hyène de vie

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Hyène tachetée (Crocuta crocuta), vers Skukuza, juillet 2014
Fendre les glaciers:

« Dans un système mondialisé, il n’y a plus de face-à-face possible, plus d’ennemi déclaré, plus de territoire à conquérir. Le système est allé trop loin. De sorte qu’il finit par se détraquer et se dévorer en sécrétant une forme de corruption interne. Pas une corruption au sens moral, mais quelque chose comme une déconstruction de l’ensemble, le terrorisme étant la métaphore violente de cette tension irréductible au système. » (Jean Baudrillard, philosophe)

Découdre la nuit:

« Oui, l’amour est une illusion. Les gens interprètent des phénomènes biologiques. » (Lucy Vincent, neurobiologiste et consultante pour l’industrie pharmaceutique)

Reprendre du dessert:

« Dans la tribu des Iyau en Nouvelle-Guinée, une voyelle peut avoir huit sens différents selon la hauteur de ton sur laquelle elle est émise. Un léger changement dans cette dernière convertit le mot de la langue Iyau signifiant belle-mère en un autre mot signifiant serpent. » (Jared Diamond, biologiste évolutionniste)

noms d’oiseaux

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Trogon narina (Apaloderma narina), Wilderness, Eastern Cape, août 2014

Mouette de Sabine, Moineau de Nelson… Soucieux d’immortalité, les naturalistes ont assez souvent donné leurs noms aux oiseaux qu’ils ont découverts. A titre d’exemple, le savant américain Spencer Fullerton Baird vole depuis plus de 150 ans avec un Bécasseau et un Bruant (avec un Tapir aussi, mais on ne peut pas tout à fait parler de Tapir volant). Même chose avec l’Italien Franco Bonelli, qui s’est carrément payé un Aigle. Sans doute pour compenser une existence cacochyme : souffrant de rachitisme, Franco Bonelli mesurait 1m37, soit trente centimètres de moins que l’envergure du rapace.
L’ornithologue allemand Christian Brehm a quelque peu modifié ces dispositions testamentaires. En 1857, ses deux fils Alfred Edmund et Reinhold Bernhard découvrent avant lui une nouvelle espèce d’alouette dans les steppes du Maghreb. Se sentant outrageusement doublé par ses rejetons, Christian Brehm décidera quand même de nommer l’oiseau, en lui attribuant non pas son patronyme, mais le prénom de… sa fille. Ainsi fut créé le Cochevis de Thékla. Ce qui est certes beaucoup moins difficile à porter que le Cochevis d’Alfred Edmund et Reinhold Bernhard, mais qui sonne aussi comme une manière de couper le sifflet à ses deux fils.
Quant à ce joli Trogon narina, hôte discret des forêts d’Afrique, l’histoire de son nom relève carrément d’une rumeur adultérine qui persiste encore de nos jours. C’est un certain James Stephens qui a décrit l’espèce en 1815, mais ce dernier s’est amusé à cafter : Narina serait tout bonnement le prénom de la maîtresse de l’explorateur François Levaillant. Un sacré cumulard d’ailleurs, ce François-là aussi, qui s’est offert pas moins de six noms d’oiseaux du monde entier. Dont un Coucou.

l’espérance

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Buffle d’Afrique (Syncerus caffer), Addo Elephant, août 2014
« L’espérance », « l’espoir », des mots rebattus dans les campagnes électorales ces jours-ci. La politique est-elle une affaire d’espérance, d’attente pieuse et de conversion à cette autre forme béate d’inanité? L’espoir que l’on brandit ici, c’est encore un baîllon pour gouverner à l’aveugle et à moindres frais, dans une relation sado-masochiste qui flagelle l’action collective. Qui veut bien s’adonner à l’espérance, cet alcool distillé par les prélats de l’ordre établi? Invoquer l’espoir et l’espérance, comme s’en remettre encore au ciel, à celui qu’on nous barbouille depuis des lustres, pour nous clouer encore à la promesse de l’au-delà. L’espoir est un mensonge qui fait foi dans le dos.
« Loin d’encourager le changement, l’espoir éteint les révoltes. Il rend tolérable la servitude et facilite la résignation. L’espoir naît de la tristesse tant et si bien que renoncer à lui, c’est se guérir d’elle. » (Raphaël Enthoven)
In memoriam :
« La longue révolution nous achemine vers l’édification d’une société parallèle, opposée à la société dominante et en passe de la remplacer; ou mieux, vers la constitution de micro-sociétés coalisées, véritables foyers de guérilla, en lutte pour l’autogestion généralisée. La radicalité (…) est la garantie de toutes les libertés. » (Raoul Vaneigem, Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, 1963-65)
 

ça dépasse les cornes

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Rhinocéros blanc (Ceratotherium simum simum), Santa Lucia Wetlands, août 2014
Dès l’aéroport de Johannesburg, on est mis au parfum : un écran fait des défiler des images et des chiffres du grand massacre. Le 25 juillet 2014, 574 Rhinocéros avaient déjà été braconnés depuis le début de l’année. Le 18 août, on en était à 650. Finalement, ce sont, d’après les autorités, 1215 animaux qui auront été tués l’an dernier en Afrique du Sud, sur une population estimée à environ 20 000 bêtes. Un triste record, qui traduit l’intensité du trafic de ces cornes qui font soi-disant bander quelques richissimes Chinois. Lesquels feraient tout aussi bien de se ronger les ongles, puisque c’est exactement la même matière (de la kératine, qui a donné son nom latin à l’animal).

petit bleu

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Céphalophe bleu (Philantomba monticola), Dzinla forest, Kwazulu-Natal, août 2014
Certaines rencontres se produisent sans crier gare au cours d’un voyage, et c’est tout le bonheur de l’inattendu qui vous prend. Je n’avais pas imaginé me retrouver nez-à-nez avec cette minuscule Antilope (35 cm au garrot), que les bouquins décrivaient particulièrement farouche, en plus d’être nocturne. Ce cliché a pu être réalisé dans un patch de forêt primaire encerclé par la ville de Dzinla, juste avant la tombée de la nuit. Deux animaux se poursuivaient entre les arbres, peut-être se disputaient-ils un bout de sous-bois pour de futures noces. Leur attention toute entière ne semblait accordée qu’à eux-mêmes, au point qu’il me fut possible d’approcher l’un d’eux à moins de quatre mètres, en m’accroupissant derrière un buisson. Le téléobjectif a fait le reste, moyennant une sensibilité ISO poussée au maximum acceptable. La gueule tordue de l’animal suggère un état de colère ou d’excitation, impression renforcée par la fausse balafre sous l’oeil, en fait une glande odorante qui sert à marquer le territoire. Le bleu qui donne son nom à ce Céphalophe n’est pas usurpé : son pelage irise de cyan léger même dans la pénombre.

Un gnou à terre

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Gnou bleu (Connochaetes taurinus). Au fond, femelle de Grand Koudou (Tragelaphus strepsiceros), vers Olifants, juillet 2014

Lourde bête s’ébrouant dans le contre-jour d’une brûlante fin d’après-midi. Poussière dans la bouche, les yeux, le nez, tout au bout d’une route sans bitume où la fatigue croise l’aveuglement. Un gnou à terre, l’ingénue réflexion : un animal qui vacille avec si peu d’élégance et se vautre de tout son poids d’amertume peut-il rebondir l’instant d’après et retrouver grâce aux yeux de ses congénères?

l’heure du bain

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Manchots du Cap (Spheniscus demersus), Simon’s Town, août 2014
Pleins de joie bonhomme, ils se poursuivent sans relâche, jusque sous l’eau où leurs silhouettes fusent comme d’atomiques sous-marins de poche. A peine les vagues les rejettent-ils sur le sable, les voilà qu’ils replongent sous l’écume pour évoluer de plus belle en ballets saccadés. Prises de becs pour de faux, natation synchronisée et cabotinage : les Manchots font le spectacle près du Cap de Bonne Espérance, et à les voir s’amuser de la sorte parmi nous, on se dit que l’éden n’était pas si loin. Un instant notre culpabilité vis-à-vis du vivant s’émousse : cette Nature profuse existe encore, les animaux ne nous portent aucun grief. Notre présence ne les gêne pas, ils nous entraînent dans leurs sarabandes, nous adressent des sons amicaux comme sortis d’une vuvuzela. C’est la fête sur les rivages du monde. Et puis en cherchant dans les livres au retour, on apprend qu’il ne reste plus que trois colonies terrestres de Manchots du Cap. Leur famille est réduite à 50 000 membres, ils étaient 1,5 million au début du 20e siècle. Cette façon de cacher le drame de leur disparition en faisant comme si tout était comme avant n’en est que plus troublante.

getting down

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Guépard (Acinonyx jubatus), vers Satara, juillet 2014
Les animaux décrochent, on ne les regarde plus. Tombent comme des mouches de leur vacillant piédestal. Ouvrez la fenêtre : nulle hirondelle pour égayer le faubourg déshonoré. Ouvrez un livre : la Nature n’a plus droit de cité. Sauf peut-être dans les ouvrages de Rick Bass et de Jim Harrison, que personne ne lit. Que personne n’a le temps de lire, ni surtout coeur à découvrir. Le coeur? Mais où bat-il déjà? La conscience du vivant qui nous entoure se dilue par écrans interposés. Cette matière brillante qui nous reflète et nous absorbe en Narcisses pixellisés. Au rythme que les micro-processeurs imposent, nous allons nous désincarner. Et précipiter le désastre. Le Guépard n’est pas de taille à combattre cet univers indifférencié. Il rejoint le statut de bête curieuse. On va lui faire sa peau mouchetée. Il reste 10 à 15 000 Guépards dans le monde, d’après le Cheetah conservation fund, contre 100 000 il y a cent ans. Les experts ont programmé sa disparition à l’état sauvage d’ici 15 à 20 ans.  

fauve qui peut

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Lion (Panthera leo), Lower Sabie, 30 juillet 2014
L’image n’est pas d’une grande qualité technique, mais avec le recul de ces dernières semaines, son grain épais restitue assez l’impression de mystère du Lion apparu ce soir-là près du camp de Lower Sabie, au sud du parc national de Kruger. Comme le Léopard le lendemain, la bête s’est laissée approcher de très près, sans porter un seul regard en notre direction. Ils étaient même deux, marchant côte à côte sur le bord du chemin, clopin clopant.
Notre route croisera des lions à quatre reprises, bêtes régulières, presque prévisibles. A Mkhuze, une réserve au sud-est du pays, un Lion apparaîtra au moment même où d’épaisses broussailles nous avaient suggéré sa présence. Leur nonchalance systématique écornera quelque peu la réputation de « roi de la jungle ». Si dans notre imaginaire collectif le Lion se taille une part de seigneur, il ne semble pas peser si lourd dans l’immensité des paysages où il évolue. Peut-être faudrait-il se changer en antilope pour mieux saisir la puissance et la cruauté de l’animal?
 
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Karoo national park, août 2014

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Eléphants d’Afrique de savane (Loxodonta africana), Addo, août 2014 (cliquez pour agrandir l’image)

Sous leur poids le sol se dérobe et les buissons bruyamment s’effeuillent. Un cataclysme? Non. Les pachydermes jardinent sans fin les herbes de la rêverie. La magie de la Nature tient à cela : elle repousse plus verte, un peu plus loin, dans le sillage de leurs promenades digestives. Il n’y a qu’à suivre les éléphants au pas de gym, pour retrouver la mémoire terrestre à sa source d’argile.

Ces placides pachas rythment leurs jours avec les rituels du bain et de la conversation boudeuse. Debout dans la boue des mares, ils se saluent d’un signe amical qui ne trompe personne, remuent leurs oreilles parcheminées, et restent là. Ils attendent. Les éléphants n’en font pas des tonnes. Prudents, les autres animaux se tiennent à l’écart de leurs humeurs cacochymes.

Pas étonnant si leurs territoires en cent ans ont rétréci comme peau de chagrin : le temps des hommes n’est pas celui des éléphants. A l’heure où tout se concentre sous un pouce d’enfant, il n’y a plus de place pour ces convoyeurs de rimes.

sa part d’ombre

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Léopard (Panthera pardus), Skukuza, juillet 2014 – cliquez sur la photo pour l’agrandir

Il y peu d’occasions dans une vie d’approcher un Léopard à trois mètres, de nuit, en pleine brousse, sous des étoiles brillantes comme un lustre de Murano. Le regard ambitieux de l’animal en direction du téléobjectif tremblant, c’est une partie de silence qu’on est heureux de perdre en quatre ou cinq longues minutes : d’un regard dévidé comme le fil soyeux d’une araignée, le félin absorbe son contemplateur qui, ne sachant plus dissocier sa frousse de sa joie, reste planté devant lui comme s’il devenait, au mieux, son congénère, au pire sa proie. On oublie le guide armé derrière soi, on se débarrasse de sa défroque sociale : il n’y a plus dans ce duel sans parole que deux animaux pétrifiés, l’un par cette beauté magnétique qu’on dit cruelle (la fascination du danger), l’autre par la méfiance que suscite l’apparence d’un vieil ennemi… Ou par ce que j’ignore encore de notre propre espèce.

Une telle proximité avec l’intense vie sauvage africaine, déjà vécue en Namibie en 2003, s’est révélée quasi quotidienne en Afrique du Sud. Après des étés asiatiques plutôt décevants dans leur dimension naturaliste (un Vietnam qui mange ses oiseaux, une Indonésie qui massacre ses forêts), j’ai enfin renoué avec le foisonnement terrestre originel. Pour tenter de mieux cerner ce que nous sommes. Dans des paysages le plus souvent intacts, et auxquels les hommes semblent attachés, les grands animaux d’Afrique incarnent notre part d’ombre, la « rugosité désirante » de notre nature profonde, dans un terrifiant jeu de miroirs. Une question a pavé ma route : le monde survivrait-il au refoulement définitif de notre sauvagerie? Elle continue de faire son chemin ces jours-ci au milieu de la ville encombrée.

reprendre ses marques

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Zèbre de Burchell (Equus quagga burchelli), Kruger, juillet 2014

    24 jours et 24 nuits entre savane, désert et bord de mer

    6250 kilomètres parcourus de Johannesburg à Capetown

    12 parcs nationaux et réserves naturelles explorés

    Plus de 330 espèces d’oiseaux observées

    56 espèces de mammifères nommées

    Des milliers de sourires échangés

    Une piqûre de moustique en zone impaludée

    Nelson Mandela toujours vivant dans le coeur des Sud-Africains, et encore beaucoup d’attentes

    En bonus : le Swaziland et Dubai
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plus loup que toi tu meurs

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Isère, novembre 2013

Les réactions d’incompréhension et d’indignation se succèdent après l’autorisation d’abattre des Loups dans les Hautes-Alpes. Cette forme de traque éperdue d’un animal protégé jusqu’au coeur d’une zone elle-même protégée (le parc national des Ecrins) revêt un côté surréaliste. Elle démontre qu’il n’existe plus en France de territoire à vocation de préservation. Elle révèle aussi qu’il est donc possible de surseoir au statut de protection d’une espèce. Au passage, cette affaire du Loup fait tristement écho à celle des Bouquetins du massif du Bargy : la Ministre de l’Ecologie a la gâchette facile.

Les fauves sont maintenant lâchés. Par cette nouvelle cabale orchestrée contre lui, le Loup finit d’endosser son statut d’ennemi public numéro un, personnifié comme dans les contes de jadis, ce qui risque d’attiser encore la haine des éleveurs à son encontre. En même temps, le canidé s’érige en symbole martyr de cette vie fascinante que l’homme cherche maladivement à contrôler, réguler, calibrer, rogner… Sans jamais parvenir à la comprendre, sans surtout accepter la fragile complexité des relations qui sous-tendent la biodiversité.

Par cet abus de lâcheté, la classe politique réduit un peu plus sa crédibilité, faisant montre d’une incompétence grave face aux enjeux environnementaux. Là où le retour naturel du Loup en France aurait pu inspirer une modernisation des rapports que l’Homme entretient avec la Nature, il met la patte au contraire sur l’incapacité chronique de notre espèce à gérer harmonieusement son espace de vie. Encore un rendez-vous manqué pour la poésie du Monde.
 

un rêve d’été

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Mélitée sp., Drôme, 21 juin 2014
« Nous tournons le dos à la nature, nous avons honte de la beauté (…) Le monde a été amputé de ce qui fait sa permanence : la nature, la mer, la colline, la méditation des soirs. Il n’y a plus de conscience que dans les rues, parce qu’il n’y a d’histoire que dans les rues, tel est le décret. Nos philosophes ne contiennent rien que le non-sens ou la raison, parce qu’ils ont fermé les yeux sur le reste. » (Albert Camus, l’Eté, 1946)

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