à propos des ruptures (encore)

bouleaux
On s’est pris à imaginer la vie comme un long fil de laine qui se déroule vers l’infini devant soi. Une vie où les joies et les succès un à un s’agrègent et cimentent l’avenir au soleil toujours le même. Pareille illusion néglige imprudemment les coups du sort et les choix à opérer, les mutations et le désordre des astres.

Des tournants, des pertes, des chagrins non seulement brouillent ou déforment les perspectives rectrices, ils explorent aussi notre aptitude à surmonter cette imprévoyance qui fait le sang des gens bêtement heureux. Les ruptures ne sauraient pourtant confirmer l’allure dramatique du destin. Même brutales ou tempétueuses, elles ne nous défont de nous-mêmes. Les ruptures ne brisent que nos premières certitudes, et d’abord celle qui nous soufflait bien à tort que nous n’étions pas seul au monde. Affronter une rupture ressemble alors à un exercice de lucidité. L’enjambement des ruptures tient d’un sport aux règles délicates, parfois compliquées, mais au score final sans appel : « Je suis seul, mais je suis encore ici ».

Provoquées ou subies, les ruptures font étinceler d’une couleur particulière les années qui les portent. J’ai vécu des grandes ruptures, parfois confluentes, millésimées comme des vins de mémoire. Il y a aussi les petites ruptures qui fendillent les lèvres à notre insu, sur le rebord des jours bus à grandes lampées. Chaque seconde qui passe glisserait même la menace d’une rupture, si on les écoutait toutes chuinter la chanson du vide. Autant de ruptures finalement plus durables que les continuités, et vitales le plus souvent, pour qui sait les consommer – avec modération, si possible.
(texte publié dans sa première version le 28 mai 2009)

Photo : massif de Belledonne, septembre 2016

2 thoughts on “à propos des ruptures (encore)

  1. Les ruptures nous scellent. Emplissent autant que dévoilent les vides dont nous sommes faits et sans lesquels nous ne sommes qu’une masse sans fond.
    Il faut de l’air pour voler, du plomb pour équilibrer les ailes, l’humain est un curieux animal, une mécanique perpétuellement en apprentissage.
    Je le redis, tant qu’il y a de nouveaux messages, de nouvelles tempêtes, de nouvelles douceurs, c’est que la vie ne nous lâche pas, pas encore. Encore des encore, et si des tunnels, encore une perception de lumière on ne sait où.
    Jusqu’au dernier souffle, j’aime à la penser. Je m’y prépare chaque jour, posant les cailloux.
    Laure

  2. Rupture définitive
    Arrivera ce qui arrivera
    Le tort de céder bon
    Devant des larmes vives
    Car bien du temps passé
    A la survivre la vie
    Tant de refus de rompre
    Deux essais rattrapés

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