Articles marqués avec ‘nuit’

sa part d’ombre

skukuza
Léopard (Panthera pardus), Skukuza, juillet 2014 – cliquez sur la photo pour l’agrandir

Il y peu d’occasions dans une vie d’approcher un Léopard à trois mètres, de nuit, en pleine brousse, sous des étoiles brillantes comme un lustre de Murano. Le regard ambitieux de l’animal en direction du téléobjectif tremblant, c’est une partie de silence qu’on est heureux de perdre en quatre ou cinq longues minutes : d’un regard dévidé comme le fil soyeux d’une araignée, le félin absorbe son contemplateur qui, ne sachant plus dissocier sa frousse de sa joie, reste planté devant lui comme s’il devenait, au mieux, son congénère, au pire sa proie. On oublie le guide armé derrière soi, on se débarrasse de sa défroque sociale : il n’y a plus dans ce duel sans parole que deux animaux pétrifiés, l’un par cette beauté magnétique qu’on dit cruelle (la fascination du danger), l’autre par la méfiance que suscite l’apparence d’un vieil ennemi… Ou par ce que j’ignore encore de notre propre espèce.

Une telle proximité avec l’intense vie sauvage africaine, déjà vécue en Namibie en 2003, s’est révélée quasi quotidienne en Afrique du Sud. Après des étés asiatiques plutôt décevants dans leur dimension naturaliste (un Vietnam qui mange ses oiseaux, une Indonésie qui massacre ses forêts), j’ai enfin renoué avec le foisonnement terrestre originel. Pour tenter de mieux cerner ce que nous sommes. Dans des paysages le plus souvent intacts, et auxquels les hommes semblent attachés, les grands animaux d’Afrique incarnent notre part d’ombre, la « rugosité désirante » de notre nature profonde, dans un terrifiant jeu de miroirs. Une question a pavé ma route : le monde survivrait-il au refoulement définitif de notre sauvagerie? Elle continue de faire son chemin ces jours-ci au milieu de la ville encombrée.

impressions nocturnes

lune2

Domène, Isère, janvier 2014

Il y a ceux qui se calfeutrent, ceux qui vont danser, ceux qui ne rentreront pas. Il y a celui qui gardera un peu de toi sur la langue. D’une ombre à l’autre, la nuit détourne les destins d’un rêve de communion.

______________ Un hibou brusquement s’est plaint. Un renard lui a répondu dans les phares de la lune. Rousse frousse. ______________

A perte de nuit, les âmes effarées. Les créatures sans qu’on les voie. Un tissu de mensonges aux étoiles roublardes. Un spleen plein de faux plis. ______________

La nuit est un piano d’ébène : Chopin chopant le blues. ______________

La branche griffue d’un chêne sur la page d’un ciel d’encre. D’une main tremblée, la nuit signe la paix du monde.

rois de coeur

enfants

Bondowoso, Java, août 2013

« Roi d’un chant de blé, d’une rivière, d’une vigne : ainsi devra-t-il se rêver. Et libre. Maître de soi, bûcher perpétuel où brûle la bûche de la vérité. Et que l’amour l’enserre.

Il voudra monter jusqu’à voir le ciel apposer des formes claires sur le bronze de son rêve. Mais les ailes font défaut. Il se blessera dans son effort. Et fondra en larmes sur son front d’enfant.

Et il apprendra la vérité. Le chant mourra dans sa gorge, rouge de cette frayeur qui entend et qui voit, goûte et touche et hume.

Et il étrennera son coeur lacéré d’homme acculé, d’homme aux abois, d’exécuté à l’instant de sa révolte. »

(Tout ce que je sais de moi, José Hierro)

portraits de l’Indonésie (#1)

Bondowoso, Java, Indonésie, août 2013
Je traînais sur le marché de nuit de cette bourgade haut perchée dans l’est de Java, me laissant aller à cette ambiance festive et bon enfant typique des soirées de ramadan. J’avais voyagé toute la journée, j’étais vaguement fatigué, surtout tenaillé par la faim. Au beau milieu des restaurants traditionnels (qu’on appelle ici warungs) qui ouvraient peu à peu sur la place centrale, cette petite fille a surgi devant moi comme un feu follet dans la pénombre. Mon errance semblait l’amuser alors j’ai cherché à capturer son doux regard, malgré la faible lumière. Gracieux modèle qui m’a suivi dans le dédale du marché jusqu’à ce que je m’installe sur un tapis pour découvrir la spécialité locale : le lalapan, composé de viandes rôties, de concombre et d’épinard, avec beaucoup de riz et des flots de sauce piquante. Je m’étais mis à manger avec les doigts pour faire couleur locale. Les sourires amusés des habitants me faisaient une petite place dans leur communauté nocturne et je ressentais une vraie fierté à me sentir accepté, même avec une pointe d’ironie et fût-ce au prix de cramer ses papilles. Entretemps, la petite demoiselle avait été chercher ses frères et soeurs pour me présenter à eux. C’est un fait marquant de ce merveilleux périple : on ne reste jamais seul en Indonésie. Dans la rue, dans les champs, sur les plages, il y a partout des enfants, des adultes ou des vieillards qui viendront vous aborder, cherchant à établir le contact, et quitte à recourir aux seules mains pour parler. Attirés, amusés par votre façon d’engouffrer un lalapan ou d’interroger les arbres de la jungle, cherchant en nous, au-delà des différentes manières d’invoquer le ciel et les morts, cette part insécable de fraternité humaine.

le signal

Papeete, Tahiti, février 2012

La vie, si petite qu’on ne le croirait pas. La lune au-dessus, comme l’oeil saccagé d’un poète. La mer n’en viendra pas à bout, de ses silences, de tout ce ciel qu’elle dépose là. Il fait nuit sur les vagues, et qu’elles courent ou qu’elles meurent, Leur écume est égale Au coeur qui dégorge.

le choix

Saigon, Vietnam, août 2012
Choisir, c’est s’extraire soi-même du monde. A l’instant du choix, le corps se penche, se déplie et se concentre tout entier vers un objet qui ne nous appartient pas mais au contraire nous tient à lui et nous absorbe. Peu importe à cet instant ce qu’il se passe autour de soi, nous voilà aspirés, corps et pensée, par la promesse de l’objet, d’un seul, par l’imminence aveuglante de sa possession supposée. Un choix nous mobilise autant qu’il nous fige. Il nous conduit provisoirement hors du temps, hors de soi, et nous dépossède, fût-ce quelques secondes, de cette exigence jamais assez respectée : rester attentif à toute chose, au souvenir, à ses cellules, aux oiseaux-cloches, à l’eau qui a coulé un jour sur Mars.

vu du pont

Depuis le pont du Rialto, côté Ouest, décembre 2011
Je n’ai pas encore vu Mort à Venise ni le Casanova de Fellini. Et pourtant j’ai beaucoup pensé au cinéma en parcourant la ville, ses venelles, ses placettes et les quais du Grand Canal. Il m’est venu des images de différents épisodes de la franchise James Bond tournés là : Bons Baisers de Russie, Moonraker et surtout Casino Royale. Sur les traces de Daniel Craig et Eva Green, j’ai arpenté le Mercato, le Campo Santo Stefano et l’île de la Giudecca en face de San Marco. Pas repéré le site exact de la scène finale (l’effondrement d’un vieux palais en réfection) mais il est certainement près du pont du Rialto où furent prises ces deux images.
Depuis le pont du Rialto, côté Est, janvier 2012

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