Né de la dernière pluie

mycene
Mycène conique (Mycena metata) dans son berceau de pluie, massif de Belledonne, Isère, septembre 2014

Le ciel s’était emporté cette nuit-là. L’orage avait roulé sa colère sur la forêt alpestre, s’en était pris aux vielles feuilles, aux jeunes rameaux, aux nids d’oiseaux, brisant net dans ses doigts de feu les rêves des aigles. Au matin, les arbres soufflaient dans la brume calmée. Et déjà la vie revenait à la vie. L’ivresse de passer avec légèreté par-dessus les diamants de pluie emplissait les tiges d’une nouvelle richesse. L’insistance des gouttes avait rendu à la terre sa passion d’émouvoir.

La Nature a toujours quelque chose à offrir, même après ces moments où toute paix semblait perdue. Et elle tiendra, recommencée, même quand nous serons dans les flammes. Ce n’est pas une raison pour précipiter déjà la rage des désenchantements.

l’amour est toujours en fuite

jeunefemmebali

Amed, Bali, août 2013

La rue bruissante, la lumière hâve.
Elle a mis tout le poids de sa vie dans la balance de son regard. Il n’a pas su se sauver du splendide éclair clouant son ombre. Sollicités par la même petite énigme : pourquoi eux, ici et maintenant?
Ce moment qui foudroie debout les plus vaillantes armées du doute. Cet instant qui resserre et qui tient en même temps à une distance sacrée.
Après? C’est une histoire qui se donne entre elle et lui. Des chapitres de beauté nocturne en plein midi. Des épitomés d’univers condensés dans leur masse noire et rare, dans une langue indéchiffrable autrement que par celle des cétoines.
Un matin, c’est un soleil qui ne brûle plus les doigts quand on le tranche de sourires. C’est une pluie froide qui tombe sur l’épaule de l’été quand on attendait ses doigts fins pour se consoler du vide. Les cétoines ont mangé les roses.
L’amour est toujours en fuite. Et Truffaut ne l’a pas rattrapé.
On peut toujours essayer de remonter le courant de l’amour. Pagaie, godille tant que tu peux. L’étoile qui le tient n’a jamais cessé de couler.  

le malheur des uns fait le bonheur des autres

deuxamoureux
Paris, mai 2014
Un bref moment de désarroi station Châtelet, que les travaux démantibulent. Une signalétique hasardeuse au bout de longs couloirs dédaléens, un accident grave de voyageur qui égaille les usagers du métro en tous sens. Je sors le petit dépliant pour me réorienter dans ce flot empressé, ils se plantent ici et commencent à se rapprocher. Tout est gris et bruyant sauf à l’instant où leurs lèvres se touchent. Ils s’embrassent. Assurément, copieusement – et pourtant je n’aime pas les adverbes. Feignant de ne rien comprendre à cette cartographie des intestins de Paris, je me pourvois en transparence pour mieux épier leurs travaux de mandibules. Leurs yeux se plissent, station enchantée. L’amour est sauf – à cet instant, c’est comme trouver du lait dans des fruits abandonnés.

l’escale de mai

chartreuse

Plateau des Petites Roches (Chartreuse) et chaîne de Belledonne. Au fond, le Mont-Blanc. Isère, mai 2014
« Exactement comme chaque plage a son lot particulier de marées hautes et basses, de mortes-eaux et de grandes marées de printemps, il en va de même pour chaque vallée, chaque crête et chaque chaîne de montagnes : l’angle et le rythme du retour de la lumière sont uniques, et les variations pour être subtiles n’en sont pas moins aussi distinctes que celles de mille compositions musicales sur un même thème. L’explosion brute produite par le retour de mai est la même, mais les partitions qu’inspire cette joie sont aussi différentes que leurs compositeurs. » (Rick Bass, le Retour des Cinq Saisons)

vu d’avril un soir

Belledonne et Chartreuse, Isère, avril 2014
Combien de printemps, combien d’avrils me reste-t-il ? Combien d’eaux de mars passées à guetter cette prime douceur qui reviendrait comme un suc éblouir ma langue natale ? Combien de joies vives le temps me laissera boire encore, agenouillé à sa source, jusqu’à devenir saoul ? Et après nous, qui foulera la terre de Dieu où la morille se cache ? Laissera-t-on intacts le petit sentier des grillons, et ce bois pour les deux chouettes qui se répondent, et cette prairie pour le renard en maraude? Qui chérira aussi fort que nous sa fugitive rousseur ? Je n’ai pas fini de regretter tout ce soleil qui va briller pour d’autres moins précautionneux. Combien d’années à tout revivre aussi fort qu’au premier printemps ?

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