Articles marqués avec ‘arbre’

impressions nocturnes

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Domène, Isère, janvier 2014

Il y a ceux qui se calfeutrent, ceux qui vont danser, ceux qui ne rentreront pas. Il y a celui qui gardera un peu de toi sur la langue. D’une ombre à l’autre, la nuit détourne les destins d’un rêve de communion.

______________ Un hibou brusquement s’est plaint. Un renard lui a répondu dans les phares de la lune. Rousse frousse. ______________

A perte de nuit, les âmes effarées. Les créatures sans qu’on les voie. Un tissu de mensonges aux étoiles roublardes. Un spleen plein de faux plis. ______________

La nuit est un piano d’ébène : Chopin chopant le blues. ______________

La branche griffue d’un chêne sur la page d’un ciel d’encre. D’une main tremblée, la nuit signe la paix du monde.

l’or des forêts (#3)

forêt primaire à Bali

forêt primaire à Bali, août 2013
On ne regarde rien de haut dans la forêt. Ce sont les arbres qui nous toisent et nous nous contentons de mesurer leur majesté. La forêt supplante toutes les religions : elle se suffit à son culte et à sa gloire puisque son ciel est la canopée. Sous son temple accourent toutes les confessions, plumes, poils, écailles, tantôt dans un divin recueillement, tantôt dans un concert haletant de cris, de grincements et de roucoulades. L’homme qui s’invite à son cantique ne saurait en déchiffrer la partition, ne serait-ce que parce que la forêt est traversée par un désir de mutation perpétuelle qui se situe hors du temps humain.
La forêt ne finit pas de changer, au rythme des branches qui s’évasent et s’élancent encore. Que l’une d’elles tombe, et c’est un arpège de lumières nouvelles qui s’égrène jusqu’au sol, bouleversant la vie au pied de l’arbre. Le seul moyen d’essayer de frôler le désir des forêts est de le regarder passer. Comme un rêve, c’est-à-dire humblement. Peut-être qu’il nous entraînera dans sa pureté.

« Dans ses embranchements, l’arbre tient la peau du monde. » (Jean Giono)

l’or des forêts (#1)

foret
Forêt primaire à Bali, août 2013

Ne cherchez plus. Tout l’or du monde est là. Pulpeux, luisant. Profond jusqu’au vertige. La forêt est un trésor dont l’immense valeur s’apprécie à chaque fois qu’on la contemple. Le regard qu’on prête à la forêt fait notre fortune. Une richesse lente, filtrée, pure et infinie : combien d’oiseaux, de papillons, de fleurs, de fées, combien de joies secrètes habitent les jungles du monde ? Combien en préparent-elles encore dans l’alchimie de l’ombre et de la pluie ?

La forêt fait de la certitude sa grande loi : ce qui s’y élabore n’existera qu’en conformité avec l’équilibre des flux déjà produits. Rien ne doit heurter le chant que la terre compose. Il faudrait environ sept siècles pour que l’harmonie y règne en maître depuis l’humus jusqu’au houppier. Ce sont donc sept siècles au moins que la forêt a thésaurisés dans ses échanges invisibles avec les multitudes qu’elle abrite. Dans la prodigieuse épaisseur de sa chair émeraude, la forêt fait passer d’infinies connexions d’une vie à l’autre. La pesanteur de son ombre les protège. La vie percole, la vie infuse en permanence sous les fougères, et chaque feuille applique un secret de fabrication bien à elle, à son rythme et en étroite collaboration avec l’autre feuille qui la frôle quand le vent s’en mêle.

Gigantesque laboratoire sensuel, la forêt se donne aussi en spectacle. Combien de fois par jour un arbre fait changer le scintillement de son feuillage ? Un feuillage aux incessants reflets comme autant d’illusions, de faux-mouvements, de trompeuses couleurs. La forêt est un miroir aux alouettes, ou plutôt un miroir aux sunbirds, ces oiseaux-soleils attirés par le nectar des passiflores. La ramure de la jungle porte son poids de ciel, elle en recèle aussi ses mirages. Sous la voûte arborée, rien ne ressemble plus à une feuille qu’un oiseau tombé des nues et chacun se confond dans l’autre. Il y a d’ailleurs l’oiseau-feuille, celui qu’en anglais on nomme leafbird, vert comme elle, et qui se laisse choir de branche en branche avec le même détachement, la même brève mollesse.

[à suivre]

comme un pays qui n’est plus le mien

massif de Belledonne, Isère, septembre 2011

Cette forêt où j’aime tant marcher, théâtre de mes escapades depuis l’enfance, a payé un lourd tribut aux violences du printemps. C’est un paysage de désolation que j’ai trouvé l’autre jour sur ce versant secret de la montagne : une bonne partie des hauts sapins de la forêt sont à terre. Arrachés à leur pente sans doute à cause des bourrasques, les arbres sont tombés comme des dominos. Ils ont laissé sous leurs racines des trous béants que les fortes pluies toutes ces semaines ont souvent remplis. D’autres sapins, coudés par le vent, sont sur le point de rompre. Sous la menace de leur chute, la forêt devient dangereuse. Des bûcherons viendront peut-être terminer le travail de la tempête et alors la forêt sera détruite. Je n’ose y penser.

Avec le temps ces sapins géants étaient un peu les miens, – une sensation d’intimité d’autant plus forte qu’aucun autre promeneur n’est venu la troubler lorsque je m’y rendais. Ces colosses sont là depuis sans doute deux siècles ou plus – dans mes plus vieux souvenirs, c’est-à-dire depuis plus de quarante ans, ils étaient déjà grands et forts. Leurs silhouettes s’étirent si haut qu’on ne voit pas le sommet, et très peu le ciel. Ces arbres sont précieux parce qu’ils font pousser les girolles et les cèpes ; les écureuils, la martre et le pic noir y habitent. Ils abritent aussi des rêves et des nymphes. Jadis mystérieuse et moussue, profonde comme un temple, la forêt a changé de visage. Voilà que la lumière du jour éventre la terre, le ciel se dévoile impudemment dans les trouées. Les arbres qui ont résisté au désastre semblent orphelins et secs. L’enfant que j’étais a du mal à retrouver son chemin.

ta planète, ton coeur

Grenoble et le Grésivaudan depuis les collines de Domène (Isère), avril 2013
  Les paysages se lisent comme l’âme collective. Ils sont le reflet de nos vies qui s’en imprègnent plus qu’à leur tour. Le relief, d’abord, façonne l’imaginaire. Ainsi une haute muraille calcaire accélérant subitement le coucher du soleil coupe court aux épanchements romantiques, tout en attisant la curiosité : mais que se cache-t-il donc là-bas derrière ? Si la mer baignait Grenoble, on peut parier que nous aurions troqué notre passion scientifique contre un désir d’immensité artistique. De toutes parts l’horizon escamoté par les cimes aux lignes comme des courbes de Gauss invite plutôt à calculer de nouveaux repères : plongeon dans le creuset d’un destin technologique pour dépasser l’oppression alpine. La géologie implacable contraint à la rationalité là où les agitations écumeuses évaseraient à l’infini les contemplations et la créativité. Et puis il y a la traduction de notre époque dans la refondation du décor. Le lardage de la vallée en peupleraies et champs de maïs trahit nos cupidités, ou nos négligences. La géométrie d’une plaine remembrée ne saurait satisfaire l’amoureux des vies qui s’enchevêtrent. Elle témoigne aussi de la transformation du paysan en gestionnaire avisé, tandis qu’en s’élevant sur les premiers paliers de la montagne, on sème encore la patience et le respect dans la terre. Quelques arbres cinquantenaires, derniers mausolées de notre ancienne campagne, encouragent cet artisanat besogneux, voué à disparaître. Car si l’on prend de la hauteur pour cultiver à l’abri du temps, on s’isole, on se retranche d’un monde qui n’attendra personne. La vitesse à laquelle le paysage change renvoie à la vitesse à laquelle nous apprenons à vivre hors saisons. Saisons qui n’existent d’ailleurs plus tellement : trois jours après ces photos prises sous vingt-huit degrés, la neige bouleversait le paysage.

jardin d’hier

Montfrague, Estrémadure, avril 2010
La nicotine des souvenirs qui colle aux doigts. Je la revois dans la lumière crayeuse d’une fin d’après-midi de janvier, son pas pressé, ses jambes fines dans des collants gris qui dépassent d’un trench fuselé noir, ou peut-être bleu pétrole, que je ne lui connaissais pas. Elle salue le cafetier derrière la vitre, un geste de la main sans s’arrêter, et disparaît au coin de la rue. C’est presque avril maintenant et les montagnes sont tachées de vieille neige. Les arbres accrochent leurs premières feuilles, d’un vert si tendre qu’on ose à peine s’en approcher. Il monte des jardins une odeur tiède et puissante de chair et d’eau, un parfum qui presse l’envie de remuer la terre comme un ventre. Je la revois encore dans le silence glacé d’un soir d’hiver, son pas décidé quand les lumières de la ville hésitent encore à frôler les murs. La rue est interminable. Je repasse en boucle l’instant où elle va dire bonjour au cafetier, cette gracilité volontaire de libellule, ces quelques secondes où sa bouche trahit le sourire vainqueur qu’elle m’adressait autrefois. Le gai printemps des oiseaux résonne jusqu’au ravin de ce souvenir, le dernier que j’ai d’elle, impossible à combler. La mélodie du merle au sommet de l’if ombrageux, avril avec un petit supplément de brume. Le doux fleurissement d’un début de finitude.

aux dernières nouvelles

bucovine
Moldovita, Bucovine, aout 2010
Le jour passe. Comme une lettre à la poste. Restante. Tout se tient, tout est ferme et clair. Comme l’absence. Longues heures lumineuses, tressées d’espoir, de mouches et de lin. J’écoute la parole de l’air grésiller au bout des doigts. J’écris pour traverser les transparences. Je griffonne, les pages s’agrègent; et bientôt les mots se nouent seuls aux lignes parallèles. Orbes, déliés, points : le coeur ne plie pas. Je vous attends dans l’inlassable élan de l’encre.

des forêts de questions

foret
Monts Fagaras, Transylvanie, août 2010
« Si compliqué, si ramifié, si bien anastomosé que soit le système de vaisseaux, tout le sang des veines peut néanmoins s’écouler par une seule blessure – si grande son envie, dans sa prison de ténèbres, enfin de voir le jour – de tirer l’affaire au clair. » (Julien Gracq, Un Beau Ténébreux)
[miracle du format raw - cliquer l'image pour agrandir]
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