soleil

la fleur au fusil

Isère, printemps 2014

Porter son regard en haut pour suivre le vol d’un oiseau, s’émouvoir du bref dessin de ses ailes dans le ciel.
Baisser ses yeux, s’accroupir. Respirer la première jonquille au jardin qu’une abeille précoce viendra butiner tout à l’heure.
Accorder à ces vies qui ne sont pas nos vies, ces vies partout, monstrueuses, la bienveillance de notre regard. Car ces créatures portées par un élan qu’on dit irrationnel, d’une substance peut-être inconnue, ne sauraient nous effrayer plus longtemps. Comme nous, elles se débattent, dans le même chaos, dans cette compétition sourde ou avouée, mues simplement pour exister. Le passereau dans le ciel fuyait son prédateur, un faucon. La jonquille a évasé sa trompette pour accueillir l’abeille qui seule détient les clés de sa survie.
Un geste généreux, décentré, empathique, solidaire serait d’accepter toutes et chacune de ces vies dans leur instant à elle. Sans changer leur cours, se laisser prendre par leur beauté dont elles ignorent tout elles-mêmes, et que nous n’ignorons que trop souvent. Et puis les laisser à leurs luttes secrètes – nous avons bien assez des nôtres.

ma racine est au fond des bois

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Accenteur mouchet (Prunella modularis) regardant tomber la neige, Domène, Isère, février 2015

« Il n’y a pas de monde concevable ici.
Heim, Hic, Home ne sont pas sur terre. Il n’y a pas de chez-soi terrestre pour la figure humaine. Il y a le temps seul pour la solitude seule. (…) C’est une quête indicible dont le « qui-vive » naît dans le monde animal. » (Pascal Quignard, Les Désarçonnés)

[titre de cette photo d’après la devise d’Emile Gallé, maître verrier et céramiste, pionnier de l’Art nouveau, inscrite à la porte de son atelier.]

il faudra suivre l’oiseau

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Rollier à longs brins / Lilac-breasted Roller (Coracias caudata), Kruger, juillet 2014
Parce qu’ici l’air devient irrespirable. Il faudra suivre l’oiseau, quitte à s’inventer des ailes (apprends! écoute! respire!), parce que posés là où nous sommes, plus rien ne marche. Les fumées s’épaississent autour des villes, les mers s’écument d’amertume, les orgues des oligarques ricanent. Il faudra suivre l’oiseau, plus bleu que le crépuscule qu’on nous repeint dès l’aube, suivre l’oiseau plus vif que les élans que quelques-uns, toujours les mêmes, on a les noms, s’ingénient à briser dans nos chairs blessables et mortelles. Il faudra suivre l’oiseau, le seul à nous montrer la voie d’un temps plus libre et tendre, le seul à connaître le secret des sources. Il faudra suivre l’oiseau pour remettre du ciel à l’âme, parce que, tu sais, l’ami, nous sommes de passage.

tangente

manege

Bruxelles, décembre 2014

Enseigner les infinies nuances qui palpitent entre le bleu et le bleu : voilà pour se donner des ailes.

(Je m’étonne encore, grand naïf, de la manière tranchée, sinon brutale, employée par quelques frénétiques haut perchés pour fixer les grandes orientations collectives en ce début d’année. Orientations d’un autre âge, quand nous étions prêts à sacrifier l’essentiel parce que nous ne savions pas encore où il se logeait. Mais aujourd’hui? Encore des autoroutes, encore des barrages, encore des parcs de loisirs? Tout qui porte à scinder, isoler, écarter, confiner quand nous avons tant besoin de réanimer des intimités avec notre entourage.)

le grand saut

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Choucador de Burchell (Lamprotornis australis), Kruger, juillet 2014

Vent, bruine, flocons là-haut. Nous y sommes. L’inclinaison de la Terre joue en notre défaveur.

Vers quels vertiges va nous plonger cette saison nouvelle? Quelles couleurs pareront nos rues d’automne, jusqu’où le ciel, le faible ciel, pourra-t-il encore les porter? J’avais oublié comment c’était novembre, cette impression des jours chiches hachés de pluie glacée. Je préfère garder vivant le souvenir de ces aubes africaines, courtes et chantantes. Ces matins prompts à laisser le jour mordre la savane à pleins rayons, comme si la nuit passée n’avait pas compté. Ces premiers mouvements d’oiseaux, offrandes d’un monde à son plein équilibre.

le tarin : en avoir ou pas

Gros-Bec cassenoyaux (Coccauthrostes coccauthrostes), chez GEASTER, février 2013
Tarin des aulnes (Carduelis spinus), id.

L’un l’a gros, l’autre tout petit. Soit: cela fait partie des inégalités naturelles qu’il faut savoir accepter. Mais autant le Gros-Bec porte un nom descriptif, autant le Tarin usurpe un tantinet son identité : de nez, que nenni! Encore une bizarrerie dans la science des noms d’oiseaux.
A la limite pour le Tarin, je peux comprendre : il a un nom de compensation. Un nom-talonnettes. Son sobriquet rappelle que son bec, aussi discret soit-il, existe bel et bien. Si par mégarde il l’avait oublié lui-même, le Tarin n’a qu’à ouvrir son passeport: il en a bien un, c’est écrit en toutes lettres. Etait-il nécessaire en revanche de faire remarquer au Gros-Bec qu’il l’a au milieu de la figure? Déjà tout penaud d’être appendiculé de la sorte (c’est un oiseau maladivement farouche), on l’inhibe un peu plus en le baptisant en référence directe à son hypertrophie nasale. On imagine les souffrances qui sont les siennes: il doit ronfler comme une tronçonneuse et ressembler à une navette spatiale quand il s’enrhume. Dès lors ce nom de Gros-Bec n’est plus seulement déplacé: il respire réellement la moquerie abjecte.

gai comme un pinson triste

Pinson des arbres (Fringilla coelebs) dans le jardin enneigé chez GEASTER, Isère, février 2013

Celui-ci avait endossé son costume de mariage, paré de couleurs déjà vives et portant fier sa petite casquette. Mais, bec triste et fermé, il ne semblait pas bien dans son assiette. Il n’avait que faire des graines de tournesol que je lui tendais en toute amitié. Quelque chose le préoccupait davantage que ma simple et patiente présence. Parfois une impression me gagne : les oiseaux portent le sentiment de cette Terre qu’on détruit. Fatigués de voler, ils s’en remettent soudain à une sorte de mélancolie qui plombe leur grâce naturelle. J’ai appris quelques heures plus tard que la Chine était en train de décapiter 700 montagnes du Grand Ouest pour édifier des mégalopoles, dans le mépris le plus brutal pour l’environnement, les fleurs, les oiseaux et les millions de paysans accrochés à ces pentes. Le savait-il avant moi? Une effroyable catastrophe en marche, une de plus, après l’épuisement des forêts tropicales, l’éventration des océans et bien d’autres crimes. Les oiseaux ne chantent pas pour rien. Ils se disent les choses, se transmettent leurs inquiétudes et leur désarroi, de proche en proche, d’un pays à l’autre. Ils ont encore la force de ressortir leurs costumes de couleurs à chaque printemps, s’efforcent de jouent les dandys et les zazous. Mais les zazous tristes.

mimis pinsons

Pinson des arbres (Fringilla coelebs) chez GEASTER, Domène, février 2013

Pinson du Nord (Fringilla montifringilla), id.

Le Pinson des arbres a traversé le champ jusqu’à ma porte. Le Pinson du Nord a pris du champ, resté dans l’arbre. Dans quelques semaines, le Pinson du Nord aura pris la porte. Et sans palabres. Il remonte au nord pour assurer sa descendance. Le Pinson des arbres s’honore de rester chez nous. Il remonte dans l’arbre, c’est sa came, pour défendre son chant sonore.