Archive pour février, 2011

le bruit des carrioles

biertan
Biertan, Transylvanie, août 2010
Finalement, je ne sais pas si un voyage m’aura rendu plus mélancolique que la Roumanie. En feuilletant l’album photo (très peu d’images, beaucoup de sépias), je replonge dans un drôle d’état d’esprit, rythmé par le bruit des carrioles sur les nids-de-poules. La Roumanie a exhaussé le regret d’un autre monde, le regret d’un chemin collectif avec un peu plus de sens. Je ne sais pas comment ce pays pourrait trouver l’élan d’échapper à ce qu’il est aujourd’hui, coincé entre les noirs chicots de l’ère socialiste et les fondations déjà gâtées du libéralisme. Bien courageuse serait celle qui oserait lui prédire une autre voie. Je vois mal une jeunesse monter au créneau comme dans les pays arabes : la jeunesse roumaine n’existe pas. Les 18 – 30 ans désertent, ils préfèrent s’éparpiller sur le marché du travail européen plutôt que de combattre chez eux sur un front qui semblait jusque là truqué. Le pays paraît s’effondrer doucement sur lui-même, comme si sa douloureuse Histoire le retenait à elle.  Cette mélancolie roumaine, remarquez, est contagieuse. Quand je pense à ce qu’il pourrait advenir de la France d’ici mai 2012, c’est encore ce bruit des carrioles qui résonne sur mes idéaux creusés de nids-de-poules.

eldorado

route
Sapanta (en face, l’Ukraine), région de Maramures, Romania, août 2010
Mes bagages pour la route sont de plus en plus minces. Je veux lâcher prise, garder les mains libres pour saluer les oiseaux, les lents, les hauts oiseaux qui passent, et m’essuyer le front. Après tous ces choix difficiles dont aucun ne m’a délivré, je n’ai plus qu’à me laisser porter au fil du chemin qui serpente devant moi, le plus mystérieux, le plus étroit. Je laisse le chat à sa gamelle, quelqu’un viendra la remplir à ma place. J’emporte ce qui pèse le moins lourd, ce qui ne griffe pas : ton sourire songeur près du carrousel, ta petite robe d’été comme un nuage blanc qui flottait dans le feu de ce solstice-là. Le vent, les lunes et le silence m’accorderont leur bienveillance encore un peu, ils m’aideront peut-être à briser ces années mal fagotées qui strient maintenant mon regard. Il me tarde, à vrai dire, de remonter la source de mes inquiétudes, de te revoir dans ce premier jour ébloui, à peine habillée de diaphanes promesses. Je veux être riche de ce bout de vie là, de ce court instant qui m’a porté jusqu’à tes lèvres. Gagner la soutane d’un grand chêne ensommeillé pour te rêver toujours, oeuvre vivante, sans âge et sans limites.

la révolution de l’orchidée

ophlup
Ophrys des Lupercales (O.lupercalis), Muntanya Gran, Catalunya, février 2011
« Elles ont bondi, comme ce que l’on aurait tenu trop longtemps serré dans un poing de pierre ou de glace. » (Philippe Jaccottet, Cahier de Verdure). Guetter leur apparition chaque année à la lisière de l’hiver, comme vouloir s’assurer que le temps file encore un peu pour soi. Cette année je le crains les fleurs seront tachées de sang. Mais elles signaleront aussi peut-être comme jamais le dépliement du monde.

sur la page abandonné

coquillage
L’Estartit, Catalunya, février 2011
 

INFORMATIQUE : rejeté par le serveur car le relais n’est pas autorisé.

Par extension : rejeté par la serveuse.

                                                               ex-cargo échoué aux sables d’alone.

     « Echouer même est enviable, pour avoir tenté. » (Georges Clémenceau, Au fil des jours) rejet et contre-rejet pour renforcer l’effet stylistique.          Phénomène de rejet : refus de tolérance, d’acceptation, d’intégration ou d’assimilation d’un corps, d’un tissu ou d’un organe, qui se traduit par des réactions biologiques plus ou moins intenses. Exemple : « je suis au regret de te rejeter » . Sous-entendu : « Ca me démangeait de te le dire » . Récurrence du rejet : Nicolas Sarkozy perd quatre points dans le baromètre de février.
                              L’écriture décalée a échoué.
                                                                                                         Non-prise en compte d’une information reçue par un serveur (ne doit pas être assimilé à du caviardage).                                                                   stranded

amaretto

cordage bleu
Port de l’Estartit, Catalunya, février 2011
Après les voyages, après l’aventure, il y a que l’algue alanguit les liens. Hier j’étais frêle frégate affrétée à tes folies. Je glissais sur tes vagissements, et me voilà sage et gisant dans le jusant. Aucun raz-de-marée pour redémarrer la machine, aucune tempête pour rallumer les lampes. Cet arrimage ne rime à rien. Alors je me couche un peu. Je mélange mes cordages aux limandes. J’offre mon flanc aux flétans, ma carlingue aux carangues. Miroir aux écailles pour ne pas se regarder vieillir. A la nuit frôlée je m’invente des galères. J’ouvre ton clapot, je brouille la ligne de flottaison. Et je rêve, entre l’onde et l’onde, de mouiller aux sirènes. M’arraisonner à l’horizon.
(la vague est un éternel refrain : autres notes sur des thèmes similaires ici et  et en draguant le limon sous la mer)

pompéi-des-mirages

friche
L’Estartit, Catalunya, février 2011
Ils avaient imaginé dresser ici une énième cité balnéaire et déjà les voies pavées s’élançaient à travers les marais, sans souci d’impact sur l’écosystème. La folie du béton a été stoppée net, juste à temps pour laisser pousser les tamaris et parader les échassiers. L’Espagne s’épuise en une densité impressionnante de chantiers jamais terminés, verrues surréalistes dans des paysages que les autochtones eux-mêmes manquent de considérer. La crise qui s’est abattue sur l’Espagne a révisé à la baisse les ardeurs les plus pharaoniques. Elle laisse derrière elle les vestiges pourris de son propre berceau autant qu’elle nourrit le désespoir des propriétaires terriens, prêts à tout pour céder leurs nobles terres à une spéculation immobilière désormais rampante.

taxe de séjour

Autrefois, à la frontière, on roulait au pas, freiné par un vague sentiment de culpabilité devant l’imprévisible douanier, guettant sa main nonchalante qui dirait passez, passez. On mettait du temps à reprendre sa vitesse normale, lesté encore de l’émotion d’avoir franchi la ligne symbolique. On craignait que peut-être, trois kilomètres plus loin, un douanier nous rattrape après sa sieste, avec l’envie de mettre le coffre de la voiture sens dessus dessous au vu et au su d’autres automobilistes plus chanceux et rigolards. Maintenant, au col du Perthus, les douaniers sont partis. On a même détruit leurs guérites. L’immuable pyramide de Ricardo Bofill nous regarde foncer à 70 kilomètres par heure, les vitres baissées et l’autoradio à fond. Et rien ne ressemble plus au bitume catalan que le bitume français. Cette liberté apparente dessinée par la lisse uniformité des goudrons est un piège. Juste après avoir quitté l’Espagne la route descend en forte pente vers la plaine de Perpignan. On s’élance joyeusement vers elle en doublant la longue procession de camions qui s’attarde sur la file de droite et cache une signalisation parfois utile. Le ciel est menaçant mais qu’importe ! On se laisse entraîner en chantonnant tandis qu’un bref éclair dans le rétroviseur signale une petite note pas tout à fait dans le rythme. Les douaniers nous faisaient perdre un peu de temps. Celui qu’on gagne par leur absence peut finalement nous coûter assez cher.

jusqu’où la France?

parapente
Vallée du Grésivaudan, Grenoble, au fond le Dévoluy et le Vercors, février 2011
Dans un vide d’idées, accrochée à des postures complices, de part et d’autre. Larguée sur des avancées brumeuses, d’où n’émerge que le granit fondamentaliste du marché, piédestal pour un carré de théocrates de la bronzette. L’homme est fait pour s’évanouir, disparaître : comment les délester de leur fatuité pour qu’enfin ils prennent la mesure de cette sublime évidence?

poing de non-retour

otaries
San Francisco, août 2009
La blessure se traduit d’abord par un furieux galop de charge. La terre sous ses sabots s’envolerait presque si elle n’avait pas choisi la moquette du salon pour s’ébrouer. A quelques centimètres du point d’impact, elle s’arrête net, comme un jouet électrique auquel on aurait subitement retiré les piles. Son geste d’attaque reste en suspens, son regard se fige. Le bras menaçant dressé au-dessus de sa tête ploie, le poing fermé se pose sur une crinière en désordre. Imperceptiblement d’abord la lippe frémit. Puis la bouche se tord, le front se plisse et c’est le visage tout entier qui change et se découd, porté au rouge, annonçant un torrent de sanglots abondants gonflé de gémissements suraigus. Petit animal au flanc troué loin de sa tanière, désemparé, fait peine à voir. Sa colère s’est enrayée comme une arme de contrebande. Elle n’a plus pour se défendre que la pitié qu’elle inspire, feignant encore d’attaquer à coups de vociférations à moitié étouffées, jérémiades en rafales que j’entreprends de compter en guettant la dernière avec un espoir déçu que je ne montrerai pas. Le temps paraît très long dans ces moments bruyants où tout se renverse, le ciel, les roses, les rôles du prédateur et de la proie, la vague tendresse qu’elle guidait encore quelques minutes plus tôt, la trajectoire même de nos regards. Je l’observe maintenant avec la distance curieuse d’un zoologue écossais, ses yeux à elle sont cachés dans le rideau mouillé de sa frange. Le cœur a basculé lui aussi, réfugié dans une dimension inaccessible aux parois blindées. Elle vagit peut-être encore un peu, je ne suis plus sûr de l’entendre. C’est fini, l’amour est vaincu pour de bon. Recru, mis à terre par des forces hostiles qui m’écartent à jamais de cet être amoindri, passé à l’état de chose souffrante, si étrangère à soi, inconnue de mes services, qui se meut à peine, de loin en loin comme sur un écran de cinéma, travelling arrière sur une toile lisse, parfaitement lisse, dont les reflets du soleil de ce triomphal samedi de mai jouent à brouiller les contours.
(je rassure mes aimables lecteurs, j’ai du parquet dans le salon depuis plus de trois ans.)

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