Articles marqués avec ‘etats-unis’

l’effacement

Los Angeles, Californie, février 2012
« Un dernier soubresaut, une ultime secousse, j’appuie sur la manette, le corps de Marilou disparaît sous la mousse. » (Serge Gainsbourg)
J’entendis alors comme un commandement qu’on m’intimait. J’ouvris le tiroir du bureau, en sortit une grosse gomme grise et commençai à frotter sans tendresse sur l’image. Au fur et à mesure des grumeaux noirâtres apparurent à la surface. Ils s’agrégèrent en amas oblongs qui ralentissaient le travail de l’effacement. Régulièrement je devais poser la gomme et débarrasser l’image de ces pelures en passant la tranche de la main dessus, en soufflant parfois aussi. Ces bouts de gomme mélangés au souvenir exhalaient une odeur de caoutchouc chaud un peu nauséabonde. Je répétais le geste une dizaine de fois, jusqu’à ce que le sujet principal de la photo eût complètement disparu. Il ne restait bientôt qu’une grosse tache incolore et informe aux contours nerveux. Maintenant je regardais longuement cette salissure, fasciné par l’anéantissement d’un pan de vie qu’elle symbolisait. Ce vide chromatique m’absorbait. Je venais de rompre avec celle qui avait partagé mon monde, tout ce monde, toutes ces années. Elle n’était plus qu’une ombre dans le cadre, un nuage vaporeux dans l’histoire de ma vie. Une figure transitoire de la connaissance du monde, nécessairement appelée à disparaître dès lors que sa présence cristallisait, un peu plus fort chaque jour, le malaise de tous les amants de la terre, quand le plaisir léger de l’interdit ne tient plus que par sa propre culpabilité. Il fallait me défaire encore de son impression au bout des doigts. En passant ma main sur la photo à l’endroit gommé, je m’aperçus que la texture avait changé. Ici le papier était plus doux, plus fin et fragile. Il me semblait même retrouver les contours de son visage en fermant les yeux. J’entrevis passagèrement d’installer un nouveau visage dans le cadre pour m’assurer de l’oublier. Mais la structure du papier avait changé, ses mailles s’étaient distendues et je devais admettre, presque effrayé, qu’un nouveau sujet ne se déposerait plus sur la surface de la photo de la même façon.

New-York in progress (#4)

newyork

vendeur de glaces sur West Side, New York, août 2009

Contre toute attente, le périple américain restera un jalon essentiel dans ma quête vers la beauté du monde. La toile m’a donné l’occasion de prolonger l’aventure, à travers ces deux photoblogs que je vous recommande avec ferveur : celui d’un artiste contemporain, volontiers minimaliste, s’interrogeant sur le déclin de l’empire, versus la recomposition de l’oeuvre d’une photographe qui a saisi New York dans sa plus troublante humanité*, il y a un demi-siècle. Bons voyages!

(*merci à Emilie R. pour le partage)

aux premiers crayons du soleil

main
Santa Fe, Nouveau-Mexique, août 2009
Baignés des rêves du ventre qui les a portés, les enfants plus que les adultes ont l’intuition de la construction du monde. Ils rejettent le néant de notre condition en gribouillant : le dessin est une manière de combler le vide au-dessus d’eux, d’illustrer l’harmonie supposée de notre terre natale. Dessine-moi un mouton et je te tricoterai un pull. Plus tard, les craies s’émiettent, les feutres s’assèchent et c’est une fleur sur le terreau universel qu’on gomme.

poing de non-retour

otaries
San Francisco, août 2009
La blessure se traduit d’abord par un furieux galop de charge. La terre sous ses sabots s’envolerait presque si elle n’avait pas choisi la moquette du salon pour s’ébrouer. A quelques centimètres du point d’impact, elle s’arrête net, comme un jouet électrique auquel on aurait subitement retiré les piles. Son geste d’attaque reste en suspens, son regard se fige. Le bras menaçant dressé au-dessus de sa tête ploie, le poing fermé se pose sur une crinière en désordre. Imperceptiblement d’abord la lippe frémit. Puis la bouche se tord, le front se plisse et c’est le visage tout entier qui change et se découd, porté au rouge, annonçant un torrent de sanglots abondants gonflé de gémissements suraigus. Petit animal au flanc troué loin de sa tanière, désemparé, fait peine à voir. Sa colère s’est enrayée comme une arme de contrebande. Elle n’a plus pour se défendre que la pitié qu’elle inspire, feignant encore d’attaquer à coups de vociférations à moitié étouffées, jérémiades en rafales que j’entreprends de compter en guettant la dernière avec un espoir déçu que je ne montrerai pas. Le temps paraît très long dans ces moments bruyants où tout se renverse, le ciel, les roses, les rôles du prédateur et de la proie, la vague tendresse qu’elle guidait encore quelques minutes plus tôt, la trajectoire même de nos regards. Je l’observe maintenant avec la distance curieuse d’un zoologue écossais, ses yeux à elle sont cachés dans le rideau mouillé de sa frange. Le cœur a basculé lui aussi, réfugié dans une dimension inaccessible aux parois blindées. Elle vagit peut-être encore un peu, je ne suis plus sûr de l’entendre. C’est fini, l’amour est vaincu pour de bon. Recru, mis à terre par des forces hostiles qui m’écartent à jamais de cet être amoindri, passé à l’état de chose souffrante, si étrangère à soi, inconnue de mes services, qui se meut à peine, de loin en loin comme sur un écran de cinéma, travelling arrière sur une toile lisse, parfaitement lisse, dont les reflets du soleil de ce triomphal samedi de mai jouent à brouiller les contours.
(je rassure mes aimables lecteurs, j’ai du parquet dans le salon depuis plus de trois ans.)

une forêt de lumières

Manhattan
Manhattan, New York City, août 2009

Jusqu’au milieu du 18e siècle, l’île de Manhattan était entièrement recouverte de forêts profondes et giboyeuses. La formidable urbanisation du site qui s’est enclenchée par la suite n’a pas pu être contestée par aucun mouvement écologiste. Et qui s’en plaindrait aujourd’hui? Des espèces endémiques de plantes et d’insectes ont sans doute disparu à tout jamais dans l’immense chantier et pourtant New York brille aujourd’hui dans l’esprit de tous comme une ville extraordinaire, magique, folle, incontournable. C’est dire si les ambitions de protection de la Nature restent relatives à une époque, à un environnement culturel donné. Il semblerait aussi que toute construction (urbanistique, mais aussi au sens large) signée par l’Homme finit par imposer son propre référentiel de valeurs, dans un temps plus ou moins long. Un processus d’acceptation opère, voire de fascination avec la patine du temps. Ce qui plaît tant à New York reste le dialogue, sur une échelle démesurée, du contemporain et de l’histoire, c’est ce que l’Homme se raconte à lui seul qui en fait son fabuleux vertige. Si New York n’existait pas encore, pourrait-on la bâtir aujourd’hui? Quelle priorité accorderait-on à la biodiversité et au paysage de la forêt originelle?

looking west, going east

fusee
Transamerica Pyramid depuis Telegraph Hill, San Francisco, août 2009
Je m’étais promis un été assagi, trempé dans les livres jusqu’au cou, à l’ombre d’une tonnelle, en Bourgogne ou dans la Creuse. Je m’étais pris à rêver de journées sans rêves, offertes aux lézards gris et aux bourdons d’un jardin de langueurs. Après tous ces mois d’août agités, expédiés, calcinés au kérozène, l’aspiration à la lenteur et à la patience devenait légitime. Par je ne sais quel obscur complot chimique, la feuille de route a été brusquement modifiée. Je me déracine encore un peu, histoire de vérifier ma capacité au bouturage : l’herbe n’est-elle pas toujours plus verte ailleurs? Chers lecteurs, profitez bien de vos vacances ou de tout ce temps que vous réussirez à grappiller entre deux averses de soleil, et retrouvons-nous vers le 20 août sur ce même pressoir, pour vendanger ensemble nos belles émotions. Un bon été à tous !

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