Archive pour janvier, 2010

Vincent, François, Paul et les autres

ces messieurs
Madurai, Tamil Nadu, juillet 2008
La vraie douleur ne fait pas de bruit. Elle se glisse en silence sous le socle d’une trop longue attente, salue la fatigue du soir qui remplit la place. Elle ne s’affranchit ni de signes ni de mots. La vraie douleur s’attarde au carrefour des solitudes, elle noue patiemment les mains d’un hiver toujours plus long et rude. Elle dérobe le souvenir, nous rhabille de frayeur. La vraie douleur est le temps qu’on apprend à mesurer au pétale des amitiés qui fanent, ce temps qu’on ne sait plus remplir et qui nous vide, d’amour, de ciel et d’aventure.
Vincent, François, Paul et les autres est un film de Claude Sautet de 1974. « Vincent, François et Paul se connaissent depuis quelque vingt ans et passent ensemble de nombreux week-ends, dans la maison de Paul, à la campagne. (…) Paul est journaliste, il est heureux avec Julia. Son drame, c’est qu’il ne peut terminer le livre qu’il a commencé à écrire il y a longtemps car il veut être écrivain et ne plus se contenter de simples articles. (…) A la fin, ouverte, du film, les personnages regardent ensemble un point inconnu, dans la rue, au-delà de l’écran. Tout continue. » (Jacques Layani, Les Films de Claude Sautet).

sans plus attendre

cabanon copy
Tamariu, Catalunya, novembre 2009
On cueillait des oursins au fond de la crique.  C’était notre trésor pour les séduire : des aiguilles autour, du corail dedans. La rudesse de l’écorce, l’émotion juteuse du coeur. Le fruit défendu par excellence. Leur chair vermeille palpitait sous le citron de nos vingt ans. La floraison s’est repliée, la chambre est close. Plages rebattues dans l’âcre clapot. L’horizon s’est resserré. Et c’est une autre pulpe qui saigne. « Il y en a dont la chair paraît toujours froide, même l’été. Il y en a dont le souvenir vaut une soif dès qu’on ne peut plus les trouver. » (André Gide, à propos de certains fruits, Les Nourritures Terrestres)

vieille peau

old mac
San Francisco, août 2009
« Je voulais laisser une trace et m’en aller au milieu des vivats. Vieillir, mourir, n’étaient que les limites du théâtre. Mais le temps a passé et la désagréable vérité surgit : vieillir, mourir sont le seul argument de la pièce. » (Je ne serai plus jamais jeune, Jaime Gil de Biedma)

les disques de ma vie : Sladest – Slade

slade_sladest_19731Ca se passait généralement à la fin de l’hiver. Chaque année à la même époque, je faisais une grippe, une rhino, une rougeole. Ces jours où je restais au lit, c’était immanquable, mon père m’offrait un disque. Je guettais la charnière février-mars avec une ferveur non dissimulée pour compléter ma collection de Johnny. Sauf qu’un jour de 1973 ou 1974, ce sont ces quatre gugusses qui déboulèrent dans ma chambre. Vous imaginez la tête du gamin de six ans, qui défait fébrilement le paquet en pensant à son idole et qui découvre ça… « Il n’y avait plus de Johnny chez Chardon (l’un des deux disquaires du village, NDLR), tu vas écouter, c’est très rock, c’est très bien aussi », fit mon père, avec l’assurance d’un médecin qui essaie de vendre sa potion.  « Il n’y avait plus de Johnny », comme on dit « Il n’y avait plus de pain à la boulangerie ». Allais-je pour autant combler mon appétit? Mes oreilles s’en souviennent, mes yeux aussi. Je ne suis pas sûr d’avoir apprécié tout de suite ce wock-‘n’woll là, mais j’ai été amusé de voir mon vieux géniteur de 25 ans se déchaîner comme un fou quand il jouait et rejouait Get Down And Get With It, le genre de hard-boogie qui crame les pâquerettes. L’énergie qu’il mettait à taper du pied en imitant la guitare me remit  d’aplomb plus vite que les années précédentes. Et puis il y avait aussi Coz I luv you sur cette compile, une semi-douceur aux accents irlandais, avec son solo de violon électrique et son final choral. L’excipient doucereux pour faire passer la sauce glam-rock un tantinet rustre. Slade a été ma première incursion, tout à fait fortuite, dans le rock boum-boum jiwiiiiz. Un accident plus heureux qu’il n’y paraît : ce groupe m’avait fait toucher du petit doigt le riff roboratif et puis aussi une certaine idée de l’excentricité anglaise, fut-elle en version pécore. Il m’aura pourtant fallu six ou sept ans encore pour revenir, de mon propre chef cette fois, à des choses aussi primaires, british et dézinguées. Hey, Johnny n’était pas encore mort.

tout peut attendre

spirale copy
Massif de Chartreuse, Isère, avril 2009
Ce jour-là, il y aura une grève des bus, une crue décennale, une pénurie d’essence. Les avions resteront cloués au sol, les mobylettes immobiles, les vélos volés.  Il y aura une rupture de stock chez le marchand de trottinettes, les lignes de production de patins à roulettes seront en maintenance. L’ascenseur sera en panne et puis de toutes façons, le réveil n’aura pas sonné. Ce jour-là, j’espère bien arriver en retard à mon enterrement.

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