vide-mémoire

mais
Champ de maïs dans la vallée du Grésivaudan, Isère, février 2014

C’est triste, un champ de maïs. Un champ pour rien, un champ de mort.

Le maïs, comme la peste, infeste les campagnes et boit l’eau de la terre fiévreuse. Trop d’eau. Toute l’eau. Le maïs qui s’étend épuise la source des rêves.

Là où pousse aujourd’hui le maïs, c’était des champs riants. Marais, fleurs, rainettes, rousseroles, courtilières. Ecumes de jade, jonquilles en offrande à ta princesse : t’en souviens-tu ? Non, le maïs mange aussi la mémoire, comme le bitume et l’argent.

On croit même, à force de vide et de villes, que le maïs, c’est la campagne. Le maïs asservit la perception de tout, tu vois. Il asservit aussi les ruisseaux, les évase, les calibre, les retient. Barrages à la place, qui noient d’autres champs riants. Barrages à la place d’autres marais, d’autres courtilières.

Et tu ne sais plus ce que c’est, une courtilière. Tu n’as pas écouté sa musique depuis si longtemps. Tu ne veux pas savoir. Tu sais le maïs, le bitume et l’argent. Tu crois encore au reflet, tu t’agrippes à l’épi d’or. Le maïs pousse dans ta tête comme un arrosoir jaune. Et l’avenir prend les couleurs de la douleur d’un pays lointain. Comme la peste. Trop d’eau. Trop de larmes. Et le cœur sec.

« Comment te tiendras-tu dans ce délabrement des mondes,

Effondrement, tempête, invasion d’infinités,

Leur triomphe au milieu de nos ruines s’avance entre deux files d’atterrés, portant des trophées d’astres. Il ne laissera rien debout de nos songes, de nos refuges. » (Philippe Jaccottet, La Semaison)

le serpent pour la racine

python réticulé
Python réticulé (Broghammerus reticulatus), Halimun, West Java, juillet 2013
En me baissant pour ramasser le bois de l’hiver, j’ai pris le serpent pour la racine. Sans faire attention, je me suis saisi d’une masse glaciale et glissante au moment même où je croyais avoir trouvé la souche sincère qui me protègerait du froid. Bête humide et boueuse, qui m’a attiré à elle dans l’effet de sa surprise. Une pompe aspirante en somme, toute d’un muscle creux orné d’écailles dures comme l’écorce. Sans me laisser le temps de réagir, le serpent s’est enroulé autour de mon bras. Sifflant bientôt ses sermons fangeux au-dessus de ma tête, il m’a mis plus bas que terre. Je vis maintenant sans ciel ni lumière, tout au fond de son trou. Je ne vois plus les saisons passer, je grelotte jour et nuit. Je vis aux crochets de son venin, menacé par sa sentence létale : la peur que ce serpent inflige fait de la vie une horrible tristesse.

gai comme un pinson triste

Pinson des arbres (Fringilla coelebs) dans le jardin enneigé chez GEASTER, Isère, février 2013
Celui-ci avait endossé son costume de mariage, paré de couleurs déjà vives et portant fier sa petite casquette. Mais, bec triste et fermé, il ne semblait pas bien dans son assiette. Il n’avait que faire des graines de tournesol que je lui tendais en toute amitié. Quelque chose le préoccupait davantage que ma simple et patiente présence. Parfois une impression me gagne : les oiseaux portent le sentiment de cette Terre qu’on détruit. Fatigués de voler, ils s’en remettent soudain à une sorte de mélancolie qui plombe leur grâce naturelle. J’ai appris quelques heures plus tard que la Chine était en train de décapiter 700 montagnes du Grand Ouest pour édifier des mégalopoles, dans le mépris le plus brutal pour l’environnement, les fleurs, les oiseaux et les millions de paysans accrochés à ces pentes. Le savait-il avant moi? Une effroyable catastrophe en marche, une de plus, après l’épuisement des forêts tropicales, l’éventration des océans et bien d’autres crimes. Les oiseaux ne chantent pas pour rien. Ils se disent les choses, se transmettent leurs inquiétudes et leur désarroi, de proche en proche, d’un pays à l’autre. Ils ont encore la force de ressortir leurs costumes de couleurs à chaque printemps, s’efforcent de jouent les dandys et les zazous. Mais les zazous tristes.

du grain à moudre pour 2013

Hue, Vietnam, août 2012
Il y a eu des grands soleils, des beaux projets menés à bien, de la confiance partagée loin. Du travail, beaucoup. Et vous savez ? De l’amour. Plein format. Avec la crainte à moitié étouffée de ne pas avoir le temps d’en redistribuer assez. Deux-trois sacs de rêves se sont égarés aussi, quelque part sur l’axe Papeete – Hanoï. Le monde, en doutions-nous, ne tourne pas si bien, comme en transition continue vers ses irrépressibles démons : la vassalité comme condition de réussite, le règne sans partage de l’arbitraire (y compris chez les tenants de la République), la richesse confondue avec le bonheur. Et ces territoires, champs et âmes, qui deviennent des non-lieux. La mécanique du temps s’est aussi emballée. Je suis fou de vérité, mais je sais maintenant que je n’aurai plus le temps de toutes les débusquer. Mes patiences s’épuisent un peu là où les chemins s’ensablent. C’est aussi pour cela que je me suis mis à la course à pied : entretenir ma routine à l’effort tout en renforçant mes semelles d’idées neuves. Surtout ne pas vieillir trop vite d’en-dessous l’écorce. 2013 ? La voilà. Quelles convictions, au fouet de quels événements, va-t-elle faire rougir et vaciller ? Dans mes carnets, j’ai souvent écrit « refuser les chapelles, s’extraire des habitudes de pensée », des variations sur ce thème. Je vais rajouter une page à chaque semaine de mon agenda : le désemploi du temps. Ici s’inscriront d’eux-mêmes les moments dédiés à l’imprévisible. Je viendrai me laisser polliniser avec ce qu’il reste d’abeilles, à la volée. L’endroit secret où fertiliseront l’inattention, l’abandon de soi. Du bon grain, de l’ivresse dans un jardin grand comme tes yeux.

le marchand de boîtes à soleil

Hoi An, Vietnam, août 2012

Une petite pièce et la boîte brûlait de ses petites mains dans vos grandes mains, et jusqu’au fleuve qui l’entraînait sur son fil comme un bateau d’espoir. Jolie parabole en carton sur les joies qui grandissent en se transmettant, trait de lumière pour éclairer l’intuition d’un sens à la vie.

Pour peu qu’elle empêche quelques heures la neige d’effacer trop de choses et trop de gens, laissons la barque briller de toute sa chaleur fragile. La blancheur de l’hiver rend les joies toujours plus belles quand elles lui résistent un peu. Ne parlez pas au petit capitaine de l’obsolescence programmée du bonheur. Ne lui dites pas que la vie n’est qu’une attente qui se fatigue au bord d’un fleuve imprévisible. Le temps d’une flamme plus vive, répétons-lui: joyeux Noël.

© 2009-2014 - GEASTER

ИТ новости