figure de la dissidence

libellule

Neurothemis sp., Gede Halimun national park, West Java, juillet 2013
Les forêts grouillent, infusent, rugissent, bruissent, palpitent de toutes parts, mais on ne sait jamais vraiment d’où viennent ces mouvements ni qui les commande. L’immensité des forêts dépasse la raison, déborde nos croyances et conteste notre autorité constructive. L’architecture des profondeurs verdoyantes répond à des signaux qui nous demeurent invisibles. On ne pourra jamais bâtir une ville avec la complexité organique d’une forêt, dans son miraculeux équilibre des forces et des flux, avec ses percolations infinitésimales, son temps qui se perd, ses créatures improductives, qui vont où elles veulent, aiment à discrétion, sans se soucier de performance.

le serpent pour la racine

python réticulé
Python réticulé (Broghammerus reticulatus), Halimun, West Java, juillet 2013
En me baissant pour ramasser le bois de l’hiver, j’ai pris le serpent pour la racine. Sans faire attention, je me suis saisi d’une masse glaciale et glissante au moment même où je croyais avoir trouvé la souche sincère qui me protègerait du froid. Bête humide et boueuse, qui m’a attiré à elle dans l’effet de sa surprise. Une pompe aspirante en somme, toute d’un muscle creux orné d’écailles dures comme l’écorce. Sans me laisser le temps de réagir, le serpent s’est enroulé autour de mon bras. Sifflant bientôt ses sermons fangeux au-dessus de ma tête, il m’a mis plus bas que terre. Je vis maintenant sans ciel ni lumière, tout au fond de son trou. Je ne vois plus les saisons passer, je grelotte jour et nuit. Je vis aux crochets de son venin, menacé par sa sentence létale : la peur que ce serpent inflige fait de la vie une horrible tristesse.

perles à rebours

baies de Sorbier des oiseleurs (Sorbus aucuparia) et Amanite safran (Amanita crocea), Belledonne, Isère, septembre 2013

« Je me blottissais là.



J’avais comme un frisson

Quand j’entendais mon souffle.

C’est là que je connus

Le vrai goût de moi-même;

C’est là que fut moi seul,

Dont je n’ai rien donné. »

(Jules Romain, Odes et Prières)

la cassure

indice de présence du Castor d’Europe sur un affluent du Drac à 630 mètres d’altitude, Vercors, Isère, mai 2013
  Travailleur à l’abattage, le castor fait feu de tout bois. Sa puissance incisive s’érige le long du torrent en totems à la pointe de l’art. Quand il fait mine de tailler des crayons, ça dégomme!

« La chanson d’un dadaïste qui avait dada au coeur fatiguait trop son moteur qui avait dada au coeur

l’ascenseur portait un roi lourd fragile autonome il coupa son grand bras droit l’envoya au pape à rome

c’est pourquoi l’ascenseur n’avait plus dada au coeur

mangez du chocolat lavez votre cerveau dada dada buvez de l’eau » (Tristan Tzara, chanson dada)

ta planète, ton coeur

Grenoble et le Grésivaudan depuis les collines de Domène (Isère), avril 2013
  Les paysages se lisent comme l’âme collective. Ils sont le reflet de nos vies qui s’en imprègnent plus qu’à leur tour. Le relief, d’abord, façonne l’imaginaire. Ainsi une haute muraille calcaire accélérant subitement le coucher du soleil coupe court aux épanchements romantiques, tout en attisant la curiosité : mais que se cache-t-il donc là-bas derrière ? Si la mer baignait Grenoble, on peut parier que nous aurions troqué notre passion scientifique contre un désir d’immensité artistique. De toutes parts l’horizon escamoté par les cimes aux lignes comme des courbes de Gauss invite plutôt à calculer de nouveaux repères : plongeon dans le creuset d’un destin technologique pour dépasser l’oppression alpine. La géologie implacable contraint à la rationalité là où les agitations écumeuses évaseraient à l’infini les contemplations et la créativité. Et puis il y a la traduction de notre époque dans la refondation du décor. Le lardage de la vallée en peupleraies et champs de maïs trahit nos cupidités, ou nos négligences. La géométrie d’une plaine remembrée ne saurait satisfaire l’amoureux des vies qui s’enchevêtrent. Elle témoigne aussi de la transformation du paysan en gestionnaire avisé, tandis qu’en s’élevant sur les premiers paliers de la montagne, on sème encore la patience et le respect dans la terre. Quelques arbres cinquantenaires, derniers mausolées de notre ancienne campagne, encouragent cet artisanat besogneux, voué à disparaître. Car si l’on prend de la hauteur pour cultiver à l’abri du temps, on s’isole, on se retranche d’un monde qui n’attendra personne. La vitesse à laquelle le paysage change renvoie à la vitesse à laquelle nous apprenons à vivre hors saisons. Saisons qui n’existent d’ailleurs plus tellement : trois jours après ces photos prises sous vingt-huit degrés, la neige bouleversait le paysage.
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