un vieux vertige, toujours le même. D’abord l’éblouissement spontané, la brûlure vive en dedans, et puis le tremblement à l’idée de dire, la peur de tomber, le dégoût du risque. Alors il la regardera vivre de loin, d’un mot, d’une trace, imaginera parfois son animalité au seuil de nuits pantelantes. Il restera là, toujours le même et un peu plus vieux.
Découvrez la playlist corolle avec Jon Hassell/Brian Eno

un deux mars

En 1991, j’ai vécu quelques mois à Clermont-Ferrand pour terminer mes études. Le 2 mars de cette année-là, je m’en souviens forcément, c’était un samedi. Il était pas loin de minuit, j’étais étendu sur mon lit dans la pénombre, le casque sur les oreilles avec RTL, qui diffusait les nouveautés rock. J’enregistrais en même temps sur des cassettes bleues TDK de 60 minutes à peu près tout ce qui passait chez Lionel Richebourg et Jean-François Johann, que je trouvais moins élitistes et snobs que Bernard Lenoir. A cette époque, où l’on parlait vraiment de rock indépendant, j’aimais surtout les La’s, les tout frais Blur, Ride, Field Mice et un peu moins My Bloody Valentine. A 23h38 RTL diffusait, je crois, un morceau de Teenage Fanclub. Au beau milieu de la chanson, jingle strident et une voix blanche qui annonce en bafouillant légèrement quelque chose comme « Nous apprenons la mort de Serge Gainsbourg ce soir à Paris. Le chanteur s’est éteint à son domicile rue de Verneuil ». La chanson a repris, j’ai laissé filer la bande jusqu’à la fin et j’ai passé le reste de la soirée à traquer l’événement d’une station à l’autre. C’était la deuxième fois en quatre ou cinq semaines que la radio me cueillait à froid. L’annonce des premiers tirs de la guerre du Golfe m’avait fait le même effet, stupeur et désolation. Depuis deux étés et la parution de l’intégrale de Gainsbourg à Gainsbarre, nous l’écoutions en boucle en vacances, en Espagne. Précisément en jouant au tarot ces débuts d’après-midis derrière les volets, en ruminant nos tequila-gin-get-vodka, notre kérosène, de la nuit. Le départ de Gainsbourg a coïncidé avec la vraie fin d’une insouciance, même si ce mot ne m’a jamais vraiment caractérisé. Mon grand-père disparaissait quelques mois après, la bande de copains de vacances se disloquait par trop d’alcool, trop de je t’aime moi non plus, et puis j’allais moisir sous les drapeaux à la rentrée. Aux armes et caetera. (et votre deux mars quatre-vingt-onze, vous vous en souvenez?)

les disques de ma vie : The Bee Gees – Spirits having flown (1979)

BeeGeesSpiritsHavingFlown Il y eut cet été 1976, caniculaire et cathartique, mes tours de chant sur la plage, le premier baiser avec la langue et les doigts, et les trois ou quatre juillets suivants, auréolés dans ma mémoire d’un même rougeoiement intense, celui-là même qui mange la moitié de la photo kitschissime de la pochette. Pour illustrer cette période hédoniste, joyeuse et légère (disco en un mot), j’aurais pu choisir aussi Rod Stewart (Blondes Have More Fun), mais le talent mélodique des frangins dépassait l’Ecossais de deux barbes, au moins. En public, je moquais la voix caprine de Barry Gibb, son falsetto trafiqué dans les synthés ne pouvait dignement escorter mes élans pré-pubères et je participais activement à la rumeur selon laquelle ces trois gugusses s’étaient fait raccourcir euh… les cordes vocales pour pousser si haut la note – à torse déployé. « Musique de tapette, hé, remettez-moi Johnny ! » Pourtant, il me fallait reconnaître un peu plus tard qu’une partie de mon éducation sensuelle revenait à une bonne moitié des chansons de cet album. Fatalement les plus moites d’abord : Too Much Heaven, Reachin’ Out et Stop (Think again) joueraient comme des vasodilatateurs tout en m’inspirant quelques traits romantiques saxochromés bon teint. Sans rien comprendre (mais va savoir) à son texte foutrement kamasutresque, j’aimais surtout Love You Inside and Out  (Te faire l’amour sens dessus dessous, t’aimer bien en dedans et bien en dehors, oh oui chérie), qui me faisait entrevoir le monde comme une grosse partouze élevée à la sangria depuis la Citroën GS familiale (c’était le temps des mini-cassettes Dolby). Et puis le très machiste I’m satisfied, dont le rebond vocal du chorus bordé de basse ventrue m’inspirait autant que ses trompettes turgescentes, à coup sûr l’anti Satisfaction des Stones. En revanche, je détestais la dernière ballade, ce chétif Until, suspendu dans sa fausse harpe synthétique. Fin inaboutie, indéchiffrable pour un enfant dont l’horizon se bornait au sourire bronzé de ses parents, jeunes, magnifiques, comme heureux. Les Bee Gees et moi, ce fut une histoire contrariée. Depuis la Fièvre du Samedi Soir, je faisais mienne leur solarité triomphante – comme on s’enduisait de crème au beurre pour les concours de bronzage sur les plages catalanes. Je repoussais en même temps leurs débordements pileux et leurs suspectes facéties vocales. Dès l’année suivante, d’ailleurs, on échangea les parasols contre les parapluies : l’été 1980 fut particulièrement pourri. Le disco gonfla l’eau des rigoles et les Bee Gees s’étiolèrent dans les bourrasques de la tramontane new-wave. Ce n’est qu’en 2003 que j’ai daigné rouvrir l’album souvenir, osant plonger dans une intégrale pleine de charme et d’ennui. L’année suivante, la chanteuse Feist reprenait Inside and Out. Marquée elle aussi par ces grosses mélodies habiles dans le sens du poil.

les disques de ma vie : Songs In The Key Of Life – Stevie Wonder

swonderVous avez passé la nuit avec elle dans un appartement qui semblait flotter au-dessus de la grande ville. C’est le matin, vous êtes descendu chercher les croissants dans la rue baignée de soleil. Le monde luit d’un éclat neuf autour de vous, tout est beau, doré, presque estival, la crise n’a jamais existé pour personne. Elle vous attendait impatiemment avec ce CD dans le lecteur et vous avez continué à réinventer le monde avec en oubliant l’eau du thé sur le feu. Songs In The Key Of Life est un double album (21 titres) cosmique et terrestre, orange et lait, lourd et léger comme un matin d’amour après une nuit d’amour. Porté de bout en bout par des mélodies qui coulent leur source tel le miel infusant dans les larmes (Joy Inside My Tears). Souvent sensuelles et surtout au-delà, trempées de ce-je-ne-sais-quoi de mystique et d’odorant, fleur, prière et chair mélangés. Stevie Wonder a dû les écrire en pleine transfusion d’amour lui aussi, célébrant la vie telle qu’elle aurait pu devrait toujours battre: coeur ardent. A quelques dizaines d’années de là, cet album était réduit à l’état d’une mini-cassette noire (une TDK ultra-chrome dont le boîtier s’ouvrait latéralement d’une pression sur un clapet rouge) qui tournait en boucle dans l’autoradio familial. A dix ou onze ans, on peut difficilement s’emparer dans ses moindres contours d’une musique aussi gigantesque, pop-soul béate et quasi religieuse sertie dans un son énorme par des musiciens d’exception (George Benson, Herbie Hancock, ces rondes et chaudes pointures). Pourtant, des fulgurances universelles comme Pastime Paradise, As ou Another Star m’offraient déjà quelques lueurs à suivre pour éclairer mes horizons plus tard. Je n’arrivais pas encore à comprendre pourquoi mon père répétait que sur Love is in need of love today, la miraculeuse mélopée qui impose cette arche de merveilles dès son orée, Stevie Wonder « pleure d’amour ». Qu’il soit pleinement rassuré aujourd’hui.

les disques de ma vie : Sladest – Slade

slade_sladest_19731Ca se passait généralement à la fin de l’hiver. Chaque année à la même époque, je faisais une grippe, une rhino, une rougeole. Ces jours où je restais au lit, c’était immanquable, mon père m’offrait un disque. Je guettais la charnière février-mars avec une ferveur non dissimulée pour compléter ma collection de Johnny. Sauf qu’un jour de 1973 ou 1974, ce sont ces quatre gugusses qui déboulèrent dans ma chambre. Vous imaginez la tête du gamin de six ans, qui défait fébrilement le paquet en pensant à son idole et qui découvre ça… « Il n’y avait plus de Johnny chez Chardon (l’un des deux disquaires du village, NDLR), tu vas écouter, c’est très rock, c’est très bien aussi », fit mon père, avec l’assurance d’un médecin qui essaie de vendre sa potion.  « Il n’y avait plus de Johnny », comme on dit « Il n’y avait plus de pain à la boulangerie ». Allais-je pour autant combler mon appétit? Mes oreilles s’en souviennent, mes yeux aussi. Je ne suis pas sûr d’avoir apprécié tout de suite ce wock-‘n’woll là, mais j’ai été amusé de voir mon vieux géniteur de 25 ans se déchaîner comme un fou quand il jouait et rejouait Get Down And Get With It, le genre de hard-boogie qui crame les pâquerettes. L’énergie qu’il mettait à taper du pied en imitant la guitare me remit  d’aplomb plus vite que les années précédentes. Et puis il y avait aussi Coz I luv you sur cette compile, une semi-douceur aux accents irlandais, avec son solo de violon électrique et son final choral. L’excipient doucereux pour faire passer la sauce glam-rock un tantinet rustre. Slade a été ma première incursion, tout à fait fortuite, dans le rock boum-boum jiwiiiiz. Un accident plus heureux qu’il n’y paraît : ce groupe m’avait fait toucher du petit doigt le riff roboratif et puis aussi une certaine idée de l’excentricité anglaise, fut-elle en version pécore. Il m’aura pourtant fallu six ou sept ans encore pour revenir, de mon propre chef cette fois, à des choses aussi primaires, british et dézinguées. Hey, Johnny n’était pas encore mort.

quelques émotions de la semaine en attendant la suivante

Le Vilain est un film au relief modeste qui emporte l’adhésion grâce à quelques épisodes particulièrement déjantés et emballés dans la musique délicieuse de Ray Conniff et des Trashmen. Merci Albert Dupontel, pour les poilades, et surtout pour cette scène du faux grabataire miraculé qui m’a plié en douze sur mon siège. J’attends maintenant de vous un film trash et radical porté de bout en bout par votre folie larvée, et qui refuserait la moindre concession au grand public. Un Bernie junkie, sans Catherine Frot, ce serait le rêve. Vincent Delerm à Grenoble, jeudi soir, au Grand Théâtre de la MC2, quoi qu’on pense des capacités vocales du garçon (on se gausse bien de ce qu’on veut, mais c’est souvent parce qu’on est incapable de cerner le propos d’un artiste), c’était superbe. Un décor de vieux cinéma, où se pressent les fantômes de Tati, Truffaut, Woody Allen et autres Lelouch, et qui permet à Delerm d’égréner ses vignettes scénaristiques en forme de chansons aux mélodies ciselées et aussi d’interpréter quelques drolatiques saynètes. Coup de chance, j’ai pu lui tenir la causette cinq minutes après le concert, nous avons évoqué Jean Rochefort, le chant du pouillot fitis et nous sommes restés dans une interrogation partagée : qui a dit « Le cinéma c’est la vie »? L’écrivain et scénariste François Bon a consacré une note à ma trajectoire bloguesque sur son tellement indispensable site, le Tiers-Livre. C’est très touchant, de se savoir lu à la fois par des pseudos sans visage et en même temps par des gens dont on est particulièrement admiratif. On n’imagine jamais qui on peut atteindre quand on poste ses petites notes. La magie du réseau sensible, ténue et donc d’autant plus précieuse.

Prefab Sprout, Flaming Lips et The Nits : combat pop

Ils ne sont pas nés de la dernière pluie mais leurs créations continuent de faire le beau temps de la pop. D’Angleterre, des Etats-Unis ou de Hollande, trois groupes cultissimes bercent cet automne de langueurs pas monotones. prefGénie de la mélodie esquinté par un destin souffreteux, Paddy McAloon is alone. Son groupe Prefab Sprout est en léthargie avancée, mais une maison de disques a eu la bonne idée d’enjoliver la feuille de suivi médical avec un album oublié de 1993. Candi(de) dès le titre, « Let’s change the world with music » ressemble à un fondant au chocolat – plutôt blanc d’ailleurs : une croûte légère (des claviers d’époque, à émietter sous une dent pas trop regardante) cache une chair chaude et veloutée, aux parfums sucrés et entêtants. Je veux bien échanger toute la carrière solo de ce roudoudou de Brian Wilson (et mettez aussi Mika tout au fond du sac pendant qu’on y est) pour quelques caramels de cet album, dont Music is a princess et sa sublime cavalcade d’écume et de glucose. flamJ’ai découvert les Flaming Lips au bout de la précédente décennie avec l’immense « The Soft Bulletin », un OVNI pop qui alignait les comptines psychédéliques encombrées de cordes lunaires et autres glockenspiels. Depuis lors, la bande à Wayne Coyne n’a cessé  de me faire planer. « Embryonic » délaisse les chemins guillerets des précédents opus au profit de l’ expérimentation, touffue sans être ardue, dense sans être barbante. S’il est impossible de démêler l’écheveau sonore à la première écoute, on ne peut que se réjouir de la cohérence saturée de l’album et de son parti-pris foisonnant. En surmontant sa claustrophobie, on découvre au milieu du chaos des trésors secrets de mélodies, grêles efflorescences en fugaces cortèges. La prise de risque de l’année, récompensée par un Top 8 US. strawAprès plus de trente ans d’existence et une bonne vingtaine d’albums, les Nits n’en démordent pas. Sur la platitude désolée de leur pays, ces Hollandais ont érigé une oeuvre pour le moins originale,  gloriette bricolée au fond du jardin des Beatles (versant George Harrison), où les ombres ployantes de Leonard Cohen et de Dylan viendraient siroter un fumant thé vert. Artisans de l’intime, dépouilleurs de notes, les Nits dénouent leur mélancolie septentrionale (l’émouvante trilogie Distance, Departure, Return) et une fantaisie tout à trac (Nick in the House of John, La Petite Robe Noire, Bad Dream) le temps de ce très beau « Strawberry Wood », fourré de guitares floconneuses, de rythmes fins et d’amples harmonies vocales. A découvrir, s’il est encore temps, à Paris le 7 décembre à l’Alhambra.

les disques de ma vie : Rivière… Ouvre Ton Lit – Johnny Hallyday

riviereDécouvert chez mon oncle quelques années après sa sortie, ce trente-trois tours me faisait peur. Le fond noir, le bandeau, l’épaule nue et la barbe d’un Johnny de même pas 26 ans, ses lèvres gercées, et à l’intérieur (parce qu’en ces temps on ne lésinait pas sur les pochettes), une photo de lui parmi ses musiciens, tous grimés comme des vampires de carnaval, les yeux vagues dans la lumière blafarde et vaporeuse, en disaient long sur l’ambiance de ces temps défunts. Au verso, Johnny sur un tout petit cliché façon bout de pelloche (et pourquoi cette flèche avec un C rouge ?), planqué derrière de grosses lunettes noires, ne me rassurait pas davantage. A coup sûr un objet de sorcellerie, un machin maléfique, à considérer avec la plus grande circonspection. Fan inconditionnel de Johnny Hallyday durant les douze premières années de ma vie, je me suis longtemps tenu à distance de ce disque menaçant. Je ne l’ai écouté que rarement et par brèves tranches, d’une oreille prudente, à la fois curieux et inquiet, jamais tout à fait rassuré. Un album sans nom qui s’ouvre par un titre tel que Rivière… Ouvre ton lit et se poursuit par Voyage au pays des vivants, ça impose d’entrée les tons et le climat, oppressants et sulfureux, d’un style difficile à déchiffrer par mes chastes oreilles. J’ai mis du temps pour y revenir, quand ma découverte du rock d’outre-manche m’intima l’ordre de traquer tout ce qu’avait touché Jimmy Page. Il se trouve que le prince noir de Led Zeppelin figure parmi les guest stars de l’album, assurant la lead guitar sur trois titres. Depuis quelques années déjà, Hallyday fricotait avec la crème anglaise, s’escrimant à transgresser son statut d’idole yéyé reléguée derrière Adamo et le voilà posant un gros son qui ferait date. J’en vois qui rigolent mais il faudra quand même reconnaître qu’aucun chanteur français avant lui n’avait fourni une telle touffeur, un rock-blues aussi moite. Avec au milieu des textes d’une amphigourie hallucinatoire (« Le jour de ma naissance un scarabée est mort/Je le porte autour de mon cou ») quand ils ne reflétaient pas la contestation ambiante en mode narquois «(« Hey, appelez-moi le chef de rayon, j’suis pas d’accord/Ma mère m’a offert ce monde/ Et moi je n’en veux pas »). Flanqué de deux compagnons de route inspirés, Mick Jones et Tommy Brown (qui s’essayèrent à écrire des choses pour Françoise Hardy à la même époque), Hallyday avait aussi convoqué Ronnie Lane et Steve Marriott, les deux manches d’un groupe de rock-blues, Humble Pie, découvert lors de ses multiples virées à Londres. Tout ça pour dire que si cet album maudit (sans vrai tube, il sera vite oublié au profit du single Que Je T’aime, sorti dans la foulée) n’est pas parfait (il contient évidemment une ou deux anomalies stylistiques, lorgnage mal corrigé vers la variété flower-power), je garde un plaisir coupable à le ressortir de temps en temps de sa gangue d’onyx. Pour me rappeler que Johnny me faisait peur autant qu’il me fascinait, en témoin bien assisté de ce que le rock charriait alors de plus venimeux. De toutes façons, tous les historiens vous le diront, 1969 fut la meilleure année pour le rock. Johnny, qui était encore rocker à cette époque (ça durera encore deux ou trois ans, avant que le fisc ne l’oblige à devenir rentable) ne pouvait que réaliser son meilleur album. Les disques de ma vie, 1ere partie.

les disques de ma vie : The Beatles – Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band

sergent pepper'sPagnol est né sous le Garlaban couronné de chèvres. Moi c’est sous les gabardines mordorées des Beatles. Quelques jours après la parution de cet album tutélaire, à l’orée d’un Summer Of Love qui me tape encore sur la tête. Merci papa, les Beatles ont enchanté mes jeunes années. Et alors même que je n’y avais jamais vraiment pris garde. Ils faisaient partie de la déco, entre le tabouret tam-tam orange et le papier peint à gros motifs géométriques. Leurs refrains coulaient de source, me fondaient dans l’oreille comme des odes à la vie, ou des hymnes à la joie. A la limite, ce n’était pas de la musique. Plutôt des fenêtres grandes ouvertes par lesquelles je laissais entrer le soleil, la blondeur de ma petite voisine et l’odeur de vanille. Douze ans après Sgt. Pepper’s, une monitrice de colo écrivait All You Need Is Love sur mon bermuda en jeans. Le Summer of Beatles ne s’est jamais consumé, mon amour des mélodies-trampolines non plus. Je n’ai eu conscience du génie de McCartney et Lennon qu’à l’âge de vingt ans, épris d’une faim musicale extrême et forcément nostalgique, les années 1980 seyant peu à mes oreilles en quête de sens. Et c’est surtout parce que mon père n’aimait pas tant Sgt. Pepper’s que Revolver ou A Hard Day’s Night (il le jugeait un peu trop cérébral) que j’ai commencé par ce CD-là. En 1987 donc, le label EMI ressortait l’album, remasterisé dans son emballage cartonné rouge. Et ce fut, dès les premières notes, un retour sur le chemin du Petit Poucet. Toutes ces mélodies qui avaient traversé mon enfance éclosaient à gros bouillons entre mes tympans rosis. Je troquais le souvenir imparfait de ces refrains pour leur vérité stéréophonique. Il y a peu de moments aussi intenses dans la vie comme celui où l’on caresse enfin les pavés sur lesquels on a longtemps marché. On a déjà tout dit sur Sgt. Pepper’s et des musicologues creusent encore l’humus tiède. Dissèquent ses mélodies à double ou triple fond, ses contorsions hédonistes, sa langueur indienne, ses innovations ex abrupto. Les balbutiements tristes de l’orgue qui lance Lucy In The Sky With Diamonds, l’écriture complexe sous l’ingénuité des refrains de With A Little Help From My Friends et de Fixing A Hole, les lampes bleues et roses de la grande roue de For The Benefit Of M. Kite, l’exégèse dramatique de A Day In A Life. Ah oui, A Day In A Life, cette chanson qui m’effrayait un peu quand j’étais gamin, et qui a démultiplié son écho quand j’ai dû me faire à ce monde. C’est ça, Sgt. Pepper’s, une grande foire où tout ricoche, s’épanche, s’élève et rebondit, une fanfare pour Alice In Wonderland, jusqu’au moment où le lapin blanc nous presse d’aller lire les journaux.

while my guitar…

Je réécoute énormément les Beatles en ce moment. Comme un besoin de ressourcement, en attendant la sortie imminente des nouveaux albums de quelques-uns de leurs dignes héritiers (Prefab Sprout, The Nits…). Ce soir, je pense en particulier à George. Harrison. Le plus gentil des Beatles, discret, humble et généreux, qui a publié dès 1970 le plus bel album qu’aucun autre Fab Four n’aura réussi à faire en solo. « All Things Must Pass », un vrai chef-d’oeuvre de finesse, aurait dû porter George Harrison aux nues éternelles mais la fête fut gâchée parce qu’au tribunal on jugea que la chanson « My Sweet Lord » ressemblait trop à une autre chanson d’un autre groupe. On dit qu’Harrison ne se remit jamais vraiment de ce procès, qui brida sa créativité jusqu’à la fin de sa courte vie. A croire que le bonheur ne s’accomplit pas.  Qu’une ombre guette toujours, prête à s’étaler sur les sourires, décidée à freiner les plus beaux élans.

c’est en septembre

Au tournant de l’été, on danse sur les souvenirs cueillis sous le gai soleil. Ou bien on s’attarde sur une feuille roussie dans les premières fraîcheurs du matin. Votre septembre à vous, vous le ressentez comme ça ? Ou bien comme ça ? Ou encore comme ça ?

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