soleil

la fleur au fusil

Isère, printemps 2014

Porter son regard en haut pour suivre le vol d’un oiseau, s’émouvoir du bref dessin de ses ailes dans le ciel.
Baisser ses yeux, s’accroupir. Respirer la première jonquille au jardin qu’une abeille précoce viendra butiner tout à l’heure.
Accorder à ces vies qui ne sont pas nos vies, ces vies partout, monstrueuses, la bienveillance de notre regard. Car ces créatures portées par un élan qu’on dit irrationnel, d’une substance peut-être inconnue, ne sauraient nous effrayer plus longtemps. Comme nous, elles se débattent, dans le même chaos, dans cette compétition sourde ou avouée, mues simplement pour exister. Le passereau dans le ciel fuyait son prédateur, un faucon. La jonquille a évasé sa trompette pour accueillir l’abeille qui seule détient les clés de sa survie.
Un geste généreux, décentré, empathique, solidaire serait d’accepter toutes et chacune de ces vies dans leur instant à elle. Sans changer leur cours, se laisser prendre par leur beauté dont elles ignorent tout elles-mêmes, et que nous n’ignorons que trop souvent. Et puis les laisser à leurs luttes secrètes – nous avons bien assez des nôtres.

oronge

calendrier 2015 des champignons

Amanite des Césars (Amanita caesarea), Drôme, octobre 2015

Profitant de ce que la mécanique terrestre nomme habituellement la saison morte et à la demande de certains lecteurs et néanmoins amis, j’ai grappillé un peu de temps pour dresser le calendrier de nos cueillettes de champignons de l’année 2015. Ces paniers concernent les départements de l’Isère, la Savoie, la Drôme et des Hautes-Alpes.

La liste ci-dessous concerne uniquement les espèces consommées. Parmi elles, trois découvertes gustatives, inscrites en gras. Mention spéciale au méconnu Tricholome à pied squamuleux, débusqué en chênaie thermophile, au puissant parfum de poivre et au goût de… concombre frais. Le Pied-de-Mouton blanc, longtemps assimilé à l’espèce classique par la plupart des auteurs, s’en distingue par une délicate saveur de poire et une amertume plus prononcée chez les exemplaires matures.

1. Agaric des jachères (Agaricus arvensis) : 31/10
2. Amanite des Césars, Oronge (Amanita caesarea) : 10/10 > 24/10
3. Amanite safran (Amanita crocea) : 26/09
4. Bolet châtain (Gyroporus castaneus) : 10/10
5. Cèpe d’été (Boletus aestivalis) : 10/10 > 24/10
6. Cèpe de Bordeaux (Boletus edulis) : 21/08 > 24/10
7. Cèpe tête-de-nègre (Boletus aereus) : 10/10 > 24/10
8. Chanterelle cendrée (Craterellus cinereus) : 3/10
9. Chanterelle de Fries (Cantharellus friesi) : 20/06
10. Chanterelle en tube (Cantharellus tubiformis) : 29/08 > 3/10
11. Chanterelle jaunissante (Cantharellus lutescens) : 11/07 > 8/11
12. Chanterelle violette (Gomphus clavatus) : 29/08
13. Girolle (Cantharellus cibarius) : 20/06 > 21/10
14. Guépinie en helvelle (Guepinia rufa) : 31/10
15. Hygrophore blanc-de-neige (Hygrophorus niveus) : 31/10
16. Hygrophore de mars (Hygrophorus marzuolus) : 12/04 > 25/04
17. Hygrophore des prés (Hygrophorus pratensis) : 31/10
18. Lactaire délicieux (Lactarius deliciosus) : 10/10 > 8/11
19. Lépiote étoilée (Macrolepiota konradii) : 10/10
20. Lépiote mamelonnée (Macrolepiota mastoidea) : 10/10
21. Morille conique (Morchella conica) : 11/04 > 23/05
22. Morille vulgaire (Morchella vulgaris) : 1/04 > 1/05
23. Morille blonde (Morchella esculenta) : 1/04 > 1/05
24. Morillon semi-libre (Morchella gigas) : 11/04 > 23/05
25. Mousseron (faux-), Marasme d’Oréades (Marasmus oreades) : 16/05
26. Pézize veinée (Disciotis venosa) : 1/04 > 17/04
27. Pied-Bleu (Lepista nuda) : 31/10
28. Pied-de-mouton blanc (Hydnum albidum) : 10/10 > 8/11
29. Pied-de-mouton roussissant (Hydnum rufescens) : 11/07 > 19/12
30. Pied-de-mouton, Hydne sinué (Hydnum repandum) : 20/06 > 24/10
31. Tricholome à pied squamuleux (Tricholoma atrosquamosum) : 24/10
32. Tricholome petit-gris (Tricholoma terreum) : 31/10 > 8/11
33. Trompette de la mort (Craterellus cornucopioides) : 5/09 > 19/12
34. Verpe de Bohème (Verpa bohemica) : 4/04 > 18/04

Absents du panier cette année : Cèpe des pins, Coulemelle, Mousseron de la Saint-Georges, Rosé des prés.

Ce calendrier n’aura de réelle valeur qu’en le comparant à ceux qui suivront – et éventuellement à ceux des saisons antérieures, pour peu que j’arrive à rassembler mes notes. Grosso modo, l’année 2015 se situe dans la bonne moyenne des quinze ou vingt dernières années. Elle a été marquée pour la troisième année consécutive par de très belles poussées de Girolles durant l’été et le début de l’automne, saison traditionnelle pour cette espèce qui redoute le froid.

En raison d’un premier printemps trop sec et chaud, les Morilles vulgaires n’ont pas fait long feu, mais les chocs thermiques successifs du mois de mai ont produit d’intéressantes récoltes de Morilles coniques en altitude. Après un joli pic fin août, les Cèpes de Bordeaux ont rapidement disparu des sapinières de montagne. Leurs cousins B. aereus et aestivalis se sont relayés en deuxième partie d’automne dans les forêts caducifoliées de la Drôme, en quantités moyennes. Enfin, il faut noter la date très tardive des dernières Trompettes de la Mort, qui signe un automne et un début d’hiver atypiques.

L’anomalie climatique qui s’est prolongée a d’ailleurs permis à des espèces printanières de réapparaître dès fin décembre en certains coins de France (Morilles dans le Jura, Hygrophores de mars en Savoie) tandis qu’il se ramassait encore ces jours-ci des Cèpes dans le Var et le Sud-Ouest. Que nous réservera 2016? Mon petit doigt dans le vent tiède me dit ce soir de fin janvier que nous ne sommes pas au bout de nos surprises.

equilibre

sauve-toi

L’Estartit, Espagne, décembre 2015
Fin d’une année dépouillée de tout idéal. La plus brûlante, et les météorologistes ne sont pas les seuls à l’avoir mesuré. Se souvenir alors de Walter Benjamin, juif de Berlin exilé, qui fit des quarante-huit années de sa vie un passage hors du temps. Il aima les femmes et les villes, dit-on, et écrivit beaucoup sur la société des hommes. Critique d’art, historien, Benjamin résuma sa méfiance vis-à-vis de la violence cachée de l’Etat, qui « étend de manière arbitraire son pouvoir sur les individus », en des phrases fulgurantes comme des comètes, avalées dans la nuit noire du spleen.
Faire briller ces phrases au hasard d’une lecture tombée là. Retenir en vrac qu’il n’accorda jamais sa confiance à un parti. Surtout pas à la social-démocratie, « embourbée dans ses contradictions et ses mensonges humanistes », pas plus qu’à aucune révolution, qui ne peut être à la hauteur des enjeux dont elle se réclame. Tiens, selon Walter Benjamin, seule « la violence a le pouvoir de détruire la violence ». Est-ce pour cela qu’il s’est donné la mort, en septembre 1940, à la frontière franco-espagnole? C’est toujours très romantique, une frontière, surtout au bord de la mer. On annonce l’arrivée du froid début janvier.
Map to the stars

map to the tears

feuille de Tremble (Populus tremula), massif de Belledonne, Isère, octobre 2015

« Si nous avions suffisamment de force

pour bien serrer un morceau de bois,

il ne resterait entre nos mains

qu’un peu de terre.

Et si nous avions plus de force encore

pour écraser avec toute notre énergie

cette terre, il ne nous resterait

entre les mains qu’un peu d’eau.

Et s’il était possible aussi

de comprimer l’eau,

il ne resterait alors entre nos mains

rien du tout. »

(Apre monde, Angel Gonzalez)

les grands départs

elephant-2

Addo Elephant, Eastern Cape, août 2014

Cherchant la vérité ailleurs, ou plutôt s’efforçant de l’oublier, les pérégrins se déplacent d’un univers clos à un autre. Les pieuses familles suivent les itinéraires fléchés, où le mot « liberté » rutile sur des pancartes lumineuses. L’heure de la retraite ambulante a sonné, retraite horizontale, imperturbablement pendulaire d’une année à l’autre. Une mer étale et tiède, un peu plus tard au bout des goudrons en surchauffe, comblera le ravin béant de notre condition affreusement humaine. Distraction foncière qui vaut peut-être mieux que cette lucidité, pourvoyeuse de vertige et de mélancolie sans fin.

« Rien ne te mène autant que l’illusion! » (Ibn « Atâ » Allâh, Sagesses)

je me souviens des fleurs (2)

nigritelle

Nigritelle noire (Nigritella rhellicani), Belledonne, Isère, juin 2015

De ces Nigritelles, discrètes dans la masse végétale du plateau d’Emparis de juillets incendiaires, de leurs pyramides purpurescentes sur les rases pelouses du Valgaudemar. Je me souviens de ma dévotion pour les respirer, agenouillé dans l’herbe pieuse, posant avec précaution mes narines sur leur épi pour m’étourdir de leur vanille. Nigritelles ô combien odorantes, parfum de rose bonbon, baume boum-boum au coeur à mi-course entre deux escarpements, havre de senteur idéale. Orchidée-force qui me recharge par simple contact olfactif, Orchidée qui voudrait aussi me retenir de ses doigts tentateurs, aux crochets desquels l’été serait plus intense et épais comme le sang.

 

je me souviens des fleurs (1)

tulipe

Tulipe sauvage (Tulipa sylvestris), Vallon de Combeau, Vercors, mai 2015

Des Tulipes sauvages du Queyras, du côté de Saint-Véran, de celles de Chartreuse, parmi les dernières Morilles, tout près des Mouflons. Des flambeaux de Tulipes encore, sur le Vercors, les Hauts-Plateaux, les flamberges du vallon de Combeau, dans ces mois de mai toujours triomphaux. Chaque printemps, les fleurs font rejaillir, plus vives, les couleurs d’un sentiment ancien. En montagne, nous ne sommes que de passage, mais les fleurs, pas même délogées par les longs mois de neige, renaissent à chaque fois au même lieu, téméraires, opiniâtres. Et le coeur est comme elles, enraciné ailleurs qu’en nos corps en fuite, pulsant la même sève céleste, imperturbable aux bourrasques assignées, s’acharnant, cadeau de notre histoire dans le vent qui à peine l’effleure.

harmonia mundi

pissenlit2

détail d’une aigrette de Pissenlit sp. (Taxacorum sp.), Vercors, Drôme, mai 2015

Soumis aux contre-alizés, l’infini petit monde résiste grâce à la bienveillance des poètes. Dans la lumière de leur hampe, il se déplie encore, fleur poussant ses fleurs, par-delà les galaxies descellées. La Terre, vue du ciel de la prairie, ressemble à l’iris effrangé d’un oiseau dans son nid de sommeil. Qu’ombre et pluie malmènent ses plumes, le chagrin est fertile : il en germera toujours un printemps.