Roumanie

gros plan de la structure du cerveau de monsieur Lino


Borsa, Roumanie, août 2010

Ici, vous avez ce qui reste de ce qu’on a vécu, on peut appeler ça du souvenir, ou de la mimolette si on n’est pas intolérant au laitage.
Là, c’est plutôt de l’incertitude à combler. Vertigineux.
Dans le troisième carré en partant du précédent, aucune chance d’arriver à l’heure : c’est le dogme, la conviction, par laquelle plus rien ne bouge (c’est rassurant) ni ne transpire (la vie se passe). Les criquets ont fait des déserts avec ça.
Remarquez l’égale rectitude des alvéoles, qui témoigne de la rigueur des bâtisseurs du cerveau. Remarquez en même temps qu’en y penchant la tête, on ne voit jamais deux autres alvéoles identiques : et si Descartes s’était trompé dans ses calculs?
Bon, maintenant, agitez le puzzle trente secondes, et regardez à nouveau : si vous voyez un pot de fleurs sur le rebord du cerveau ou une tarte aux noix qui refroidit, c’est qu’il reste encore un peu de sang qui monte jusqu’ici. Si le dessin est indéchiffrable, retournez vite travailler.

cherry red record


Monts Macin, Dobrodja, Roumanie, août 2010

Clore une année roumaine forcément mélanco, préparer le mortier de la prochaine, belle inconnue. S’en aller diluer le sépia dans le polychrome à 8000 kilomètres d’ici, dans le 8000 as(i)a. J’espère tremper beaucoup dans le bleu parce qu’il en faut dans les yeux, dans le vert aussi parce que, n’empêche, nous avons besoin d’espoir. Le rouge s’invitera tout seul, il est déjà là, ma colère qui chemine devant la comédie du monde (et la liste des mauvais messages qui tombent comme des avions sur la planète ces jours-ci est affolante). Merci à tous ceux qui m’ont suivi jusqu’ici, encouragé sur Facebook et repris en choeur sur Twitter. On se retrouve vers le 20 août 20.., bel été à tous.

PS : pensez à écouter la chanson que je vous livre ci-dessous, elle est un merveilleux remède émotionnel contre les barbillons vantards et les chevaliers servants de l’oligarchie internationale du flouze (et si à 1:51, le vertige ne vous saisit pas, c’est que la poésie ne peut plus rien pour le monde).
Robert Wyatt - Little Red Riding Hood Hit The Road

tanpouri


Moldovita, Bucovine, Roumanie, juillet 2010

Détrempe-toi. Mouille-toi pour la vérité d’aimer.

J’aime moins les histoires que les mots qui les tracent. Ces mots qui réveillent d’autres histoires, secrètes, brigandes, qui n’existent que par soi. Ce que raconte un roman n’est jamais aussi intense que la musique intime qui le trame. Si la chanson résonne bien après avoir refermé les pages, si elle se propage sur une grève de brume, s’échappe dans une rue déserte et vient encore s’enrouler sur ta nuque offerte, c’est que le livre était fort.

L’indifférence, c’est un silence en pente molle.

Il y a des jours avec, et il y a des jours sans. Et ce sont les jours qui ne comptent pas qui nous font vieillir.

Les oiseaux ont doucement éteint le transistor. Maintenant c’est un concert de silences et d’étouffements, à peine éraflé par des criquets malingres, qui roule des feuillées. Immanquablement l’été trompe les attentes. Saison qui voue au soleil son triomphe, elle décharne et décolore sous couvert de bacchanales et de lumières. Ces plages dont on rêve toute l’année sont là pour ensevelir les débris d’une grande catastrophe de sentiments provisoires et de plaisirs conditionnés. Les bourrasques d’octobre révèleront tout, et nous n’aurons que la pluie pour pleurer le désastre.

« Allan, je vous en prie, quittez ce ton dérisoire, faites cesser ce scandale irritant que vous portez partout. Ne pouvons-nous parler sérieusement? Je vous le demande en toute sympathie. » (Julien Gracq, Un Beau Ténébreux)

la nuit jument


vers Sercaita, Roumanie, août 2010

J’ai pris l’été à contresens, ses voitures-balais dans les dents. Mes soirs de juillet zigzaguent au tonnerre de dieu, le naseau tout embrasé d’écume de fièvre. Quelques nuits, des astres sirotés entre deux battants de porte me donnent parfois l’illusion des sidérales chevauchées. Et tout le jour qui suit, la pluie allonge son galop sur mon échine en toit. Souffles perdus de ne rien dépasser, usés de patience. Ces nuages gonflés de peurs sous-marines attendent la blancheur aiguë de tes talons pour tout déverser. Ta croupe à rebrousse-poil, hue cocotte, ronde d’obscure beauté.

« N’as-tu pas un cheval blanc


Là-bas dans ton île?


Une herbe sauvage


Croît-elle pour lui?


Ah! comme ses crins flottants


Flottent dans les bras du vent


Quand il se réveille!


Il dort comme un oiseau blanc


Quelque part dans l’île. »



(Sabine Sicaud, Le Chemin des Chevaux)

embrasures


Carpates vers Zarnesti, Roumanie, août 2010

Son désir qui se déploie en branches maîtresses, houppiers et ramures, veinant la brume d’un lacis précieux. Baisers repentis en prières, leur lenteur reptilienne confessée sur le rebord des lèvres. Je dénoue une à une les sauges de sa joie et bientôt l’oraison du plaisir humecte l’amarante. Je m’incurve et je m’incline sous sa feuillée gonflée d’étoiles : il n’y a que nos souffles, nos cris tremblés pour dire l’effusive beauté de ce soir de juin tendu vers nous.

Le véritable amour ne fait pas d’histoires, pas plus que le ciel ne fait de vagues.

La vie est un instant de lumière, piqué de nuits noires impossibles à déchiffrer. Que ces nuits s’épreignent d’amour, elles creuseront la vie vers sa source, sans jamais l’atteindre. L’aveuglante beauté de cet effort vain s’appelle la jouissance.

relocalisation du scepticisme

Borsa, Maramures, août 2010

« Ils essaient tous désespérément d’exister et d’être reconnus, et d’être uniques, ils ont leur page personnelle sur Internet, ils y publient leurs photos, ils y expriment leurs opinions. Et ils ne parviennent qu’à bâtir un temple vide dédié au culte d’un fantôme. » (Jérôme Ferrari, Un dieu, un animal).

sans attendre

Cluj-Napoca, Transylvanie, août 2010

« Jeune, je demandais aux êtres plus qu’ils ne pouvaient donner : une amitié continuelle, une émotion permanente. Je sais leur demander maintenant moins qu’ils ne peuvent donner : une compagnie sans phrases. Et leurs émotions, leur amitié, leurs gestes nobles gardent à mes yeux leur valeur entière de miracle : un entier effet de la grâce. » (Le Premier Homme, Albert Camus)

De gauche à droite en passant par le tram: Raluca, Bogdan, Paraschiva, Dragomir, Horia, Arina, Luca, Otilia, Mircea, Zamfira, Costache, Eustiatiu, Lacramioara, Gica, Sanziana, Codrin, Profira, Gheorghe, Eusebiu, Spelanta, Dragos, Aleodor, Lioara, Voichita, Bradut, Decebal, Panagachie.

Twenty Seven Strangers - The Villagers

faites d’oeufs Pâques

 

1 – D’abord les volatiles pacagent.


 
2 – Puis l’oeuf et la main se pacsent.


 
3 – Pacotille sur coquille.

4 – Les couleurs pactisent.


 
5 – Packaging à la flamme.


 
6 – Et voilà le pactole !

Moldovita, Bucovine, Roumanie, juillet 2010 – Merci à Veronica pour sa très belle démonstration des oeufs peints, vieille coutume locale que la PAC n’a pas cassée.

le jour est un pétale

Tazlau, Moldavie roumaine, juillet 2010

« Je me souviens d’une grande fille magnifique qui avait dansé tout l’après-midi. Elle portait un collier de jasmin sur sa robe bleue collante, que la sueur mouillait depuis les reins jusqu’aux jambes. Elle riait en dansant et renversait la tête. Quand elle passait près des tables, elle laissait après elle une odeur mêlée de fleurs et de chair. » (Albert Camus, Noces)

tout ce que je sais du monde

matin après une nuit d’orage, Moldovita, Bucovine, Roumanie, août 2010

A trop laisser les mots tourner dans la tête, les mots ne tombent plus sur la page. Ils restent en suspension, comme des gouttes d’eau dans le brouillard, nimbant les paysages de mon crâne d’un rideau de crinoline. J’ai besoin de perspective. L’écriture, une autre, me rappelle ailleurs. Pâteuse, dense, cette encre-là noircit tout ce qu’elle touche comme du pétrole. Du blanc, du noir, et les couleurs dans ce tableau n’ont plus leur place.

Heureusement la Nature ces jours-ci flamboie. Il n’y a qu’à se pencher sur elle pour se rendre compte de toute cette grâce prodigieuse qui circule dans les plaines, et qui s’obstine à révéler la bienveillance de la terre. Abeille rousse et chrysomèle, verge-d’or et lilas bleu; nous frétillons tous les matins parmi les truites arc-en-ciel. Dommage que si peu s’en souviennent : n’est-ce pas ce givre tardif sur les paupières qui nous désunit?

sans filet (de poisson) (d’avril)

Au-dessus du Danube, région de Calarasi, Roumanie, août 2010

Sauter à pieds joints dans le printemps. Patauger dans la lumière des pollens, fouiller ses grains. Escalader la liberté des cicindèles, tenir la barbichette des pâquerettes. Répéter aux coucous qui veulent l’entendre qu’encore, oui, le printemps est là, un printemps de plus pour sauver les jours qui nous séparent de l’inconcevable.

le bruit des carrioles

biertan

Biertan, Transylvanie, août 2010

Finalement, je ne sais pas si un voyage m’aura rendu plus mélancolique que la Roumanie. En feuilletant l’album photo (très peu d’images, beaucoup de sépias), je replonge dans un drôle d’état d’esprit, rythmé par le bruit des carrioles sur les nids-de-poules. La Roumanie a exhaussé le regret d’un autre monde, le regret d’un chemin collectif avec un peu plus de sens. Je ne sais pas comment ce pays pourrait trouver l’élan d’échapper à ce qu’il est aujourd’hui, coincé entre les noirs chicots de l’ère socialiste et les fondations déjà gâtées du libéralisme. Bien courageuse serait celle qui oserait lui prédire une autre voie. Je vois mal une jeunesse monter au créneau comme dans les pays arabes : la jeunesse roumaine n’existe pas. Les 18 – 30 ans désertent, ils préfèrent s’éparpiller sur le marché du travail européen plutôt que de combattre chez eux sur un front qui semblait jusque là truqué. Le pays paraît s’effondrer doucement sur lui-même, comme si sa douloureuse Histoire le retenait à elle.  Cette mélancolie roumaine, remarquez, est contagieuse. Quand je pense à ce qu’il pourrait advenir de la France d’ici mai 2012, c’est encore ce bruit des carrioles qui résonne sur mes idéaux creusés de nids-de-poules.

eldorado

route
Sapanta (en face, l’Ukraine), région de Maramures, Romania, août 2010

Mes bagages pour la route sont de plus en plus minces. Je veux lâcher prise, garder les mains libres pour saluer les oiseaux, les lents, les hauts oiseaux qui passent, et m’essuyer le front. Après tous ces choix difficiles dont aucun ne m’a délivré, je n’ai plus qu’à me laisser porter au fil du chemin qui serpente devant moi, le plus mystérieux, le plus étroit. Je laisse le chat à sa gamelle, quelqu’un viendra la remplir à ma place. J’emporte ce qui pèse le moins lourd, ce qui ne griffe pas : ton sourire songeur près du carrousel, ta petite robe d’été comme un nuage blanc qui flottait dans le feu de ce solstice-là. Le vent, les lunes et le silence m’accorderont leur bienveillance encore un peu, ils m’aideront peut-être à briser ces années mal fagotées qui strient maintenant mon regard. Il me tarde, à vrai dire, de remonter la source de mes inquiétudes, de te revoir dans ce premier jour ébloui, à peine habillée de diaphanes promesses. Je veux être riche de ce bout de vie là, de ce court instant qui m’a porté jusqu’à tes lèvres. Gagner la soutane d’un grand chêne ensommeillé pour te rêver toujours, oeuvre vivante, sans âge et sans limites.

faux raccord

faux

environs de Targu Mures, Transylvanie, août 2010

« Tout réside tellement dans les idées qu’on s’en fait, dans un certain pouvoir oblique de suggestion équivoque, dans la spéculation effrénée sur la faim qu’a l’homme d’inventer, de croire, de bâtir le compliqué, le pervers, le ténébreux. Mais c’est là ce qu’il y a d’angoissant, de tragique. C’est là que se noue le piège et que s’abrite l’assassin aux mains pures, aux mains, je ne crains pas de ne le dire, immaculées. » (Un beau ténébreux, Julien Gracq)

entre deux courses

chemin à défaire
dans la plaine de la Munténie, sud de Braila, Roumanie, août 2010

Je voudrais être aiguilleur. Pour dérober le flux des choses, détourner le sens commun. Changer la trajectoire de nos amours, prendre la tangente du rêve, écarter le cœur de ces dépôts qu’on dit inévitables. Aiguilleur pour dévoyer les habitudes, démoduler le train-train. Manœuvrer les signaux qui exaltent la vie, les panneaux qui indiquent l’aventure, les lumières qui confrontent à l’énigme. Commotionner la locomotive. M’abandonner à ce qui survient au bout du paysage. Mais tu aurais peur de me voir égarer les nécessités qui nous gouvernent. Les rectitudes et les contraintes te rassurent et te bercent, tchou-tchou, les balises régulières te relient au mensonge réconfortant de l’éternité. Tu me railles, je me rallie.

Noël aux Balkans, Pâques aux jambons

cochon-2
Moldovita, Bucovine, juillet 2010

On ne boudine pas avec l’amour, alors merci ! Merci à vous, fidèles du pâté de maison, qui m’avez accompagné de port en porc tout au long de ces douze derniers mois. Merci aussi aux mécréants tire-bouchonnés, aux kafirs à gros groin, aux ingénues saucisses, aux dissidents de la bauge et aux odorantes andouillettes, puisqu’il faut de tout pour faire une (belle) terrine. Je vous souhaite à tous d’heureuses festivités prandiales. Pensez à prier le saindoux pour les mésanges. Et rendez-vous en 2011 pour d’autres salaisons.

avant le silence

berger

Monts Macin, Dobrodja, août 2010

Des paysages, des ambiances irremplaçables. Une longue mélodie descendante, qui résonnait dans le cirque montagneux empourpré du soir. J’entends encore le sifflet mélancolique de ce berger. J’aurais bien voulu le connaître, le comprendre, partager sa vie ne fût-ce qu’un instant. J’ai toujours la conviction que de tels personnages, de condition si humble, si loin de nos bruits quotidiens, savent, ressentent, font quelque chose que les plus éclatants destins ne peuvent atteindre.

la dernière compagnie

bucarest
Bucarest, juillet 2010

« Je perdrai tout sauf le souvenir
de ces journées éclatantes
où la vie emprisonnait avec fermeté
la fleur caudale et humaine
d’une émotion ambiguë et inexprimable
que chacun de nous conçoit
comme le bonheur. »
(Elégie, Felipe Reyes)

aux dernières nouvelles

bucovine
Moldovita, Bucovine, aout 2010

Le jour passe. Comme une lettre à la poste. Restante. Tout se tient, tout est ferme et clair. Comme l’absence. Longues heures lumineuses, tressées d’espoir, de mouches et de lin. J’écoute la parole de l’air grésiller au bout des doigts. J’écris pour traverser les transparences. Je griffonne, les pages s’agrègent; et bientôt les mots se nouent seuls aux lignes parallèles. Orbes, déliés, points : le coeur ne plie pas. Je vous attends dans l’inlassable élan de l’encre.

délibérations

grillage

Viscri, Transylvanie, août 2010

Photographier, c’est écrire. Ou plutôt heurter le vide avec une écriture silencieuse. Une écriture qui ne dit rien, qui laisse voir ce que d’ordinaire nos yeux cachent à nous-mêmes. Et parfois la photographie que l’autre garde de nous, au détour d’un sourire jeté là devant un canard laqué, réécrit à notre insu un bout de notre vie.

C’était fini, je l’avais décrété. J’étais libéré d’une passion impossible à éteindre. Et peu à peu ma liberté me poussait dans la geôle d’un souvenir impossible à étreindre.

Je tiens l’hiver pour être plus bienveillant que l’été. Ses nuages font un manteau épais pour nos épaules, la neige écrit nos pas. La forêt de l’hiver n’est pas muette : elle prend le temps d’écouter nos histoires croustillantes sur ses brindilles complètement givrées. Et si son froid pique, c’est tant mieux : il éperonne l’idée qu’un printemps est toujours à naître.

On se dit pour se consoler qu’on a échappé miraculeusement à cette mangeuse d’hommes, qu’au fond nous n’aurions été qu’un amas de chair de plus, testé, consigné, étiqueté et stocké dans un long registre.  Et puis vient le soir où elle tombe en panne de gaz, son frigo est vide, la pizzeria d’en face est fermée. Seul dans le quartier, on se ravise. On se prend presque à espérer le coup de fil qui dira que peut-être vient enfin notre tour. Pour elle on a dressé la table avec les couverts en argent, carafé un vin joyeux, mis à mijoter le meilleur de soi. La soirée se passe sous la pendule et le lendemain les journaux font leurs choux gras de cette fille qui s’est laissé mourir de faim.
 

pinky blue

fillettes
Tazlau, Moldavie, juillet 2010

A chaque voyage, les enfants sont de la fête. Ils ont tôt fait de repérer le touriste, cet individu au sourire mélangé d’étonnement, au comportement étrange aussi, et l’escortent de leurs bavardages ininterrompus. Ici, dans cette ruelle paresseuse du village moldave, j’observais des petits crapauds qui frayaient dans les rigoles.  Les enfants sont arrivés en courant, pressés de me questionner, des rires plein les lèvres. Comme toujours en pareil cas, le dialogue qui s’enclenche se réduit à des mots incompréhensibles et à des gestes aériens ponctués de regards ronds comme le monde. Après l’incontournable séance photo, les mêmes questions demeurent, plus vives encore quand je retrouve leurs sourires là, au seuil de l’hiver : ces enfants magnifiques garderont-ils leur joie plus tard? Leur pays sera-t-il assez fort et assez juste pour les préserver toujours des souffrances? On ne montre jamais assez la beauté des enfants du monde, leurs visages inépuisables de vérité face au chaos des temps.

avant la fin du monde

prairie

Crépuscule sur la lagune de Murighiol, Dobrodja, août 2010

 

L’année 2010 n’est pas encore achevée qu’elle brille déjà dans mes carnets comme l’une des plus bousculées. Pas la plus morose, pas la plus tragique, mais quand même bien compliquée à démêler : prises de risques, choix à opérer comme autant de renoncements semi-définitifs, incertitudes persistantes, idéaux ébréchés. Après une longue période faste, je vois moins, dans cette accumulation d’épreuves durables, l’acharnement d’un sorcier vengeur que l’affleurement d’une fragilité ancienne (le bras droit qui se tétanise d’inquiétude à l’instant du smash décisif) conjuguée aux conséquences en chaîne du désordre du monde : on voudrait rester fort quand nous ne sommes que l’un de ses innombrables maillons guettés par une corrosion hautement transmissible. Progresser aujourd’hui ne se fera plus guère sans une adaptation de haute lutte à des valeurs nouvelles, peu compatibles avec son matériau intime. Car ces difficultés trouvent pour une large part leur origine dans l’évidement général du cœur, celui-là même qui fait tambouriner la rue tous ces jours : comment s’arranger avec la fatuité, le cynisme et l’arrogance qui président aux décisions de là-haut ?

Sous ces climats dissuasifs, manœuvrer sa petite barque est moins simple. Les deux mois qui restent n’inverseront certainement pas le courant annuel. Les jours raccourcissant à la vitesse d’un dernier vol d’hirondelles, certaines zones d’ombre ne seront pas élucidées à temps, mais le recours à la philosophie, la recherche d’une poésie nouvelle entre la réalité et ses faux éclats aideront peut-être à changer la couleur de quelques heures. Une amie confiait hier qu’elle cherchait sa dose d’endorphine. C’est un peu ça, le message à prendre : trouver au milieu du vacarme sa molécule cacaotée, débusquer le verbe qui fait pétiller la lèvre, inventer la caresse qui redresse un épi qu’on croyait fauché. C’est ici peut-être qu’il faut investir son supplément de flamme, dans l’ardeur babillarde d’une nouvelle rencontre, dans un projet créatif qui creuse l’âme et remplit l’âtre. Quand l’horizon rétrécit, les rapports d’échelle s’en trouvent modifiés. Nos vies resteront minuscules (et c’est sans doute le plus dur à admettre au fil des ans), mais on sort toujours grandi de joies, d’aventures réinventées. Si 2010 est une année de deuils, puisse-t-elle être aussi celle de renaissances. Ce qui grandira dans nos mains l’an prochain nous dira alors si ces longs mois de sang avaient aussi porté du sens.

into the wind

eoliennes

Vers Fantanele, Dobrodja, Roumanie, août 2010

Les nouveaux moulins à prières, là-bas aussi, font tourner les têtes : le rivage roumain se rêve en cathédrale d’Eole.

post manifs

fanions

Oltina, Dobrodja, août 2010

La rue a ravitaillé les poitrines de courage, d’un semblant de force. Le soleil a disposé des idées neuves. On a passé un bon moment tous ensemble, l’espoir s’est taillé un boulevard, à la force des scansions, à la forge des tambours. Et l’année prochaine ? Que va-t-il rester de ces combats, de ces fêtes, de ces engagements dans les indécidables mouvements du monde ? Une mélodie qui grésille dans le transistor vintage de l’automne, la viscosité du silence juste après. Les saisons vont encore tourner sans nous. On voudrait courir sans cesse l’un vers l’autre, pour se parler bouche à bouche pendant des heures, à la recherche de sa vérité d’être, comme ce matin-là. Mais la danse qu’on joue là-haut retient nos pas comme la nuit tient les montagnes serrées aux cols. Quand bien même on nous prête un pinceau, changer la couleur du grillage n’a jamais enlevé les grillages.

les amoureux du bastingage

bastingage

Traversée du Danube à Braila, Munténie, août 2010

Ils s’écoutent mutuellement rire, émerveillés, emportés par ce tourbillon d’eau grise qui les détache de la terre. Les yeux fixés vers la berge qui s’éloigne, elle passera sa main légère dans ses cheveux. Au beau milieu du fleuve, il prendra sa main en souriant, murmurant quelques baisers près de son oreille.

Derrière eux, l’homme habite une attente. Une maison clandestine en papier froissé, sans jardin ni fenêtre. Pour lui l’horizon est une chimère et le long fleuve qui le sépare de la rive coule comme la menace d’un serpent. Il baisse les yeux pour ne pas souffrir du spectacle de l’été qui frôle l’épaule de la fille. Dans sa tête, c’est octobre, le repli humide, et le fleuve qui charrie ses vieilles boues maussades. 

le rapprochement

enfants

Borsa, Maramures, août 2010

« Parfois la silhouette d’un jeune cheval, d’un enfant lointain, s’avance en éclaireur vers mon front et saute la barre de mon souci. Alors sous les arbres reparle la fontaine. » (René Char)

des forêts de questions

foret

Monts Fagaras, Transylvanie, août 2010

« Si compliqué, si ramifié, si bien anastomosé que soit le système de vaisseaux, tout le sang des veines peut néanmoins s’écouler par une seule blessure – si grande son envie, dans sa prison de ténèbres, enfin de voir le jour – de tirer l’affaire au clair. » (Julien Gracq, Un Beau Ténébreux)

[miracle du format raw - cliquer l'image pour agrandir]

le fantôme de l’aube

cheval

Enisala, vers le delta du Danube, août 2010

J’ouvre un matin aux brouillards du marais. Sentiments diffus que rien n’éclaire encore. Bruits d’eau dans les masses d’herbes ou de roseaux vaguement constitués, cris aigres de palmipèdes mal embouchés. Invisibles présages de fêtes neuves. Extraordinaire suggestion d’une vie naissante, qui s’enroule doucement autour de ce qu’elle frôle. Et cette nudité de la toile comme au sortir d’un bain d’oubli, après le vertige des heures noires, me chuchote que tout est toujours à refaire : l’amour, le monde, le chemin.

la retraite de Roumanie (3)

tortue

Tortue grecque (Testuda graeca), Greci (PN Monts Macin), Roumanie, août 2010

Ses salariés s’exportant massivement, on se demande jusqu’où la Roumanie peut se vider de ses forces vives. A tel point que beaucoup se demandent si son adhésion (quelque peu précipitée) à l’Europe lui aura finalement été utile. Pays vieillissant, la Roumanie peut au moins se targuer d’attirer à elle de nouveaux habitants : les retraités d’Europe occidentale. Après l’Espagne et le Maroc, il semblerait que les Carpates aient le vent en poupe. Un mouvement qui pourrait s’accélérer avec la paupérisation annoncée de nos seniors, pour peu que la Roumanie reste une destination bon marché…

la retraite de Roumanie (2)

monsieur

Tazlau, juillet 2010

La pension moyenne d’un retraité roumain s’élève à 150 euros. Un chiffre qui cache de fortes disparités : beaucoup, en particulier dans les régions rurales et reculées, touchent moins de 80 euros. La fuite des jeunes salariés à l’étranger (ils sont plus de 2,5 millions de personnes à travailler en Europe de l’Ouest) réduit les possibilités de financement futur des retraites. On en arrive à une situation où les retraités sont plus nombreux que les salariés en Roumanie. Ce qui pousse les jeunes à fuir leur pays plus vite encore…

la retraite de Roumanie (1)

dame

Tazlau, juillet 2010

Au pays de Dracula, les pensions de retraite avaient été revalorisées en janvier 2008. Le Gouvernement avait alors estimé qu’il était nécessaire que les retraités profitent de l’amélioration globale de l’économie. C’était avant la crise. Une « réforme » est passée par là en début d’année, rabotant les pensions de 15%.  L’âge légal de départ en retraite a aussi été revu de manière assez cruelle. Alors que les femmes pouvaient faire valoir leurs droits dès 57 ans et les hommes à 61 ans, les deux sexes devront attendre 65 ans à partir de 2014. Une mesure d’autant plus difficile à accepter que l’espérance de vie est de 69,5 ans pour les hommes et 71 ans pour les femmes. C’est ce qui s’appelle ici aussi « s’adapter à un monde qui bouge ».

l’invisible lumière

soleil

Tazlau, chez Angelica et Septimiu, Moldavie roumaine, juillet 2010

On a connu des jours meilleurs. Plus gaillards, plus remplis d’espoir, c’est sûr. Je me suis souvent demandé si les souvenirs de bonheur pouvaient éclairer les heures sombres. Si les sourires grappillés entre deux peines pouvaient remettre un peu de chaleur dans l’âtre humide. Mais au fond, de quels sourires parle-t-on? Dans l’album d’hier, les pages qu’on tourne encadrent un rai de douceur, celle-là même dont nous ne parlions pas de peur qu’elle ne s’échappe trop vite. Mais le soleil n’a jamais brillé qu’à travers quelques vignettes,  jolis instants fugaces qui ouvrent un peu le ciel avant d’autres bourrasques. « Le soleil est rare, et le bonheur aussi« , valsait Gainsbourg dans les bras de Melody. Alors je ne sais pas comment nous surmonterons les choses qui se passent ici, toujours un peu plus graves, là-bas aussi, un peu partout. Je ne sais pas avec quelles forces de quel passé nos pas trouveront le bon chemin tous ensemble, sans plus ni fatigue ni cahot. J’ai beau chercher dans les journaux, je ne vois pas, non, à part les bourses qui remontent. Alors tant qu’à les laisser remonter, ce soir j’irai fouiller dans tes cheveux.

« Parure, vivante, brièveté changée en parure, fragilité faite parure » (Philippe Jaccottet, Les Pivoines)

l’enfer du décor

HLM

Targu Secuiesc, Roumanie, juillet 2010

Dans sa tentative d’uniformisation des âmes, le totalitarisme communiste a fait aligner des blocs de béton servant de lieux d’habitation, tous les mêmes, sur les artères principales de chaque bourg.  Peu de communes ont finalement échappé à cette architecture. Beaucoup de villes ont même dû se résigner à rayer leur histoire d’un long trait gris, l’administration de Ceaucescu s’étant littéralement acharnée à détruire les monuments et les édifices trop symboliques d’un riche passé.

On aurait beau jeu de croire que cet élan de banalisation est l’apanage du communisme. Pourtant, en mûrissant, nos sociétés néo-capitalistes ne font pas tellement mieux. Inéluctable, la concentration progressive des pouvoirs dans les mains d’un nombre rétréci d’acteurs économiques aboutit au même processus. La recherche du profit maximal, comme celle du moindre coût, épuise la diversité. Rien ne ressemble plus à une entrée de ville qu’une autre entrée de ville en France, et même leur coeur se vitrifie avec le remplacement du gai petit commerce par l’anonyme froideur des banques et des assurances. 

Mais il y a peut-être pire encore. Au Mexique, l’architecte Raphaële Goulet a dressé un constat édifiant, c’est le mot, des récents projets urbains. Regardez le trailer de son document Lucha Libre. Et pleurez d’admettre qu’un regard théorique sur le monde et l’acceptation de ses libres mouvements historiques laissent la même empreinte dans le ciment.

passage autorisé

bucarest

Bucarest, juillet 2010

Bucarest met en scène la beauté de l’ordinaire. Ce cliché, le tout premier réalisé là-bas, essaie de capter l’impression de quiétude , voire de solitude, ressentie dans la capitale. Des enseignes occidentales s’aggrègent un peu partout, même les plus luxueuses, quitte à détoner dans un décor urbain largement acquis à l’architecture socialiste. Observez la masse de fils qui zèbrent les façades: la Roumanie n’a pas encore enfoui ses réseaux électriques. Ce matin-là, les artères de Bucarest s’animaient mollement de vendeuses de fleurs et de bouquinistes avec Jung et Dostoïevski sur les tréteaux. Une vieille dame conspua la cérémonie militaire qu’on donnait sur les marches d’un vieil édifice. Une autre dame m’encouragea à photographier l’intérieur d’une très belle église orthodoxe. Toutes ces choses diffuses, ordinaires, impensables il y a vingt ans.

Où va la Roumanie?

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Tazlau, Moldavie roumaine, juillet 2010

« Nous sommes dans la merde« . Le taxi qui nous a conduits à l’hôtel la première nuit est amer. Il parle de son pays comme d’un « grand gâchis« . Selon lui, la Roumanie a un gros potentiel économique qui est « très mal exploité« . Quelques jours plus tard, une enseignante complètera ces propos : « Notre tissu industriel est en lambeaux, l’agriculture est en friche et le tourisme est en baisse depuis trois ans« . Vingt ans après l’instauration du régime démocratique, l’heure est au doute. Après la chute de Ceaucescu en 1990, le peuple,  prudent à l’égard des sirènes libérales, avait préféré la voie d’un communisme modéré. Il a fini par porter une équipe de centre-droit au pouvoir en 2004, mais après quelques années de décollage, notamment grâce aux délocalisations des entreprises occidentales, le pays souffre. La modernisation de la société est perceptible dans la capitale et les villes touristiques, mais ailleurs, rien n’a vraiment changé. Le chômage des jeunes culmine et les inégalités sociales sont criantes. Sur l’autoroute Bucarest – Cernavoda, on se fait doubler par des grosses cylindrées aux vitres fumées, mais c’est la Dacia Berlina des années 70 (la R12 rebadgée) qui occupe les routes régionales et secondaires.

La crise économique mondiale a fragilisé la Roumanie a tel point que le gouvernement a dû se résoudre à des mesures drastiques pour éviter la faillite à la grecque : passage de la TVA de 19 à 25 % et, chose impensable en France, réduction d’un quart du traitement des fonctionnaires notamment. Aujourd’hui, un professeur de langue vivante avec 25 ans d’ancienneté gagne 250 euros par mois. Le salaire des ouvriers de la fonderie et des mineurs dépasse à peine les 150 euros. La fragilité économique et sociale est telle que certains m’ont fait part de leur nostalgie communiste : « On ne pouvait pas avoir deux voitures, on ne pouvait pas sortir du pays, mais tout le monde avait un travail et la cellule familiale était préservée. » Aujourd’hui, les plus motivés tentent l’aventure professionnelle hors du pays. Ils s’expatrient en Allemagne, en Italie ou en France pour ramener une partie de leur salaire à leur famille. Mais au bout de trois ans, ils s’épuisent et retrouvent la précarité.

L’espoir viendra peut-être du tourisme, parce que la Roumanie est un pays attachant et souvent magnifique. Mais sans une politique volontariste de valorisation des ressources naturelles et une professionnalisation des hébergements, elle ne pourra attirer durablement les voyageurs. Une professionnalisation qui ne doit pas rimer avec uniformisation. Ces dernières années, les pensions ont fleuri, dans certaines vallées des Carpates et dans le Maramures, avec pour conséquence un accueil complètement anonyme et froid. Le béton s’est aussi emparé de toute la moitié sud de la côte de la Mer Noire et le syndrome « Costa Brava » gagne maintenant vers le nord, menaçant des sites d’une grande beauté, jusqu’aux portes mêmes du Delta du Danube. Heureusement, des initiatives sont menées pour préserver l’authenticité de la Roumanie. Le développement de réseaux d’hébergement chez l’habitant, notamment en Moldavie et dans le Maramures, offre aux fermiers des ressources supplémentaires tout en permettant au touriste de s’immiscer dans la vie locale. C’est exactement ce que nous avons essayé de faire, et c’est ici que le voyage a été le plus intense.

l’Ordre du Pélican

pélican

Pélican blanc (Pelecanus onocrotalus), Delta du Danube, Roumanie, août 2010

Dans l’album Le Sceptre d’Ottokar, Tintin est fait Chevalier de l’Ordre du Pélican d’Or, pour avoir réussi à déjouer un complot contre le roi de Syldavie. La Syldavie, ce pays imaginaire, récurrent dans l’oeuvre d’Hergé (Objectif Lune, l’Affaire Tournesol, etc.) , m’a fait rêver durant toute l’enfance, et au-delà. Et si ce royaume des Balkans avait réellement existé? La Syldavie, qui recombine les noms de TranSYLvanie et MolDAVIE, deux régions de la Roumanie, pouvait avoir été inspirée par l’Histoire, si complexe et passionnante, de cette contrée de l’Est. Durant l’été 2001, je sentais que j’approchais du but. Je traversais les petits villages pomaques du Nord de la Grèce, en tous points comparables à ceux décrits par Hergé : maisons basses aux toits rouges, charrettes à foin, paysans coiffés et minarets. J’ai retrouvé ces maisons il y a quelques jours dans la Dobrodgea, à l’est de Bucarest, et aussi les forêts profondes, les vallées fertiles en blé, les minerais, les eaux sulfureuses et les chevaux présentés dans la brochure que parcourt Tintin entre les pages 19 et 21 du Sceptre d’Ottokar. La Syldavie a pour capitale une certaine Klow, qui n’est pas sans rappeler Cluj, capitale de la Transylvanie. Les montagnes des Zmylhpates riment forcément avec les Carpates. Et l’un des fleuves qui l’irrigue est le Moltus, jeu de mots avec l’Olt roumain. Oui oui, mon brave Milou, cet été, nous étions en Syldavie! Un pays incroyable.