montagne

sous son marbre apparent, la montagne

montagne

Le montagne ne m’offre rien d’hostile ou de pesant. Je ne vois ici ni rocaille coupante, ni arbre épineux. Au contraire, cette montagne versatile sous son marbre apparent continue chaque printemps d’ouvrir de nouvelles fenêtres. Elle fait coulisser des tableaux aux reflets changeants, qui mêlent l’ombre et la lumière, les brisures et les suspensions, le vent et les racines. Nos propres racines. Car le rêve à gravir se cramponne aussi à des souvenirs d’enfance : l’image du Cervin gravée sur le plateau du petit déjeuner chez mes grands-parents, la première escapade au col du Galibier pour voir passer Merckx et le Tour de France, et une question déjà obsédante, « comment fait-on pour aller tout là-haut ? » en regardant Belledonne s’illuminer le soir. Les montagnes qui encadrent ma philosophie dérisoire (plus de beauté, plus de hauteur d’observation) élargissent en même temps les limites possibles du bonheur – celui qui, justement, n’enferme pas et continue de déplier les âmes, fût-ce au prix d’efforts folâtres et assoiffés. Nous nous donnerons bien cette peine encore.

Dévoluy, la Tour Carrée, mai 2017.

presque le printemps

Le rire engourdi d’un pic noir qui passe entre deux mélèzes. Puis silence. Quinze chamois au gagnage dans une prairie que la brume dévoile à peine. Effigies lointaines, vite diluées sous la bruine. C’est peut-être en ce moment que je préfère la montagne, quand la blancheur laiteuse des nuages se confond avec les dernières neiges, parcourue de toute cette eau vive et glacée, qui coule, ruisselle, bouillonne, emporte. Les torrents pleins de force joyeuse qui se jettent sur des gros rochers d’argent. Les veines d’écume qui se répandent en chantant le triomphe des saisons. Les nids de neige à l’ourlet des forêts, d’où éclosent comme des oeufs noirs des cailloux mouillés de froid. Ces ruines de roche et d’arbres mélangés (qui la pierre, qui l’écorce?) au pied des chemins pour rappeler la violence de l’hiver. La Nature a mené une bataille âpre des mois durant, et de ses décombres vont bientôt sortir des mouches dorées, des lézards bleus, des corolles de rubis. Vite, profiter de ces tableaux sépias, de ces couleurs désaturées, avant le carnaval entêtant des oiseaux et des papillons.

Torrent de fonte de neige

Mélèzes dans la brume

évocation végétale

Elle parcourait les forêts, les bosquets, les taillis, avec cette légèreté que les libellules lui disputaient vers midi, quand les ailes réchauffées juste assez par le soleil propulsaient les insectes d’une tige à l’autre sans effort. Dévalant les collines embroussaillées, elle plongeait ensuite dans les sombres futaies, se cachait de temps en temps derrière un pin noir, et seul le mince halo de lumière qui l’entourait continuait d’indiquer sa présence. Quand elle réapparaissait, c’était les yeux baissés et les mains jointes qu’elle portait à ses lèvres comme pour boire la sève recueillie sous l’écorce. Si vous aviez réussi à la suivre jusqu’ici, elle gonflait ses joues et soudain une pluie de pétales brillants jaillissait d’entre ses doigts pour vous éclabousser d’or.
Photo : Châtillon-en-Diois, Drôme, octobre 2016

à propos des ruptures (encore)

bouleaux
On s’est pris à imaginer la vie comme un long fil de laine qui se déroule vers l’infini devant soi. Une vie où les joies et les succès un à un s’agrègent et cimentent l’avenir au soleil toujours le même. Pareille illusion néglige imprudemment les coups du sort et les choix à opérer, les mutations et le désordre des astres.

Des tournants, des pertes, des chagrins non seulement brouillent ou déforment les perspectives rectrices, ils explorent aussi notre aptitude à surmonter cette imprévoyance qui fait le sang des gens bêtement heureux. Les ruptures ne sauraient pourtant confirmer l’allure dramatique du destin. Même brutales ou tempétueuses, elles ne nous défont de nous-mêmes. Les ruptures ne brisent que nos premières certitudes, et d’abord celle qui nous soufflait bien à tort que nous n’étions pas seul au monde. Affronter une rupture ressemble alors à un exercice de lucidité. L’enjambement des ruptures tient d’un sport aux règles délicates, parfois compliquées, mais au score final sans appel : « Je suis seul, mais je suis encore ici ».

Provoquées ou subies, les ruptures font étinceler d’une couleur particulière les années qui les portent. J’ai vécu des grandes ruptures, parfois confluentes, millésimées comme des vins de mémoire. Il y a aussi les petites ruptures qui fendillent les lèvres à notre insu, sur le rebord des jours bus à grandes lampées. Chaque seconde qui passe glisserait même la menace d’une rupture, si on les écoutait toutes chuinter la chanson du vide. Autant de ruptures finalement plus durables que les continuités, et vitales le plus souvent, pour qui sait les consommer – avec modération, si possible.
(texte publié dans sa première version le 28 mai 2009)

Photo : massif de Belledonne, septembre 2016

rupture conventionnelle

merdaret

 

Il y a dans la vie de chaque personne des moments de vraie joie, assez pour suggérer de poursuivre l’aventure de vivre. De la même façon, nous sommes tous confrontés à des périodes de doute et de tristesse, à de profondes remises en cause. Ces moments surviennent en particulier quand l’édifice patiemment construit avec les personnes aimées, dans un cadre professionnel, amical ou amoureux, s’éboule du plus haut point. Ces moments-là nous soufflent alors qu’il n’y a peut-être jamais eu d’édifice, que la bâtisse n’était qu’une fragile représentation mentale, pas plus que les êtres que l’on choyait n’y ont vraiment habité.

soleil couchant
 
Personne ne nous doit rien : nous l’apprenons un matin où les mouvements d’affection dirigés vers autrui se heurtent soudain au vide. On avait cru à l’indéfectible, nous voilà à affronter comme une injustice un choix différent, un autre engagement. Dans la relation quotidienne, le contrat est susceptible d’être dénoncé à chaque instant. Et pourtant nous continuons de vivre dans le mirage de la solidité des liens. Peut-être pour la bonne cause : c’est précisément l’illusion de la permanence qui nous tient debout et nous fait avancer (vers quoi est une autre question).

mures-et-champignons
 
Ce n’est pas tant le vide après la perte d’une relation professionnelle ou d’un amour qui nous ébranle, mais plutôt le flou brutal jeté sur nos convictions. Et sur la fidélité qu’on s’était promise à soi. Car les autres, durant leur présence à nos côtés, ont conforté notre personnalité. Dans les yeux de celles et ceux qui nous ont admiré, nous avions le sentiment d’accéder à la personne que nous souhaitions être. Quand ils ne sont plus là, c’est beaucoup de soi qui s’enfuit aussi. La vie est un effort permanent, sur soi, vers les autres, et surtout un effort pour réussir à se contenter simplement de ce qui passe.

rupture
 
A quelques mètres de moi, au moment même où j’écris ces lignes, passe une nuée d’hirondelles. Il y en a peut-être une cinquantaine, comme autant d’années que j’ai vécues sur cette Terre. Je distingue parfois leurs petits yeux noirs brillants et m’émeus de tant de grâce légère. Je ne réussirai pas davantage à m’en approcher, et encore moins à les suivre. Je dois me contenter d’admirer à distance le spectacle éphémère qu’elles m’offrent, ce beau matin de fin d’été dans le théâtre minéral d’une montagne qui, elle aussi, aura un jour disparu.

permanence du vide

Images : Belledonne et les Sept-Laux (Isère), 10-11 septembre 2016

souffle court

La mélancolie vient d’un constat quotidien, toujours le même, dix fois par jour, comme une buée sur le double vitrage de décembre, quand les passants, réduits à des silhouettes courbatues, s’agitent encore dans la rue pour quelques mots inaudibles en vérité.

photo : Marseillan-Plage, janvier 2016

L’an brume des vieilles collines

Au-dessus de la vallée de la Dourbie, Haut-Languedoc, janvier 2016

Joie par-ci, joie par-là. Il y a quelque chose d’artificiel à se revendiquer d’une perpétuelle joie – sans compter le réflexe pathologique qui consiste à prouver aux autres une émotion feinte à soi. Contraindre son coeur à la réjouissance l’appauvrit certainement, et le prive d’affections plus riches. Chercher la joie à tout bout de champ nous détourne aussi de la compréhension des jours. Le monde tel qu’il va mérite mieux qu’un sautillement à cloche-pied de l’esprit. Mieux que cette joie étale et sans nuance, punaisée comme un rideau de brume au-dessus d’une vallée qui rêve en silence de se laisser explorer.