dame dos

Cuba vieille France

Camaguëy, août 2015

Des visages apeurés, inaptes à l’échange, des portes qui se referment très vite au moindre passage du vent, des nuits hallucinées et pantelantes, des bateaux sans voile sur la mémoire retirée, la peur en embuscade, des soubassements de notre conscience mondiale fissurés, une tenace odeur de merde détectable rien qu’avec les yeux.

 

« La rouille s’est posée sur ma langue comme le goût d’une disparition,

L’oubli a pénétré ma langue et je n’ai eu pour toute conduite que l’oubli,

Et je n’ai accepté d’autre valeur que l’impossibilité. »

(Antonio Gamoneda, Description du mensonge)

barque

filer doux

La Havane, août 2015

Maintenant que toutes les horreurs ont été commises, toutes les erreurs étant pointées, maintenant qu’on sait qu’il n’y aura pas plus de vainqueurs que de perdants, tous dans le même bateau (citoyen) sur la même mer (intranquille), maintenant que les filets du pêcheur ne ramènent plus rien qu’un peu d’espoir (fugace), il serait (plus que) temps de se poser un peu pour contempler ses couleurs et de faire de cet espoir-là une énergie (renouvelable) pour réinventer demain. (Disons mercredi.)

Dont acte : si cette COP21, qui oindra de vert pâle l’infatué costume de quelques-uns, inspire d’abord ma méfiance, l’événement a toutefois le mérite de remettre l’écologie et la planète au premier plan des préoccupations. Parce qu’elle est la racine des valeurs morales et notre plus beau dénominateur commun, la cause environnementale ouvre la seule porte de sortie, ou plutôt d’entrée vers un monde enfin vivable. Ne nous trompons pas de sens. La tragédie indonésienne de ces derniers mois ressemble dans sa violence ultime aux carnages de Paris : des événements commandités par le même fanatisme aveugle, qui financier, qui néo-religieux, dans tous les cas pré-civilisationnel. Qu’est-ce que l’Histoire a-t-elle donc oublié de nous apprendre? Une seule cause façonne les pires atrocités de ce siècle mal embarqué : le néant culturel. Le vide synaptique sous ses multiples avatars : la suprématie des experts (une forme de fondamentalistes), la frénésie consumériste (des pâtes à tartiner le mensonge), l’individualisme outré (le soi à part, en quelque sorte), tous ces maux qui compartimentent la connaissance universelle ou l’appauvrissent, jusqu’à ne laisser régner que la peur. On prendra donc la COP21 comme un microscope branché sur les pathologies de nos dirigeants mondiaux, en souhaitant à de réjouissantes initiatives d’encourager les rémissions, en guettant aussi les risques d’aggravation, et en questionnant, infatigablement, le ciel au-dessus de nos têtes grises : y aura-t-il de la neige à Noël au Groenland?

soirtombant

la nuit ne tombera pas

Vercors, automne 2015

On a coupé des arbres dans le grand bois. La forêt a perdu des chênes des hêtres des sapins dans un bruit de fureur métallique et l’écho résonne encore sur l’autre versant. Les palombes prises au dépourvu ont déserté l’endroit. Impardonnable saccage.

Il faudra du temps pour que tout repousse comme avant. Pourtant ce matin au pré la brise n’a pas dissipé le souffle fumant du cheval. Dans le panier devant la porte les pommes de l’autre semaine brillent toujours d’un pourpre éclat. A son menton brumeux la montagne appelle encore : un chevreuil a bondi par-dessus le sentier qui mène à la cabane. On a même entendu glousser le tétras. Les mains de l’automne vont se nouer dans les mains de l’hiver qui se noueront dans les cheveux du printemps. Les fagots de l’été feront le feu qui réchauffe et qui éclaire. La vie continue de mordre et si l’ombre du soir vient, elle ne vient que pour couvrir la peine. La nuit ne tombera pas.

avorter en Afrique

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Mthata, Eastern Cape, août 2014

A l’heure où l’on revient en France sur les quarante ans de la Loi Veil, se rappeler qu’ailleurs dans le monde, les femmes n’ont pas toutes le même droit. En Afrique du Sud, les choses ont globalement évolué dans le bon sens depuis la fin officielle de l’apartheid, puisque l’avortement est désormais autorisé à la seule demande de la femme – seuls deux autres pays africains le permettraient -, jusqu’au-delà de 12 semaines. La multiplication de ces affichettes dans les rues de Umtata, dans la province du Cap-Oriental, m’avait cependant interpellé : « avortement rapide et sans douleur, à partir de 200 rands (l’équivalent de 15 euros) », avec des numéros de téléphone privés. Et puis j’ai trouvé cet article.

 

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Champ de maïs dans la vallée du Grésivaudan, Isère, février 2014

C’est triste, un champ de maïs. Un champ pour rien, un champ de mort.


Le maïs, comme la peste, infeste les campagnes et boit l’eau de la terre fiévreuse. Trop d’eau. Toute l’eau. Le maïs qui s’étend épuise la source des rêves.


Là où pousse aujourd’hui le maïs, c’était des champs riants. Marais, fleurs, rainettes, rousseroles, courtilières. Ecumes de jade, jonquilles en offrande à ta princesse : t’en souviens-tu ? Non, le maïs mange aussi la mémoire, comme le bitume et l’argent.


On croit même, à force de vide et de villes, que le maïs, c’est la campagne. Le maïs asservit la perception de tout, tu vois. Il asservit aussi les ruisseaux, les évase, les calibre, les retient. Barrages à la place, qui noient d’autres champs riants. Barrages à la place d’autres marais, d’autres courtilières.


Et tu ne sais plus ce que c’est, une courtilière. Tu n’as pas écouté sa musique depuis si longtemps. Tu ne veux pas savoir. Tu sais le maïs, le bitume et l’argent. Tu crois encore au reflet, tu t’agrippes à l’épi d’or. Le maïs pousse dans ta tête comme un arrosoir jaune. Et l’avenir prend les couleurs de la douleur d’un pays lointain. Comme la peste. Trop d’eau. Trop de larmes. Et le cœur sec.


« Comment te tiendras-tu dans ce délabrement des mondes,

Effondrement, tempête, invasion d’infinités,

Leur triomphe au milieu de nos ruines s’avance entre deux files d’atterrés, portant des trophées d’astres. Il ne laissera rien debout de nos songes, de nos refuges. » (Philippe Jaccottet, La Semaison)


un singe en hiver (notes sur la déforestation)

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Semnopithèque de Thomas (Presbytis thomasi), Bukit Lawang, Sumatra, juillet 2013

Ce petit singe endémique du nord de Sumatra (il n’existe nulle part ailleurs dans le monde) est l’autre symbole victimaire de la déforestation en Indonésie, à côté de son grand frère l’Orang-Outan.

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le serpent pour la racine

python réticulé

Python réticulé (Broghammerus reticulatus), Halimun, West Java, juillet 2013

En me baissant pour ramasser le bois de l’hiver, j’ai pris le serpent pour la racine. Sans faire attention, je me suis saisi d’une masse glaciale et glissante au moment même où je croyais avoir trouvé la souche sincère qui me protègerait du froid. Bête humide et boueuse, qui m’a attiré à elle dans l’effet de sa surprise. Une pompe aspirante en somme, toute d’un muscle creux orné d’écailles dures comme l’écorce. Sans me laisser le temps de réagir, le serpent s’est enroulé autour de mon bras. Sifflant bientôt ses sermons fangeux au-dessus de ma tête, il m’a mis plus bas que terre. Je vis maintenant sans ciel ni lumière, tout au fond de son trou. Je ne vois plus les saisons passer, je grelotte jour et nuit. Je vis aux crochets de son venin, menacé par sa sentence létale : la peur que ce serpent inflige fait de la vie une horrible tristesse.

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gai comme un pinson triste

Pinson des arbres (Fringilla coelebs) dans le jardin enneigé chez GEASTER, Isère, février 2013

Celui-ci avait endossé son costume de mariage, paré de couleurs déjà vives et portant fier sa petite casquette. Mais, bec triste et fermé, il ne semblait pas bien dans son assiette. Il n’avait que faire des graines de tournesol que je lui tendais en toute amitié. Quelque chose le préoccupait davantage que ma simple et patiente présence. Parfois une impression me gagne : les oiseaux portent le sentiment de cette Terre qu’on détruit. Fatigués de voler, ils s’en remettent soudain à une sorte de mélancolie qui plombe leur grâce naturelle. J’ai appris quelques heures plus tard que la Chine était en train de décapiter 700 montagnes du Grand Ouest pour édifier des mégalopoles, dans le mépris le plus brutal pour l’environnement, les fleurs, les oiseaux et les millions de paysans accrochés à ces pentes. Le savait-il avant moi? Une effroyable catastrophe en marche, une de plus, après l’épuisement des forêts tropicales, l’éventration des océans et bien d’autres crimes. Les oiseaux ne chantent pas pour rien. Ils se disent les choses, se transmettent leurs inquiétudes et leur désarroi, de proche en proche, d’un pays à l’autre. Ils ont encore la force de ressortir leurs costumes de couleurs à chaque printemps, s’efforcent de jouent les dandys et les zazous. Mais les zazous tristes.

du grain à moudre pour 2013

Hue, Vietnam, août 2012

Il y a eu des grands soleils, des beaux projets menés à bien, de la confiance partagée loin. Du travail, beaucoup. Et vous savez ? De l’amour. Plein format. Avec la crainte à moitié étouffée de ne pas avoir le temps d’en redistribuer assez.

Deux-trois sacs de rêves se sont égarés aussi, quelque part sur l’axe Papeete – Hanoï. Le monde, en doutions-nous, ne tourne pas si bien, comme en transition continue vers ses irrépressibles démons : la vassalité comme condition de réussite, le règne sans partage de l’arbitraire (y compris chez les tenants de la République), la richesse confondue avec le bonheur. Et ces territoires, champs et âmes, qui deviennent des non-lieux.

La mécanique du temps s’est aussi emballée. Je suis fou de vérité, mais je sais maintenant que je n’aurai plus le temps de toutes les débusquer. Mes patiences s’épuisent un peu là où les chemins s’ensablent. C’est aussi pour cela que je me suis mis à la course à pied : entretenir ma routine à l’effort tout en renforçant mes semelles d’idées neuves. Surtout ne pas vieillir trop vite d’en-dessous l’écorce.

2013 ? La voilà. Quelles convictions, au fouet de quels événements, va-t-elle faire rougir et vaciller ? Dans mes carnets, j’ai souvent écrit « refuser les chapelles, s’extraire des habitudes de pensée », des variations sur ce thème. Je vais rajouter une page à chaque semaine de mon agenda : le désemploi du temps. Ici s’inscriront d’eux-mêmes les moments dédiés à l’imprévisible. Je viendrai me laisser polliniser avec ce qu’il reste d’abeilles, à la volée. L’endroit secret où fertiliseront l’inattention, l’abandon de soi. Du bon grain, de l’ivresse dans un jardin grand comme tes yeux.

le marchand de boîtes à soleil

Hoi An, Vietnam, août 2012

Une petite pièce et la boîte brûlait de ses petites mains dans vos grandes mains, et jusqu’au fleuve qui l’entraînait sur son fil comme un bateau d’espoir. Jolie parabole en carton sur les joies qui grandissent en se transmettant, trait de lumière pour éclairer l’intuition d’un sens à la vie.

Pour peu qu’elle empêche quelques heures la neige d’effacer trop de choses et trop de gens, laissons la barque briller de toute sa chaleur fragile. La blancheur de l’hiver rend les joies toujours plus belles quand elles lui résistent un peu. Ne parlez pas au petit capitaine de l’obsolescence programmée du bonheur. Ne lui dites pas que la vie n’est qu’une attente qui se fatigue au bord d’un fleuve imprévisible. Le temps d’une flamme plus vive, répétons-lui: joyeux Noël.