Archive pour janvier, 2013

réseau des solitudes

Paris, novembre 2012
La soirée s’égare dans la tranquille turbulence des sensations à contre-voie. J’écoute les signaux monter de vos lèvres, patiemment. Il n’est rien qui ressemble à du désir ou de la curiosité. Il est entre vous et moi moins qu’un train mais les rails ne se toucheront jamais. Tout juste entend-on le grésillement d’une souffrance, peut-être ancienne, dans votre petit rire mal ajusté. Et dans l’instant poreux, toutes vos détresses me prennent à la gorge, comme un chien fou. Et vous ne direz rien de plus. Vous ne rappellerez pas le chien, ce sera votre vengeance de m’avoir su un jour heureux.

états de choc (2)

Avant de mourir, il s’agirait donc de multiplier au maximum missions, tâches, projets, conquêtes, histoire de s’offrir une illusion d’éternité. Une vie réussie serait celle où nous nous sommes réalisés chaque jour, comme on réalise un film, avec un scénario entièrement griffonné de sa plume. Une vie dont nous serions le héros coiffé quotidien, splendide de vitesse, rutilant d’agitations permanentes, buvant à traits saccadés l’oubli d’une jeunesse si courte. Une vie tracée à la règle, comme une ligne de fuite en somme, dans le sens inverse des rêveries étranges. A rebours des lascivités collectives, essentielles plus que jamais pour réenchanter le monde.
en haut : Hué, en bas : Chau Doc, Vietnam, août 2012

états de choc (1)

Cat Tien, Crocodile lake, Vietnam, août 2012

Des clients, des amis griffonnent souvent « à très vite » à la fin des e-mails qu’ils m’envoient : la signature d’un temps qu’ils se grisent d’accélérer ? L’impression qu’ils veulent se donner de mieux posséder leur vie ?

La vérité est que nous sommes tous contraints de mettre davantage de tâches dans une seule et même journée. Nous brassons de l’écume dans un océan d’exigences et le vivons plus ou moins bien. « A très vite » trahit un malaise : on ne sait plus dire « à bientôt » parce que notre rapport au temps s’est déformé. Sur le cadran de la montre, les aiguilles semblent s’affoler : efficacité et compétitivité donnent l’heure, rythment les jours (et les nuits parfois). La trotteuse est une jument qui a mangé de la vache enragée. Les moments de résonance se raréfient. Dans cette course contre les délais imposés, notre connaissance des « contextes » s’épuise, nous ne prenons du réel que ce qu’il laisse à la volée, comme les franges d’un maigre pompon sur un manège qui s’est emballé.

Quel temps nous reste-t-il à la fin du jour pour comprendre le monde tel qu’il est, quelle disponibilité pour l’écoute, l’émerveillement, l’amour pour l’autre? En réaction à la dictature du temps et à son langage insidieux (« suis-je vraiment libre de travailler jusqu’à minuit tous les soirs ? »), ce blog va le prendre, son temps à lui, et jouer de lenteurs, de contemplations et des sommeils du monde, au fil des images à suivre. A bientôt, à plus tard.

chères jachères

Tablas de Daimiel, Espagne, décembre 2007
Une herbe roide, élimée par le givre, des ombres qui cherchent encore leur place. Ni le chêne qui touche terre ni le froid chuchotement du vent ne laisse présager des chorales d’oiseaux. Demain ici sera un théâtre foisonnant où l’on jouera les parades d’alouettes, les rites du lièvre, la noce des papillons. Ton visage s’inclinera sur mon épaule. Le soleil, par sa force de persuasion, finira par tout reprendre et projeter. Pour l’heure, cette prairie n’est qu’un vague empire écrasé de sommeil. Piètre vivant mais plein de rêveries (l’hiver ne m’a pas arraché le goût d’y céder), je guette. Posté comme un chasseur à l’orée du monde, je guette mon propre réveil. Des souvenirs dans la besace, le fusil ouvert, crosse en avant. Une question me passe comme un nuage d’étourneaux : est-ce que tout redeviendra vraiment comme avant?

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