melancholia pachydermata

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Eléphants d’Afrique de savane (Loxodonta africana), Addo, août 2014 (cliquez pour agrandir l’image)

Sous leur poids le sol se dérobe et les buissons bruyamment s’effeuillent. Un cataclysme? Non. Les pachydermes jardinent sans fin les herbes de la rêverie. La magie de la Nature tient à cela : elle repousse plus verte, un peu plus loin, dans le sillage de leurs promenades digestives. Il n’y a qu’à suivre les éléphants au pas de gym, pour retrouver la mémoire terrestre à sa source d’argile.

Ces placides pachas rythment leurs jours avec les rituels du bain et de la conversation boudeuse. Debout dans la boue des mares, ils se saluent d’un signe amical qui ne trompe personne, remuent leurs oreilles parcheminées, et restent là. Ils attendent. Les éléphants n’en font pas des tonnes. Prudents, les autres animaux se tiennent à l’écart de leurs humeurs cacochymes.

Pas étonnant si leurs territoires en cent ans ont rétréci comme peau de chagrin : le temps des hommes n’est pas celui des éléphants. A l’heure où tout se concentre sous un pouce d’enfant, il n’y a plus de place pour ces convoyeurs de rimes.

sa part d’ombre

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Léopard (Panthera pardus), Skukuza, juillet 2014 – cliquez sur la photo pour l’agrandir

Il y peu d’occasions dans une vie d’approcher un Léopard à trois mètres, de nuit, en pleine brousse, sous des étoiles brillantes comme un lustre de Murano. Le regard ambitieux de l’animal en direction du téléobjectif tremblant, c’est une partie de silence qu’on est heureux de perdre en quatre ou cinq longues minutes : d’un regard dévidé comme le fil soyeux d’une araignée, le félin absorbe son contemplateur qui, ne sachant plus dissocier sa frousse de sa joie, reste planté devant lui comme s’il devenait, au mieux, son congénère, au pire sa proie. On oublie le guide armé derrière soi, on se débarrasse de sa défroque sociale : il n’y a plus dans ce duel sans parole que deux animaux pétrifiés, l’un par cette beauté magnétique qu’on dit cruelle (la fascination du danger), l’autre par la méfiance que suscite l’apparence d’un vieil ennemi… Ou par ce que j’ignore encore de notre propre espèce.

Une telle proximité avec l’intense vie sauvage africaine, déjà vécue en Namibie en 2003, s’est révélée quasi quotidienne en Afrique du Sud. Après des étés asiatiques plutôt décevants dans leur dimension naturaliste (un Vietnam qui mange ses oiseaux, une Indonésie qui massacre ses forêts), j’ai enfin renoué avec le foisonnement terrestre originel. Pour tenter de mieux cerner ce que nous sommes. Dans des paysages le plus souvent intacts, et auxquels les hommes semblent attachés, les grands animaux d’Afrique incarnent notre part d’ombre, la « rugosité désirante » de notre nature profonde, dans un terrifiant jeu de miroirs. Une question a pavé ma route : le monde survivrait-il au refoulement définitif de notre sauvagerie? Elle continue de faire son chemin ces jours-ci au milieu de la ville encombrée.

reprendre ses marques

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Zèbre de Burchell (Equus quagga burchelli), Kruger, juillet 2014

    24 jours et 24 nuits entre savane, désert et bord de mer

    6250 kilomètres parcourus de Johannesburg à Capetown

    12 parcs nationaux et réserves naturelles explorés

    Plus de 330 espèces d’oiseaux observées

    56 espèces de mammifères nommées

    Des milliers de sourires échangés

    Une piqûre de moustique en zone impaludée

    Nelson Mandela toujours vivant dans le coeur des Sud-Africains, et encore beaucoup d’attentes

    En bonus : le Swaziland et Dubai
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plus loup que toi tu meurs

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Isère, novembre 2013

Les réactions d’incompréhension et d’indignation se succèdent après l’autorisation d’abattre des Loups dans les Hautes-Alpes. Cette forme de traque éperdue d’un animal protégé jusqu’au coeur d’une zone elle-même protégée (le parc national des Ecrins) revêt un côté surréaliste. Elle démontre qu’il n’existe plus en France de territoire à vocation de préservation. Elle révèle aussi qu’il est donc possible de surseoir au statut de protection d’une espèce. Au passage, cette affaire du Loup fait tristement écho à celle des Bouquetins du massif du Bargy : la Ministre de l’Ecologie a la gâchette facile.

Les fauves sont maintenant lâchés. Par cette nouvelle cabale orchestrée contre lui, le Loup finit d’endosser son statut d’ennemi public numéro un, personnifié comme dans les contes de jadis, ce qui risque d’attiser encore la haine des éleveurs à son encontre. En même temps, le canidé s’érige en symbole martyr de cette vie fascinante que l’homme cherche maladivement à contrôler, réguler, calibrer, rogner… Sans jamais parvenir à la comprendre, sans surtout accepter la fragile complexité des relations qui sous-tendent la biodiversité.

Par cet abus de lâcheté, la classe politique réduit un peu plus sa crédibilité, faisant montre d’une incompétence grave face aux enjeux environnementaux. Là où le retour naturel du Loup en France aurait pu inspirer une modernisation des rapports que l’Homme entretient avec la Nature, il met la patte au contraire sur l’incapacité chronique de notre espèce à gérer harmonieusement son espace de vie. Encore un rendez-vous manqué pour la poésie du Monde.
 

un rêve d’été

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Mélitée sp., Drôme, 21 juin 2014
« Nous tournons le dos à la nature, nous avons honte de la beauté (…) Le monde a été amputé de ce qui fait sa permanence : la nature, la mer, la colline, la méditation des soirs. Il n’y a plus de conscience que dans les rues, parce qu’il n’y a d’histoire que dans les rues, tel est le décret. Nos philosophes ne contiennent rien que le non-sens ou la raison, parce qu’ils ont fermé les yeux sur le reste. » (Albert Camus, l’Eté, 1946)

le bel âge

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Cantharide moine (Cantharis fusca) sur Renoncule, Chartreuse, Isère, mai 2014
Sept ans de bonheur pour le projet Ecolo-Info ! Lancé en mai 2007 par la journaliste Anne-Sophie Novel et une poignée de pionniers pas niais, Ecolo Info s’est rapidement imposé comme l’un des médias influents sur l’écologie et le développement durable. Fort d’une trentaine de contributeurs, le site d’information attire aujourd’hui plus de 2000 lecteurs quotidiens, sans compter près de 23 000 abonnés à la page Facebook. Ecolo Info organise aussi des événements réguliers ouverts à tous, comme cet apéro lundi 26 mai à Grenoble, à propos de l’alimentation bio et locale, au Clair de Lune, 24 rue Très-Cloîtres, à partir de 18h30. Papotages sur le potage et au-delà, les bons plans pour se nourrir intelligemment dans les parages.

revoir les girafes

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Pan Etosha, Namibie, août 2003
Sur les pages du passé que j’agrafe, il y a cette photo de girafes. Trois mammifères dans le désert, qui marchent à l’amble, ensemble, pour étancher quelle soif ? Leur dégaine dégingandée sur un rivage inachevé, trois girafes isolées, tombées en carafe, mais la migration décidée. Les animaux du silence s’élancent comme trois gracieux paraphes au fil des pages que j’attache. Les ai-je si longtemps shootés ? Sur la carte du géographe, l’endroit est à peine mentionné : les girafes passent et font le taf d’un passe-muraille mal peigné.

soleil paradoxal

soleil

Isère, avril 2014
« Ce n’était pas une abeille, en fait, c’était un éléphant comme Alice le constata bientôt, ce qui eut pour conséquence au prime abord de lui couper la respiration. « Faut-il que les fleurs soient énormes », pensa-t-elle ensuite, quelque chose comme des maisons dont on aurait enlevé le toit et auxquelles on aurait mis une tige, et quelle quantité de miel ils doivent faire! » (Lewis Corolle, non, Lewis Carroll, Alice au pays des merveilles)

figure de la dissidence

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Neurothemis sp., Gede Halimun national park, West Java, juillet 2013
Les forêts grouillent, infusent, rugissent, bruissent, palpitent de toutes parts, mais on ne sait jamais vraiment d’où viennent ces mouvements ni qui les commande. L’immensité des forêts dépasse la raison, déborde nos croyances et conteste notre autorité constructive. L’architecture des profondeurs verdoyantes répond à des signaux qui nous demeurent invisibles. On ne pourra jamais bâtir une ville avec la complexité organique d’une forêt, dans son miraculeux équilibre des forces et des flux, avec ses percolations infinitésimales, son temps qui se perd, ses créatures improductives, qui vont où elles veulent, aiment à discrétion, sans se soucier de performance.

le serpent pour la racine

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Python réticulé (Broghammerus reticulatus), Halimun, West Java, juillet 2013
En me baissant pour ramasser le bois de l’hiver, j’ai pris le serpent pour la racine. Sans faire attention, je me suis saisi d’une masse glaciale et glissante au moment même où je croyais avoir trouvé la souche sincère qui me protègerait du froid. Bête humide et boueuse, qui m’a attiré à elle dans l’effet de sa surprise. Une pompe aspirante en somme, toute d’un muscle creux orné d’écailles dures comme l’écorce. Sans me laisser le temps de réagir, le serpent s’est enroulé autour de mon bras. Sifflant bientôt ses sermons fangeux au-dessus de ma tête, il m’a mis plus bas que terre. Je vis maintenant sans ciel ni lumière, tout au fond de son trou. Je ne vois plus les saisons passer, je grelotte jour et nuit. Je vis aux crochets de son venin, menacé par sa sentence létale : la peur que ce serpent inflige fait de la vie une horrible tristesse.

© 2009-2014 - GEASTER

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