L’an brume des vieilles collines

paysage de collines dans la brume

Au-dessus de la vallée de la Dourbie, Haut-Languedoc, janvier 2016

Joie par-ci, joie par-là. Il y a quelque chose d’artificiel à se revendiquer d’une perpétuelle joie – sans compter le réflexe pathologique qui consiste à prouver aux autres une émotion feinte à soi. Contraindre son coeur à la réjouissance l’appauvrit certainement, et le prive d’affections plus riches. Chercher la joie à tout bout de champ nous détourne aussi de la compréhension des jours. Le monde tel qu’il va mérite mieux qu’un sautillement à cloche-pied de l’esprit. Mieux que cette joie étale et sans nuance, punaisée comme un rideau de brume au-dessus d’une vallée qui rêve en silence de se laisser explorer.

sauve-toi

equilibre

L’Estartit, Espagne, décembre 2015

Fin d’une année dépouillée de tout idéal. La plus brûlante, et les météorologistes ne sont pas les seuls à l’avoir mesuré. Se souvenir alors de Walter Benjamin, juif de Berlin exilé, qui fit des quarante-huit années de sa vie un passage hors du temps. Il aima les femmes et les villes, dit-on, et écrivit beaucoup sur la société des hommes. Critique d’art, historien, Benjamin résuma sa méfiance vis-à-vis de la violence cachée de l’Etat, qui « étend de manière arbitraire son pouvoir sur les individus », en des phrases fulgurantes comme des comètes, avalées dans la nuit noire du spleen.

Faire briller ces phrases au hasard d’une lecture tombée là. Retenir en vrac qu’il n’accorda jamais sa confiance à un parti. Surtout pas à la social-démocratie, « embourbée dans ses contradictions et ses mensonges humanistes », pas plus qu’à aucune révolution, qui ne peut être à la hauteur des enjeux dont elle se réclame. Tiens, selon Walter Benjamin, seule « la violence a le pouvoir de détruire la violence ». Est-ce pour cela qu’il s’est donné la mort, en septembre 1940, à la frontière franco-espagnole? C’est toujours très romantique, une frontière, surtout au bord de la mer. On annonce l’arrivée du froid début janvier.

la nuit ne tombera pas

soirtombant

Vercors, automne 2015

On a coupé des arbres dans le grand bois. La forêt a perdu des chênes des hêtres des sapins dans un bruit de fureur métallique et l’écho résonne encore sur l’autre versant. Les palombes prises au dépourvu ont déserté l’endroit. Impardonnable saccage.
Il faudra du temps pour que tout repousse comme avant. Pourtant ce matin au pré la brise n’a pas dissipé le souffle fumant du cheval. Dans le panier devant la porte les pommes de l’autre semaine brillent toujours d’un pourpre éclat. A son menton brumeux la montagne appelle encore : un chevreuil a bondi par-dessus le sentier qui mène à la cabane. On a même entendu glousser le tétras. Les mains de l’automne vont se nouer dans les mains de l’hiver qui se noueront dans les cheveux du printemps. Les fagots de l’été feront le feu qui réchauffe et qui éclaire. La vie continue de mordre et si l’ombre du soir vient, elle ne vient que pour couvrir la peine. La nuit ne tombera pas.