ma racine est au fond des bois

accenteur
Accenteur mouchet (Prunella modularis) regardant tomber la neige, Domène, Isère, février 2015
« Il n’y a pas de monde concevable ici. Heim, Hic, Home ne sont pas sur terre. Il n’y a pas de chez-soi terrestre pour la figure humaine. Il y a le temps seul pour la solitude seule. (…) C’est une quête indicible dont le « qui-vive » naît dans le monde animal. » (Pascal Quignard, Les Désarçonnés)
[titre de cette photo d’après la devise d’Emile Gallé, maître verrier et céramiste, pionnier de l’Art nouveau, inscrite à la porte de son atelier.]

terre promise

karoo
Alouette du Karoo – Karoo Lark (Certhilauda albescens) dans son milieu, Karoo national park, août 2014
Matin dans la steppe herbue. Deux lions s’ébrouant près de la piste, un rhinocéros isolé loin sous la crête. Une petite troupe d’oryx à la robe presque rose paît entre les cailloux. Et les oiseaux. Partout, qui tressent leurs chansons dans la lumière dorée, comme au premier matin du monde, étourdis par la conquête de leur coin de nature pour y convoler et couver. Les alouettes, d’une myriade d’espèces aux subtiles variantes, sont perchées chacune à son poste, jamais loin du buisson qui abritera leur noces. A chaque strophe elles manquent de faire éclater leurs jabots. Chants pour affirmer son plus farouche désir d’existence, chants pour défier les rivaux, chants pour appeler sa promise. Tout s’arrêtera vers neuf heures, comme si un mystérieux signal l’avait ordonné. Les chants se taisent, les alouettes se faufilent sous les bouquets d’herbes et cette steppe, qu’ici on appelle veld, ressemble bientôt à un désert. Ah! non. L’ombre noire d’un aigle de Verreaux a surgi de la falaise. Le rapace tournoie sous le soleil, ses larges ailes comme deux drapeaux effrangés. Il est bientôt suivi par deux autres dans sa ronde, inspirés par l’air chaud qui commence à monter. C’est l’heure d’autres quêtes, plus solennelles et silencieuses, appels recueillis à la beauté vierge des lieux.

l’oiseau de nuit

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Petit-Duc africain (Otus senegalensis), Satara, juillet 2014

Il avait crié toute cette première nuit de bivouac. Sa flûte diphtonguée rythmait notre demi-sommeil, entre deux mélopées de hyènes. Le vent dispersait parfois la note, ou bien l’oiseau, chasseur de gros insectes, se déplaçait en quête de proies. Les premières lueurs de l’aube l’avaient ramené à son perchoir, un gros arbre juste à l’entrée du campement. Son plumage voudrait le confondre avec l’écorce des troncs contre lesquels il aime se blottir, mais ce matin-là, le Petit-Duc s’aventure jusqu’au bout d’une branche basse pour se laisser admirer. Somnolant à son tour, sans tout à fait perdre de vue le touriste bondissant qui le mitraille.

Présent sur une grande partie du continent, le Petit-Duc est l’une des voix les plus typiques du grand orchestre choral de ces merveilleuses nuits africaines.

le grand saut

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Choucador de Burchell (Lamprotornis australis), Kruger, juillet 2014
Vent, bruine, flocons là-haut. Nous y sommes. L’inclinaison de la Terre joue en notre défaveur.
Vers quels vertiges va nous plonger cette saison nouvelle? Quelles couleurs pareront nos rues d’automne, jusqu’où le ciel, le faible ciel, pourra-t-il encore les porter? J’avais oublié comment c’était novembre, cette impression des jours chiches hachés de pluie glacée. Je préfère garder vivant le souvenir de ces aubes africaines, courtes et chantantes. Ces matins prompts à laisser le jour mordre la savane à pleins rayons, comme si la nuit passée n’avait pas compté. Ces premiers mouvements d’oiseaux, offrandes d’un monde à son plein équilibre.

théâtre des célestins

bubulcus

Gardeboeufs ibis (Bubulcus ibis), Petulu, Bali, août 2013
Près d’Ubud, la capitale culturelle de Bali, un petit village anodin s’éprend chaque soir d’une incroyable fièvre emplumée. Une demi-heure avant le coucher du soleil, des milliers de hérons et d’aigrettes affluent des rizières autour pour s’installer dans les arbres qui bordent la rue principale. Nul ne sait pourquoi tant d’oiseaux ont élu domicile spécialement ici, alors qu’il reste encore de nombreux sites sur l’île autrement plus propices pour les accueillir. On songe forcément au célèbre film d’Hitchcock en assistant à l’arrivée tumultueuse des oiseaux qui tournoient juste au-dessus des passants, hésitent, s’abattent, se perchent, redécollent et reviennent dans une fureur de cris et de prises de becs, jusqu’à ce que la nuit les apaise tout à coup. C’est d’ailleurs peu après la sortie des Oiseaux sur les écrans que ce phénomène a pris naissance. Voici plus de cinquante ans que Petulu fait le spectacle tous les soirs et sans relâche, sa manière à lui d’agiter un peu de théâtre pour résister à l’hégémonie de sa grande sœur Ubud.

rossignol de mes amours







Rossignol philomèle (Luscinia megarhynchos), Aiguamolls de l’Emporda, Catalunya, juin 2012
On l’entend beaucoup plus qu’on ne le voit. Encore faut-il savoir reconnaître son chant, qui roule en cascades flûtées le long des nuits printanières et du début de l’été. Le Rossignol n’a pas le plumage de son talent vocal. Le costume marron qu’il endosse en tous temps le rend tout à fait banal, si ce n’est son gros oeil expressif et l’éclat roux de son croupion lorsqu’il s’échappe d’un buisson à l’autre. Le Rossignol n’est pas spécialement farouche, mais il aime garder ses distances : c’est un chanteur fameux au look discret, méfiant vis-à-vis du star-system.

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