Articles marqués avec ‘forêt’

écart de conduite

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Trièves, Isère, avril 2014
Nous en avons suivi, des chemins et des routes! Nous avons avalé des kilomètres de bitume, par tous les temps, tourné à gauche, à droite, puis à gauche encore, négocié des virages dangereux, franchi les carrefours, les ponts, les cols, les passages à niveaux. Nous sommes passés au vert, nous avons grillé quelques feux rouges aussi, pressés que nous étions d’atteindre la mer. Nous filions cheveux au vent, la musique de l’espérance à fond, chantant par-dessus à tue-tête. Le ciel était à notre portée. On nous faisait le coup de la panne? Nous savions tirer l’essence de toute chose. Nous avons roulé, roulé, roulé encore, sans jamais arriver à destination. Sans même jamais réussir à passer la seconde. A vrai dire nous n’avons pas dépassé le périph’. Tout ce que nous avons avalé n’était que des kilomètres de couleuvres et les accessoiristes ce soir n’en peuvent plus de faire défiler des paysages en carton-pâte derrière la vitre.

l’or des forêts (#3)

forêt primaire à Bali

forêt primaire à Bali, août 2013
On ne regarde rien de haut dans la forêt. Ce sont les arbres qui nous toisent et nous nous contentons de mesurer leur majesté. La forêt supplante toutes les religions : elle se suffit à son culte et à sa gloire puisque son ciel est la canopée. Sous son temple accourent toutes les confessions, plumes, poils, écailles, tantôt dans un divin recueillement, tantôt dans un concert haletant de cris, de grincements et de roucoulades. L’homme qui s’invite à son cantique ne saurait en déchiffrer la partition, ne serait-ce que parce que la forêt est traversée par un désir de mutation perpétuelle qui se situe hors du temps humain.
La forêt ne finit pas de changer, au rythme des branches qui s’évasent et s’élancent encore. Que l’une d’elles tombe, et c’est un arpège de lumières nouvelles qui s’égrène jusqu’au sol, bouleversant la vie au pied de l’arbre. Le seul moyen d’essayer de frôler le désir des forêts est de le regarder passer. Comme un rêve, c’est-à-dire humblement. Peut-être qu’il nous entraînera dans sa pureté.

« Dans ses embranchements, l’arbre tient la peau du monde. » (Jean Giono)

l’or des forêts (#2)

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forêt primaire à Bali, août 2013

Gigantesque laboratoire sensuel, disais-je. A chaque fois qu’une forêt m’accueille, je me sens nu. Dépossédé de mes vigilances, débarrassé de toute inquiétude, dans mon plus simple appareil passionnel. J’entre en ces forêts avec cette longue patience qu’elles guident, d’un chant d’oiseau, d’une ombre furtive. L’homme qui s’aventure sous la feuillée par ses chemins étroits bientôt n’avance plus. Non, il s’enracine. Chacun de ses pas l’enfonce un peu plus loin dans la terre de ses origines, vers le grand matin de sa vie.

Il y a sur les sentiers de la forêt le désir qui gonfle de voir arriver quelque chose, on ne sait pas trop quoi, et le plus souvent le désir est comblé. Le bond d’un chevreuil, un filon de chanterelles, le premier coucou du printemps font immanquablement la surprise : dans la forêt, la vie est toujours en avance de quelques minutes sur l’imagination. C’est encore plus vrai dans la forêt primaire, comment mieux la nommer, où tout recommence, où tout précède, où tout n’est que pulsion d’aube, et la lumière utérine.

l’or des forêts (#1)

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Forêt primaire à Bali, août 2013

Ne cherchez plus. Tout l’or du monde est là. Pulpeux, luisant. Profond jusqu’au vertige. La forêt est un trésor dont l’immense valeur s’apprécie à chaque fois qu’on la contemple. Le regard qu’on prête à la forêt fait notre fortune. Une richesse lente, filtrée, pure et infinie : combien d’oiseaux, de papillons, de fleurs, de fées, combien de joies secrètes habitent les jungles du monde ? Combien en préparent-elles encore dans l’alchimie de l’ombre et de la pluie ?

La forêt fait de la certitude sa grande loi : ce qui s’y élabore n’existera qu’en conformité avec l’équilibre des flux déjà produits. Rien ne doit heurter le chant que la terre compose. Il faudrait environ sept siècles pour que l’harmonie y règne en maître depuis l’humus jusqu’au houppier. Ce sont donc sept siècles au moins que la forêt a thésaurisés dans ses échanges invisibles avec les multitudes qu’elle abrite. Dans la prodigieuse épaisseur de sa chair émeraude, la forêt fait passer d’infinies connexions d’une vie à l’autre. La pesanteur de son ombre les protège. La vie percole, la vie infuse en permanence sous les fougères, et chaque feuille applique un secret de fabrication bien à elle, à son rythme et en étroite collaboration avec l’autre feuille qui la frôle quand le vent s’en mêle.

Gigantesque laboratoire sensuel, la forêt se donne aussi en spectacle. Combien de fois par jour un arbre fait changer le scintillement de son feuillage ? Un feuillage aux incessants reflets comme autant d’illusions, de faux-mouvements, de trompeuses couleurs. La forêt est un miroir aux alouettes, ou plutôt un miroir aux sunbirds, ces oiseaux-soleils attirés par le nectar des passiflores. La ramure de la jungle porte son poids de ciel, elle en recèle aussi ses mirages. Sous la voûte arborée, rien ne ressemble plus à une feuille qu’un oiseau tombé des nues et chacun se confond dans l’autre. Il y a d’ailleurs l’oiseau-feuille, celui qu’en anglais on nomme leafbird, vert comme elle, et qui se laisse choir de branche en branche avec le même détachement, la même brève mollesse.

[à suivre]

vol au-dessus d’un désert tropical

Survol de la province de Riau, Sumatra, Indonésie, juillet 2013

Depuis Jakarta, on atteint le nord de Sumatra avec un appareil siglé Garuda qui rejoint Medan, la plus grande ville de l’île, en un peu plus de deux heures. Grande comme 80 départements français, Sumatra s’étire sur 1800 kilomètres, ce qui laisse tout loisir, si on a la chance d’être assis derrière un hublot et par une météo favorable, d’interpréter le paysage. L’avion remonte en effet tout le flanc est de l’île depuis son extrémité sud et survole six de ses huit provinces. La plus méridionale, celle de Lampung, est une vaste mosaïque de marais et de rizières et j’imagine sans peine les centaines d’espèces d’oiseaux qu’elle peut accueillir en particulier à l’époque des migrations. Peu courue par les naturalistes, elle reste difficile d’accès, à cause du manque d’infrastructures et aussi parce que le paludisme y sévit toujours. Je devine la rudesse de la vie humaine dans les bourgades coincées entre les rizières et les friches détrempées. Sur quelques portions d’une côte constellée d’îlots, un ourlet vert-brun laisse penser que les palétuviers de la mangrove ont résisté aux déboisements.

comme un pays qui n’est plus le mien

massif de Belledonne, Isère, septembre 2011

Cette forêt où j’aime tant marcher, théâtre de mes escapades depuis l’enfance, a payé un lourd tribut aux violences du printemps. C’est un paysage de désolation que j’ai trouvé l’autre jour sur ce versant secret de la montagne : une bonne partie des hauts sapins de la forêt sont à terre. Arrachés à leur pente sans doute à cause des bourrasques, les arbres sont tombés comme des dominos. Ils ont laissé sous leurs racines des trous béants que les fortes pluies toutes ces semaines ont souvent remplis. D’autres sapins, coudés par le vent, sont sur le point de rompre. Sous la menace de leur chute, la forêt devient dangereuse. Des bûcherons viendront peut-être terminer le travail de la tempête et alors la forêt sera détruite. Je n’ose y penser.

Avec le temps ces sapins géants étaient un peu les miens, – une sensation d’intimité d’autant plus forte qu’aucun autre promeneur n’est venu la troubler lorsque je m’y rendais. Ces colosses sont là depuis sans doute deux siècles ou plus – dans mes plus vieux souvenirs, c’est-à-dire depuis plus de quarante ans, ils étaient déjà grands et forts. Leurs silhouettes s’étirent si haut qu’on ne voit pas le sommet, et très peu le ciel. Ces arbres sont précieux parce qu’ils font pousser les girolles et les cèpes ; les écureuils, la martre et le pic noir y habitent. Ils abritent aussi des rêves et des nymphes. Jadis mystérieuse et moussue, profonde comme un temple, la forêt a changé de visage. Voilà que la lumière du jour éventre la terre, le ciel se dévoile impudemment dans les trouées. Les arbres qui ont résisté au désastre semblent orphelins et secs. L’enfant que j’étais a du mal à retrouver son chemin.

la flamme rouge

Panier d’Oronges (Amanita caesarea) sur brasier de Cotinus, Drôme, le 25 octobre 2012
  Le souvenir comme une flamme, qui court sur la grande pente de l’automne. Ce matin déjà le jour s’enfuyait derrière les toits. J’ai vu le jardin bleuir sous les bouffées de buis, d’un bleu blème et froid semblable au bleu qui pare les mâchoires de décembre. D’un revers de chandail, l’hiver se trahit. Et je repense à tout ce que nous n’avons pas su nous dire. Aux mots effondrés sur nos lèvres quand la passion écrasait tout – comme des fruits de soleil dont je perds le goût à chaque nuage. Reprendre le chemin de la solitude, dans ses craquements étouffés. Egayer son corps avec la poésie d’un vin vieux et un peu de lune sur les premiers carreaux de givre. Laisser l’incertitude s’éprendre de sa paume en creux – lac, puits, ciboire. On ne croit plus en rien – on espère simplement que tout ira, que tout va, dans l’inquiète lumière du monde.

silence, s’il en fût

massif de Belledonne, Isère, septembre 2012
Nul cri, trace effacée. Que les roides colonnes d’un temple en ruine où l’automne ne se fait plus prier. Bref oiseau gris effaré. Brume enrubannée d’aubiers d’ébène sous la bruine, perturbant l’aubaine d’une balade qui me ramène enrhubé.

tout l’or du monde

Forêt de Marsanne, Drôme, octobre 2011

 

Il n’y a pas de bon chemin. Il n’y a que des surprises.

« C’était à peu près le milieu du matin. Je pris mon sac de montagne. Je descendis à la cuisine. Il n’y avait personne. J’ouvris le placard. Je taillai un morceau de gruyère dans le quarteron. Je pris une demi-michette dans la corbeille à pain et je laissai sur la table un billet : ne m’attendez pas pour déjeuner, je suis dans la forêt jusqu’à ce soir ». (Rondeur des jours, Jean Giono)

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