merdaret

rupture conventionnelle

Il y a dans la vie de chaque personne des moments de vraie joie, assez pour suggérer de poursuivre l’aventure de vivre. De la même façon, nous sommes tous confrontés à des périodes de doute et de tristesse, à de profondes remises en cause. Ces moments surviennent en particulier quand l’édifice patiemment construit avec les personnes aimées, dans un cadre professionnel, amical ou amoureux, s’éboule du plus haut point. Ces moments-là nous soufflent alors qu’il n’y a peut-être jamais eu d’édifice, que la bâtisse n’était qu’une fragile représentation mentale, pas plus que les êtres que l’on choyait n’y ont vraiment habité.

soleil couchant

Personne ne nous doit rien : nous l’apprenons un matin où les mouvements d’affection dirigés vers autrui se heurtent soudain au vide. On avait cru à l’indéfectible, nous voilà à affronter comme une injustice un choix différent, un autre engagement. Dans la relation quotidienne, le contrat est susceptible d’être dénoncé à chaque instant. Et pourtant nous continuons de vivre dans le mirage de la solidité des liens. Peut-être pour la bonne cause : c’est précisément l’illusion de la permanence qui nous tient debout et nous fait avancer (vers quoi est une autre question).

mures-et-champignons

Ce n’est pas tant le vide après la perte d’une relation professionnelle ou d’un amour qui nous ébranle, mais plutôt le flou brutal jeté sur nos convictions. Et sur la fidélité qu’on s’était promise à soi. Car les autres, durant leur présence à nos côtés, ont conforté notre personnalité. Dans les yeux de celles et ceux qui nous ont admiré, nous avions le sentiment d’accéder à la personne que nous souhaitions être. Quand ils ne sont plus là, c’est beaucoup de soi qui s’enfuit aussi. La vie est un effort permanent, sur soi, vers les autres, et surtout un effort pour réussir à se contenter simplement de ce qui passe.

rupture

A quelques mètres de moi, au moment même où j’écris ces lignes, passe une nuée d’hirondelles. Il y en a peut-être une cinquantaine, comme autant d’années que j’ai vécues sur cette Terre. Je distingue parfois leurs petits yeux noirs brillants et m’émeus de tant de grâce légère. Je ne réussirai pas davantage à m’en approcher, et encore moins à les suivre. Je dois me contenter d’admirer à distance le spectacle éphémère qu’elles m’offrent, ce beau matin de fin d’été dans le théâtre minéral d’une montagne qui, elle aussi, aura un jour disparu.

permanence du vide

Images : Belledonne et les Sept-Laux (Isère), 10-11 septembre 2016

brumevillage

L’an brume des vieilles collines

Au-dessus de la vallée de la Dourbie, Haut-Languedoc, janvier 2016

Joie par-ci, joie par-là. Il y a quelque chose d’artificiel à se revendiquer d’une perpétuelle joie – sans compter le réflexe pathologique qui consiste à prouver aux autres une émotion feinte à soi. Contraindre son coeur à la réjouissance l’appauvrit certainement, et le prive d’affections plus riches. Chercher la joie à tout bout de champ nous détourne aussi de la compréhension des jours. Le monde tel qu’il va mérite mieux qu’un sautillement à cloche-pied de l’esprit. Mieux que cette joie étale et sans nuance, punaisée comme un rideau de brume au-dessus d’une vallée qui rêve en silence de se laisser explorer.

equilibre

sauve-toi

L’Estartit, Espagne, décembre 2015
Fin d’une année dépouillée de tout idéal. La plus brûlante, et les météorologistes ne sont pas les seuls à l’avoir mesuré. Se souvenir alors de Walter Benjamin, juif de Berlin exilé, qui fit des quarante-huit années de sa vie un passage hors du temps. Il aima les femmes et les villes, dit-on, et écrivit beaucoup sur la société des hommes. Critique d’art, historien, Benjamin résuma sa méfiance vis-à-vis de la violence cachée de l’Etat, qui « étend de manière arbitraire son pouvoir sur les individus », en des phrases fulgurantes comme des comètes, avalées dans la nuit noire du spleen.
Faire briller ces phrases au hasard d’une lecture tombée là. Retenir en vrac qu’il n’accorda jamais sa confiance à un parti. Surtout pas à la social-démocratie, « embourbée dans ses contradictions et ses mensonges humanistes », pas plus qu’à aucune révolution, qui ne peut être à la hauteur des enjeux dont elle se réclame. Tiens, selon Walter Benjamin, seule « la violence a le pouvoir de détruire la violence ». Est-ce pour cela qu’il s’est donné la mort, en septembre 1940, à la frontière franco-espagnole? C’est toujours très romantique, une frontière, surtout au bord de la mer. On annonce l’arrivée du froid début janvier.
soirtombant

la nuit ne tombera pas

Vercors, automne 2015

On a coupé des arbres dans le grand bois. La forêt a perdu des chênes des hêtres des sapins dans un bruit de fureur métallique et l’écho résonne encore sur l’autre versant. Les palombes prises au dépourvu ont déserté l’endroit. Impardonnable saccage.

Il faudra du temps pour que tout repousse comme avant. Pourtant ce matin au pré la brise n’a pas dissipé le souffle fumant du cheval. Dans le panier devant la porte les pommes de l’autre semaine brillent toujours d’un pourpre éclat. A son menton brumeux la montagne appelle encore : un chevreuil a bondi par-dessus le sentier qui mène à la cabane. On a même entendu glousser le tétras. Les mains de l’automne vont se nouer dans les mains de l’hiver qui se noueront dans les cheveux du printemps. Les fagots de l’été feront le feu qui réchauffe et qui éclaire. La vie continue de mordre et si l’ombre du soir vient, elle ne vient que pour couvrir la peine. La nuit ne tombera pas.

devoluy-4

le crépuscule des deux

Têtes de Garnesier et de la Plainie, massif du Dévoluy, Drôme/Hautes-Alpes, 31 octobre 2015

J’aurai encore faim de ces merveilleuses fins du jour, des montagnes en dents de scie comme la vie passée, des vieux automnes dorés et ronds – que l’absence dévide en dedans. Il me faudra aussi un ciel délavé de pourpre, l’odeur du bois mouillé, les chemins scabreux d’une forêt en guenilles, le dernier bond d’un grand lièvre. Et puis tant qu’à faire aussi la rumeur d’un aéroplane dans le lointain, la fraîcheur soudaine qui pique la peau, quelques lueurs de chaumières allumées une à une au fond du vallon. C’est l’heure où tu passeras en chantonnant sans me voir, à trente mètres foulant l’herbe épaisse, entre ces pins tortus comme des spectres qui se détachent dans le ciel pur. Cette fois-là je n’aurai pas la force de te héler. Je laisserai monter le grondement du torrent jusqu’à toi, je sais que tu aimes aussi ce chant d’eau vive et de caillasse éternelle. Tant qu’à se croiser sans se voir, ce sera tellement plus beau ici sous la lune plutôt que sous les néons d’un supermarché.

Map to the stars

map to the tears

feuille de Tremble (Populus tremula), massif de Belledonne, Isère, octobre 2015

« Si nous avions suffisamment de force

pour bien serrer un morceau de bois,

il ne resterait entre nos mains

qu’un peu de terre.

Et si nous avions plus de force encore

pour écraser avec toute notre énergie

cette terre, il ne nous resterait

entre les mains qu’un peu d’eau.

Et s’il était possible aussi

de comprimer l’eau,

il ne resterait alors entre nos mains

rien du tout. »

(Apre monde, Angel Gonzalez)

l’entrée en ma terre

foret

Forêt des Brulas, Valbonnais, Isère, mai 2015

Entrer dans une forêt comme on déchire le temps. Le foulage des feuilles sans âge, les mêmes aujourd’hui qu’il y a cent mille ans, tient de l’engagement. Nous renonçons sous la voûte agreste aux routes toutes tracées et aux gestes accomplis pour leur préférer la sente lente et l’espace incertain, l’indéchiffrable rumeur sous la ramure et le langage dépoli des pierres. S’ouvre à chaque pas un rêve de vie intérieure, qu’animent la mousse et le lichen amourachés, dans un désordre d’herbacées dont une seule rappelle par son nom, petitement, le parfum citadin: parisette, que son association à un champignon souterrain protège du manque de lumière. Ici dans la forêt chaque être trouve sa place, comble un vide et entretient l’humifère, avec sa magie propre et grâce à tous les autres. La forêt abrite un rêve de vie ensemble, soustrait aux décrets officiels et porté à la profusion des étoiles.