coda from 2011

Une année filée comme un bas à la vitesse de la lumière, aveuglante jusqu’au bout des ongles. Une année où le temps semble s’être syncopé : une année courte sur sa jolie nuque, aux émotions souvent longues mais étouffées. Comme un espace en sursis, une matière liminaire. L’impression d’avoir couru en tous sens sans déborder de son sillon tout tracé : rassurance, confort, prises de risque limitées. Des fidélités à l’épreuve du temps qui gronde, en noir et blanc sur papier crépon : la couleur m’ennuie un peu, c’est vrai, parce qu’elle efface les nuances et écrase le grain de la vie. 2012 épousera l’anthracite sans miner, coiffera les aubes d’un plus fin minerai. Et peu m’importent les résolutions dans le flou, ce sont des bonnes révolutions que je veux souffler dans son cou.

lassitude

Trièves, Isère, avril 2011
Ce matin il est fatigué d’être sympathique. Il se dit que tendre ses zygomatiques ne sert à rien, que sa bienveillance mafflue décidément tourne à vide. Ses sourires n’ont pas reçu d’écho, ses messages sont restés lettre morte. Et il rejoint la cohorte des mornes vaincus par l’indifférence des autres. Il s’engouffre dans un train de plomb, s’assoit au fond de la voiture en milieu de rame. Laissant le paysage défiler, il colle son nez derrière la vitre sans jamais saluer les grands arbres où son regard d’enfant hier encore se perchait. Il devient ce minuscule et dérisoire objet d’indésir, fondu dans la masse informe des gens gris. Il oublie le soleil qui inonde avril, il oublie l’heure d’été et la dernière gare, le quai des rêves. Ce matin il regarde ses mains qui n’ont pas retenu la nuit, ses mains comme l’ombre longue d’une ancienne défaite. Il est fatigué de jouer à sourire à celle qu’il a vue partout et qui ne l’a jamais regardé.

jardin d’hier

Montfrague, Estrémadure, avril 2010
La nicotine des souvenirs qui colle aux doigts. Je la revois dans la lumière crayeuse d’une fin d’après-midi de janvier, son pas pressé, ses jambes fines dans des collants gris qui dépassent d’un trench fuselé noir, ou peut-être bleu pétrole, que je ne lui connaissais pas. Elle salue le cafetier derrière la vitre, un geste de la main sans s’arrêter, et disparaît au coin de la rue. C’est presque avril maintenant et les montagnes sont tachées de vieille neige. Les arbres accrochent leurs premières feuilles, d’un vert si tendre qu’on ose à peine s’en approcher. Il monte des jardins une odeur tiède et puissante de chair et d’eau, un parfum qui presse l’envie de remuer la terre comme un ventre. Je la revois encore dans le silence glacé d’un soir d’hiver, son pas décidé quand les lumières de la ville hésitent encore à frôler les murs. La rue est interminable. Je repasse en boucle l’instant où elle va dire bonjour au cafetier, cette gracilité volontaire de libellule, ces quelques secondes où sa bouche trahit le sourire vainqueur qu’elle m’adressait autrefois. Le gai printemps des oiseaux résonne jusqu’au ravin de ce souvenir, le dernier que j’ai d’elle, impossible à combler. La mélodie du merle au sommet de l’if ombrageux, avril avec un petit supplément de brume. Le doux fleurissement d’un début de finitude.

poing de non-retour

otaries
San Francisco, août 2009
La blessure se traduit d’abord par un furieux galop de charge. La terre sous ses sabots s’envolerait presque si elle n’avait pas choisi la moquette du salon pour s’ébrouer. A quelques centimètres du point d’impact, elle s’arrête net, comme un jouet électrique auquel on aurait subitement retiré les piles. Son geste d’attaque reste en suspens, son regard se fige. Le bras menaçant dressé au-dessus de sa tête ploie, le poing fermé se pose sur une crinière en désordre. Imperceptiblement d’abord la lippe frémit. Puis la bouche se tord, le front se plisse et c’est le visage tout entier qui change et se découd, porté au rouge, annonçant un torrent de sanglots abondants gonflé de gémissements suraigus. Petit animal au flanc troué loin de sa tanière, désemparé, fait peine à voir. Sa colère s’est enrayée comme une arme de contrebande. Elle n’a plus pour se défendre que la pitié qu’elle inspire, feignant encore d’attaquer à coups de vociférations à moitié étouffées, jérémiades en rafales que j’entreprends de compter en guettant la dernière avec un espoir déçu que je ne montrerai pas. Le temps paraît très long dans ces moments bruyants où tout se renverse, le ciel, les roses, les rôles du prédateur et de la proie, la vague tendresse qu’elle guidait encore quelques minutes plus tôt, la trajectoire même de nos regards. Je l’observe maintenant avec la distance curieuse d’un zoologue écossais, ses yeux à elle sont cachés dans le rideau mouillé de sa frange. Le cœur a basculé lui aussi, réfugié dans une dimension inaccessible aux parois blindées. Elle vagit peut-être encore un peu, je ne suis plus sûr de l’entendre. C’est fini, l’amour est vaincu pour de bon. Recru, mis à terre par des forces hostiles qui m’écartent à jamais de cet être amoindri, passé à l’état de chose souffrante, si étrangère à soi, inconnue de mes services, qui se meut à peine, de loin en loin comme sur un écran de cinéma, travelling arrière sur une toile lisse, parfaitement lisse, dont les reflets du soleil de ce triomphal samedi de mai jouent à brouiller les contours.
(je rassure mes aimables lecteurs, j’ai du parquet dans le salon depuis plus de trois ans.)

carnet de voyage

On a retrouvé par hasard le petit carnet où elle consignait autrefois les remarques, sur la vie, sur le vif, qui lui passaient par la tête. Des choses écrites à l’emporte-pièce, dans l’urgence de la situation, l’éclair de l’idée, trop vite, que le temps a étirées comme de la guimauve jusqu’à les rendre indéchiffilifrilifrrrables. Elle tient le carnet comme un missel, couverture en carton sans signet, et les pages ont beau tourner, après toutes ces années, les mots ne sont plus les mêmes. Juste des signes dans un soir, vagues dans un matin oublié. Les mots s’enroulent là dans une écriture cisaillée, oscillent en secret, vacillent et tombent à plat. Et ici, soudain, surgissent quelques caractères enfin lisibles, des bribes pour l’éternité des cailloux. Ces mots déçoivent, d’abord, quand ils sont de simples énumérations sans contexte: buissons épars, cimetières de poulies et d’engrenages, vieux murs, tas de gravats. Pourquoi a-t-elle planté ces décors, de quel voyage, il n’y a pas de date. Je ne supporte pas la cuisine qui se cache derrière le produit, avec les initiales MV. Et l’auteur s’interroge sur cette phrase suspendue au-dessus du vide. Où, quand? Lutter contre le conformisme de son milieu, c’est peut-être le prix à payer pour rester libre. Et tout de suite après : confirmation number WKWB7535549 . Jeu de piste mal fléché sur les sentiers du sens. En rouge, platitude trop ingrate pour se désoler. Les mots sont-ils la vie ou lui font-ils obstacle, presque un devoir de philo. Elle a mis aussi une phrase de Stendhal : l’amour est comme la fièvre, il naît et s’éteint sans que la volonté y ait la moindre part. [llisible] plate plate plate. Et dessous, après des salmigondis à l’encre, une supplique à la mine: brider soi-même ses émotions avant que d’autres ne nous les volent. Ensuite le carnet se vide, il y a une page arrachée, et elle retrouve à la fin une adresse e-mail et un numéro qui semble celui d’un téléphone. Il se termine par 26, ou 24 suivi d’un très beau solstice d’été en lettres rondes, presque astrales. Mais pour qui a brillé ce soleil? Elle s’est flattée d’avoir été amoureuse, semble-t-il, oui, dans le désordre insurmontable de son passé. On l’a encore entendue émettre un commentaire vaguement inapproprié, j’ai un faible pour le cheddar, et c’est vrai, c’était l’heure du dîner. Le carnet lui tomba des mains, on le remit dans son linceul en plastique. Ce voyage sur les chemins perdus l’avait fatiguée mais son appétit pour le fromage anglais était intact. Demain, si elle en avait la force, à la faveur de cet automne plein de lumière, un petit-cousin l’emmènerait faire un tour en ville. lactaire

t’attendre

vers talavan
ciel d’orage vers Talavan, Extremadura, avril 2010
Il n’y a pas vraiment de pente ici, et pas vraiment de côte. Juste des ondulations douces comme des vagues, qui moutonnent à peine à leur faîte. C’est un pays de rudesse peut-être, certainement pas de fatigue. La terre n’est pas blessée par les cailloux ou éventrée par quelque grand arbre, elle tient tête au ciel qui se garde bien de la frôler. L’espace qui sépare la terre du ciel s’appelle le vent. C’est lui qui rebat sans arrêt les couleurs des prairies, sans jamais réussir à les dissoudre. C’est un pays qui dure, égal à lui-même d’une frontière à l’autre, pâture de lumière donnée au temps, à un temps sans rêve ni trêve. C’est le pays idéal pour t’attendre.

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