écart de conduite

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Trièves, Isère, avril 2014
Nous en avons suivi, des chemins et des routes! Nous avons avalé des kilomètres de bitume, par tous les temps, tourné à gauche, à droite, puis à gauche encore, négocié des virages dangereux, franchi les carrefours, les ponts, les cols, les passages à niveaux. Nous sommes passés au vert, nous avons grillé quelques feux rouges aussi, pressés que nous étions d’atteindre la mer. Nous filions cheveux au vent, la musique de l’espérance à fond, chantant par-dessus à tue-tête. Le ciel était à notre portée. On nous faisait le coup de la panne? Nous savions tirer l’essence de toute chose. Nous avons roulé, roulé, roulé encore, sans jamais arriver à destination. Sans même jamais réussir à passer la seconde. A vrai dire nous n’avons pas dépassé le périph’. Tout ce que nous avons avalé n’était que des kilomètres de couleuvres et les accessoiristes ce soir n’en peuvent plus de faire défiler des paysages en carton-pâte derrière la vitre.

la dernière fois

dernierefois

 TGV vers Grenoble, décembre 2013
La dernière fois, comment s’en souvenir ? Quel jour étions-nous, quel temps faisait-il lorsque nous nous sommes vus pour la dernière fois ? Dans quelle ville était-ce ? Quel oiseau chantait, quelle était l’humeur du ciel ? Qu’est-ce qu’on s’était dit exactement ? Y avait-il un signe dans l’air, un indice que nous n’avions pas su déceler et qui aurait pu nous chuchoter que non, nous ne nous reverrions pas ? Comment pouvions-nous savoir que c’était la dernière fois ? Et qu’est-ce qui aurait changé si nous l’avions su ? Nous vivons dans l’illusion que tout continue, dans le semblant de la permanence des choses. Mais les silences se propagent, les saisons se distendent. L’Univers n’achève jamais son expansion. Nous nous dispersons sans vraiment prendre conscience de cet éloignement, retenus l’un à l’autre par l’espérance secrète des retrouvailles. Et cette espérance perdure jusqu’au dernier courrier resté sans réponse, celui qu’on se rappelle à peine avoir envoyé, il y a des années. C’est à ce moment-là que l’on affronte sa solitude d’ébène, quand les vieux souvenirs affamés d’incertitude rôdent sous la porte, un soir de fin d’hiver sans hiver.

avant le tunnel de Mordane

rail

Depuis le TGV Valence-Barcelone, déc.2013

Ce ne sont que des souvenirs, et ce qui les habite n’est que de l’ombre. Mais chose étrange, ces souvenirs se dressaient hier soir devant moi. En file indienne, ils attendaient que ma nuit les honore l’un après l’autre. J’ai dû revenir sur mes pas pour ne pas avoir à affronter ces grands veilleurs de mon passé. Et là, j’ai vu le vide.
 
Comment faire pour retenir le temps ? Aimer. D’aussi loin qu’il m’en souvienne, je ne vois rien d’autre.
 
Je doute que le mot Dieu puisse avoir un sens. Mais tous les matins, je prie à pic.
 
Remonter vers ta rotonde, prendre nos correspondances, traverser ta passerelle d’écluse. Rejoindre à cloche-pied ces années légères et bleues sans raison. Mais la mémoire me fait un croc-en-jambe. A ton dernier feu, je tourne à la pluie.

impressions nocturnes

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Domène, Isère, janvier 2014

Il y a ceux qui se calfeutrent, ceux qui vont danser, ceux qui ne rentreront pas. Il y a celui qui gardera un peu de toi sur la langue. D’une ombre à l’autre, la nuit détourne les destins d’un rêve de communion.

______________ Un hibou brusquement s’est plaint. Un renard lui a répondu dans les phares de la lune. Rousse frousse. ______________

A perte de nuit, les âmes effarées. Les créatures sans qu’on les voie. Un tissu de mensonges aux étoiles roublardes. Un spleen plein de faux plis. ______________

La nuit est un piano d’ébène : Chopin chopant le blues. ______________

La branche griffue d’un chêne sur la page d’un ciel d’encre. D’une main tremblée, la nuit signe la paix du monde.

la répétition

piquet

Chartreuse, Isère, janvier 2014
Tout ce que l’on a vécu bat en nous, comme un cœur. Et celles qu’on a aimées continuent de danser sur la piste. Ce que l’on a fait, on le refera encore, sur un autre vaporetto, dans d’autres parfums. Chaque vie resserre son fil, toujours le même, autour des mêmes saisons, indépassables.

hors saison

L’Estartit, Catalunya, Noël 2013
Toute la journée, les heures et les minutes et les secondes guettent patiemment la nuit pour se cacher, désolées de s’écouler si vides l’une dans l’autre, et pour rien ni personne. L’hiver, le temps se resserre de honte.

là où la pente

Trièves & Belledonne, Isère, novembre 2013
  « Cet automne sauta sur nous du haut des montagnes. Depuis quelques jours l’air était inquiet et on avait plutôt tendance à être triste en goûtant l’ombre des arbres. Mais on s’attendait à ce qui est d’ordinaire aux fins des ans. On ne s’attendait pas à ce qui arriva. » (Jean Giono, Automne en Trièves in Rondeur des Jours)

comme un pays qui n’est plus le mien

massif de Belledonne, Isère, septembre 2011

Cette forêt où j’aime tant marcher, théâtre de mes escapades depuis l’enfance, a payé un lourd tribut aux violences du printemps. C’est un paysage de désolation que j’ai trouvé l’autre jour sur ce versant secret de la montagne : une bonne partie des hauts sapins de la forêt sont à terre. Arrachés à leur pente sans doute à cause des bourrasques, les arbres sont tombés comme des dominos. Ils ont laissé sous leurs racines des trous béants que les fortes pluies toutes ces semaines ont souvent remplis. D’autres sapins, coudés par le vent, sont sur le point de rompre. Sous la menace de leur chute, la forêt devient dangereuse. Des bûcherons viendront peut-être terminer le travail de la tempête et alors la forêt sera détruite. Je n’ose y penser.

Avec le temps ces sapins géants étaient un peu les miens, – une sensation d’intimité d’autant plus forte qu’aucun autre promeneur n’est venu la troubler lorsque je m’y rendais. Ces colosses sont là depuis sans doute deux siècles ou plus – dans mes plus vieux souvenirs, c’est-à-dire depuis plus de quarante ans, ils étaient déjà grands et forts. Leurs silhouettes s’étirent si haut qu’on ne voit pas le sommet, et très peu le ciel. Ces arbres sont précieux parce qu’ils font pousser les girolles et les cèpes ; les écureuils, la martre et le pic noir y habitent. Ils abritent aussi des rêves et des nymphes. Jadis mystérieuse et moussue, profonde comme un temple, la forêt a changé de visage. Voilà que la lumière du jour éventre la terre, le ciel se dévoile impudemment dans les trouées. Les arbres qui ont résisté au désastre semblent orphelins et secs. L’enfant que j’étais a du mal à retrouver son chemin.

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