l’entrée en ma terre

foret
Forêt des Brulas, Valbonnais, Isère, mai 2015
Entrer dans une forêt comme on déchire le temps. Le foulage des feuilles sans âge, les mêmes aujourd’hui qu’il y a cent mille ans, tient de l’engagement. Nous renonçons sous la voûte agreste aux routes toutes tracées et aux gestes accomplis pour leur préférer la sente lente et l’espace incertain, l’indéchiffrable rumeur sous la ramure et le langage dépoli des pierres. S’ouvre à chaque pas un rêve de vie intérieure, qu’animent la mousse et le lichen amourachés, dans un désordre d’herbacées dont une seule rappelle par son nom, petitement, le parfum citadin: parisette, que son association à un champignon souterrain protège du manque de lumière. Ici dans la forêt chaque être trouve sa place, comble un vide et entretient l’humifère, avec sa magie propre et grâce à tous les autres. La forêt abrite un rêve de vie ensemble, soustrait aux décrets officiels et porté à la profusion des étoiles.

random access hazelnut

listere
Listère à feuilles ovales (Listera ovata), Massif de Belledonne, Isère, avril 2015

Imaginez qu’un soir de bourrasque, les Noisettes se détachèrent de leurs rameaux. Elles roulèrent dans la pente, se dispersèrent sur le sol. Songez à ce qu’au seuil de l’hiver, un Mulot cherchant pitance se faufila par ici et fit de l’une de ces Noisettes son croquant festin. Rassasié, il abandonna la coque percée. Elle retomba trou contre terre. Et les saisons passèrent, le vent, la neige, la glace. Sous la caresse du doux soleil d’avril, la Terre réchauffée fit jaillir là une Orchidée. Pensez à ce qu’en se dressant, l’une de ses feuilles entra dans le fruit sec par l’ouverture taillée sous les incisives du Mulot et ainsi hissa la coquille, jour après jour, sans la faire tomber. Combien de chances y avait-t-il pour qu’une fleur, par la faute du vent, d’un frêle rongeur et d’une Noisette éventrée, en vint à imiter Daft Punk?

fermeture anticipée

darseport
L’Estartit (Espagne), 25 décembre 2014

On a bâti des murs, creusé les darses, endigué l’horizon pour nous prémunir de la variation des cours et de l’imprévision des flux. Le désenchantement forcé comme seule alternative à l’aventure, défendu par le vide. Les limites imposées à l’ouverture créative sont autant de rectitudes pour banaliser l’indifférence.

la modification du bonheur

sable
L’Estartit (Espagne), 25 décembre 2014

Matinale promenant un chiffon doux sur le front des sommeils après les projections d’humus mourant sous son corail. Le drap qu’elle a creusé roule des galets impatients d’algues et de luisance. Le sable reste du sable. Avant que la prochaine nuit ne nous échappe, avant que le vent gifle sa mémoire, remplir le temps de sa bouche, fuir encore un peu, s’y laisser fuir, et éclater comme un sanglot d’avril dans sa saveur de bourgeon géant.

ombres au tableau

monoblet
Monoblet (Gard), janvier 2015
Toutes nos certitudes, toutes nos espérances, répétées, ressassées, surtout à nous-mêmes, et si peu vers ceux qui avaient besoin de les entendre. Toutes nos convictions partiales, nos esprits colonisés d’idées tronquées, abusés d’éléments de langage. Ces postures, ces pastiches dans le poste, pour masquer l’impuissance à faire un monde plus beau que le ciel. Silence de la raison face à la cacophonie orchestrée par l’absolutisme marchand – qui amidonne les cols pelle à tarte des vendeurs de rien à la découpe.
Cours d’école sans platane ni hanneton, et l’odeur de craie déjà comme de la poudre. Des pans de langage éteints, et autant d’insectes essentiels à la pollinisation des jardins. Ces décisions prises de la plus haute tour, de trop loin pour apprécier la topographie amoureuse des territoires. Ces territoires où nous n’allions pas, faute de temps, où nous n’irons plus, faute de courage.
Ce qui nous a manqué, c’est le courage d’être tous ensemble. Le courage d’être nous-mêmes comme c’était écrit sur les drapeaux, la fidélité à ce que nous fumes, la fidélité à nos discours de la belle Histoire. Et maintenant les ombres s’allongent, comme si c’était le soir.
« L’arbre immense, qui plonge ses racines dans la préhistoire, lance dans le jour que l’apparition de l’homme n’a pas encore sali son fût irréprochable qui éclate brusquement en fûts obliques selon un rayonnement parfaitement régulier. Il épaule de toute sa force intacte ces ombres encore vivantes parmi nous qui sont celles des rois de la faune jurassique dès que l’on scrute la libido humaine. » (André Breton, L’Amour Fou)

réservé

arcadi
Arcadi Café, Bruxelles, décembre 2014
Rien n’est invisible à celui qui sait fermer les yeux sur celui qu’il a été.
« Partout nous cherchons, comme dans notre propre pays, à travers les manifestations visibles de ce qui fut autrefois : nos impressions présentes tentent inlassablement de retrouver celles de jadis, nous ne regardons plus, nous nous remémorons et en nous remémorant, nous nous rendons compte du changement, de la métamorphose que tous nous subissons personnellement aussi. (…) Toute notre génération plongée dans cette période de transition n’aura donc peut-être plus jamais la possibilité d’affronter le monde nouveau avec un regard libre, impartial. Nous voilà destinés à assujettir nos sensations à la comparaison et à la réminiscence, avec l’ombre claire du passé sur l’image obscurcie, et à associer à chaque impression immédiate transmise par nos yeux celle éprouvée auparavant. » (Stefan Zweig, Voyages)

garder la flamme

torche
Chambarans, Isère, novembre 2014

« Il y a des moments de combat, d’autres de résignation. Surtout ne pas montrer ce sentiment de défaite qui gagne certains jours, quand le monde entier semble courir à rebours des certitudes que l’amour, les voyages, la musique nous chuchotent.
C’est dans le combat qu’on éprouve le mieux la beauté du monde.
Le combat, ce n’est pas l’affrontement, pas plus que la sagesse n’est renoncement. Combattre pour un monde meilleur, c’est se convaincre d’abord soi-même chaque jour de l’indépassable poésie qui nous surplombe – et se laisser frôler par elle, comme une femme amoureuse au premier instant où elle ose. La hardiesse, la grande liberté contemporaine, c’est apprendre à s’ouvrir aux joies silencieuses, les plus précieuses maintenant que nous en connaissons la rareté : dans l’étoile de givre qui s’attarde sur la vitre, dans la fuite rousse d’un goupil en maraude, dans l’éraflure secrète de l’écorce du frêne. Il n’est de meilleur psychanalyste que le vent dans la ramée, ni de plus fidèle confidente que la langue d’écume sur le sable. Le sentiment de s’accorder avec le monde, de vivre en lui, inspire une force, une exultation qui n’ont d’écho que dans le sourire et l’étreinte.
C’est ce combat, la préservation de la beauté, la promotion du vivant, qu’il nous faut tâcher de mener, et tant qu’il nous sera donné la force, la vérité d’aimer les autres. Joyeux Noël à toutes et à tous. »
(texte publié une première fois pour le blog Avant La Lettre en décembre 2007 sous le titre deleatur – certains mots portent une résonance particulière sept ans plus tard.)

la rencontre

rencontre
Chambarans, Isère, novembre 2014
Vieux village assiégé par deux anges, et novembre qui brille comme en mai. De l’eau claire et du cristal sur les bouches enfantines. A quelques vols d’alouettes, la forêt qu’on éventre. Ils n’en sauront rien, lancés à accrocher de la lumière par-dessus les marquises. Leurs chansons n’empêchent pas encore les arbres de tomber, mais elles raniment les pierres du rêve.

cartographie mentale de notre galaxie

toile
Chambarans, Isère, novembre 2014

C’est comme une fleur à peine éclose dans un printemps inversé.

Au moment où tout s’efface dans l’eau du ciel, les fanions d’une fête se mettent à luire.

Fragile kermesse.

A bien y regarder, le visage cornu de l’hiver apparaît en son coeur, suspendu à la promesse d’une fatale morsure.

le sommeil des anges

plume
Chambarans, Isère novembre 2014

Aile d’écume sur l’encre noire : l’envol brisé net. La forêt se dépouille de ses rêves, bradée aux marchands d’hiver. Vaine attente à la frange des cendres. C’est novembre jusqu’au fond du coeur des tronçonneuses.
Quelques personnes qui s’obstinent à s’accorder à un sort qui n’est pas celui de la Terre. Jusqu’où cette route sans force et égarée?

fleur païenne

bleuet-2 Isère, juin 2014 – C’est souvent le soir à la clarté de la petite lampe, quand le mouvement du jour nous abandonne pour de bon. La peur de son propre sort au passage de la nuit redessine au pochoir le sort des autres. C’est le moment qu’elle choisit pour passer comme une ombre, l’ange parmi les anges, avec le sourire impalpable de ses dix-sept ans. Elle frôle de ses doigts joueurs le souvenir que vous aviez scellé sur une pierre froide. Elle vous demande « Qu’est-ce que tu fais? » en inclinant son visage ovalescent, presque amusée. Et vous cachez sous un vieux pull gris sans forme votre gêne de ne savoir lui répondre. En vérité, nous mourons chaque jour trop loin de ceux qui nous aimaient. Mais il ne faut pas les décevoir.
« Tôt fanée, je la garde, afin qu’elle flétrisse avec moi plutôt qu’avec le déclin diurne de la terre immense. » (Fernando Pessoa, Odes)

Né de la dernière pluie

mycene
Mycène conique (Mycena metata) dans son berceau de pluie, massif de Belledonne, Isère, septembre 2014

Le ciel s’était emporté cette nuit-là. L’orage avait roulé sa colère sur la forêt alpestre, s’en était pris aux vielles feuilles, aux jeunes rameaux, aux nids d’oiseaux, brisant net dans ses doigts de feu les rêves des aigles. Au matin, les arbres soufflaient dans la brume calmée. Et déjà la vie revenait à la vie. L’ivresse de passer avec légèreté par-dessus les diamants de pluie emplissait les tiges d’une nouvelle richesse. L’insistance des gouttes avait rendu à la terre sa passion d’émouvoir.

La Nature a toujours quelque chose à offrir, même après ces moments où toute paix semblait perdue. Et elle tiendra, recommencée, même quand nous serons dans les flammes. Ce n’est pas une raison pour précipiter déjà la rage des désenchantements.

l’amour est toujours en fuite

jeunefemmebali

Amed, Bali, août 2013

La rue bruissante, la lumière hâve.
Elle a mis tout le poids de sa vie dans la balance de son regard. Il n’a pas su se sauver du splendide éclair clouant son ombre. Sollicités par la même petite énigme : pourquoi eux, ici et maintenant?
Ce moment qui foudroie debout les plus vaillantes armées du doute. Cet instant qui resserre et qui tient en même temps à une distance sacrée.
Après? C’est une histoire qui se donne entre elle et lui. Des chapitres de beauté nocturne en plein midi. Des épitomés d’univers condensés dans leur masse noire et rare, dans une langue indéchiffrable autrement que par celle des cétoines.
Un matin, c’est un soleil qui ne brûle plus les doigts quand on le tranche de sourires. C’est une pluie froide qui tombe sur l’épaule de l’été quand on attendait ses doigts fins pour se consoler du vide. Les cétoines ont mangé les roses.
L’amour est toujours en fuite. Et Truffaut ne l’a pas rattrapé.
On peut toujours essayer de remonter le courant de l’amour. Pagaie, godille tant que tu peux. L’étoile qui le tient n’a jamais cessé de couler.  

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