Archive pour mai, 2011

splendide isolement

massif de Belledonne, Isère, 29 mai 2011
Ma thébaïde est une trompette qui joue du ciel en toutes saisons. Elle s’ouvre et se ferme au gré des palpitations du monde, me protège des impatiences et me libère des agitations pour rien. Au fond d’elle règne un calme absolu qui n’obéit qu’au temps que je lui donne. Ce n’est plus le temps des calendriers qu’on effeuille ni celui des obligations et des échéances, c’est juste le temps d’être soi. Ma tanière d’azur m’offre le confort nécessaire pour croire à ma brève existence, à sa fugitive consistance. C’est là que j’entends le mieux le chant de vivre. C’est le bruissement de mon propre sang, la peau de ma mémoire frottée à un sentiment d’immortalité provisoire.
« Nul ne saute par-dessus son ombre Nul ne saute par-dessus sa source Nul ne saute par-dessus la vulve de sa mère. » (Pascal Quignard, Les Ombres Errantes)

sans attendre

Cluj-Napoca, Transylvanie, août 2010
« Jeune, je demandais aux êtres plus qu’ils ne pouvaient donner : une amitié continuelle, une émotion permanente. Je sais leur demander maintenant moins qu’ils ne peuvent donner : une compagnie sans phrases. Et leurs émotions, leur amitié, leurs gestes nobles gardent à mes yeux leur valeur entière de miracle : un entier effet de la grâce. » (Le Premier Homme, Albert Camus) De gauche à droite en passant par le tram: Raluca, Bogdan, Paraschiva, Dragomir, Horia, Arina, Luca, Otilia, Mircea, Zamfira, Costache, Eustiatiu, Lacramioara, Gica, Sanziana, Codrin, Profira, Gheorghe, Eusebiu, Spelanta, Dragos, Aleodor, Lioara, Voichita, Bradut, Decebal, Panagachie. Twenty Seven Strangers - The Villagers

tempus fugit velut umbra

sur la route du Grand Canyon, Arizona, août 2009
Il y avait cette poussière jaune qui collait partout à la fin de la journée, et nos visages creusés par la chaleur et la fatigue, les regards un peu perdus. La piste ne nous avait pas conduits à l’endroit qu’on avait imaginé sur la carte, il allait bien falloir se contenter de cette croûte brûlante pour se reposer. Un sommeil troué : tu avais entendu deux coyotes qui se répondaient, moi c’était la voix rauque du hibou. Dormir dans le désert est une chose impossible : on a peur de se perdre au fond de ses draps immenses, alors on se raccroche au moindre cri. Nous reprenions dès l’aube le chemin des cailloux, emportés dans la même déroute que la veille, la même déroute qui nous entraînerait le lendemain. Vautrés dans cette poussière jaune que rien n’efface. Nous ne savions pas encore que c’était notre propre cendre. Watch The Sunrise - Big Star

ravinage

canyon de Chelly, Arizona, août 2009
Ce n’est pas le temps qui nous fait vieillir, ce n’est même pas l’alcool, ni le travail. Ce qui nous ride et nous fatigue, c’est le poids des amours qui n’ont pas existé, ces belles histoires restées lettre morte, ces sourires échangés impossibles à frôler. Un goût de pierre sur la lèvre. Les écrans silencieux. Ces soirs sans fin près du téléphone qui ne sonne pas. Ce qui nous fait vieillir, c’est ce destin amoureux fauché en pleine nuit par la peur et le doute. C’est cette masse de rêves gonflés comme des nuages, ces rêves restés des rêves, comme des nuages que la joie n’a jamais crevés, et qui restent au-dessus de soi partout où on va, comme notre ombre dans le ciel. Trahisons de la vie, déceptions indicibles : on s’est cru plus fort que ça, on avait fini par presque oublier et un soir, tout retombe d’un bloc, on est seul encore, et cette solitude devient solide, et elle vous fendille, vous fissure et vous écrase de tout son plomb. Symphonie N°3 - Henryk Gorecki (extrait)

l’obération

Fort Cochin, Kerala, Inde, août 2008
On a entendu les esprits s’échauffer, on a vu les corps s’agiter, ici, là, partout sur les écrans, jusqu’à la pantomime grave et affectée, chacun rejouant, surjouant Pylade à sa manière, la gigue du faux-cul doublée de vociférations pathétiques, cachant mal des passions claniques attifées d’innocence et de culpabilité présomptueuses. Le tout sous l’oeil grisé des médias et des journalistes, partageant le pain bénit qui manquait à leur petit déjeuner pas assez épaissi par la crise arabe. En ce sens, l’émission sur France 2 hier soir fut un grand moment de rien, un show de postures à la va-comme-j’me-mousse sur le dos du prévenu. Je crains que nous ne devions souper de cette information à la grimace quelques semaines encore, construite pour dresser les cuillères en fer blanc les unes contre les autres, et alors que, loin du spectacle du trébuchement hypothétique ou virtuel d’un puissant (scénario usé depuis vingt siècles mais toujours très suivi -on a les Feux de l’Amour qu’on peut), se jouent d’autres maléfices, se plantent d’autres questions autrement universelles. Un esquimau au chloroforme, s’il vous plaît.

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