Archive pour novembre, 2009

au fil de soi

Il y a ce fil ininterrompu, luisant, poli, qui borde mon voyage. Le fil blanc du rail coud l’ourlet de novembre. Le temps est son aiguille, la campagne son étoffe. Long, long fil qui s’élargit parfois, se rétrécit tantôt, comme les convulsions d’un serpent. Le fil du rail suit le train, fidèle, rassurant, s’écarte un peu, revient plus près, selon les déclivités et les courbes de la voie. Le fil défile. Il coupe des collines aux abois, enchatonnées dans les damiers de cultures, décoiffées d’arbres squelettiques. De temps à autre un village émerge, quelques maisons blanches ou grises regroupées autour de leur paroisse, et même là une petite ville et ses édifices tout en désordre, sa zone pavillonnaire assoupie dans la molle digestion du dimanche. Dans les crissements de métal, croire entendre sa propre voix. Le fil tranche l’après-midi blafard. Ses cheminées fumantes, sa lande à genêt, ses vaches à lait désoeuvrées. Miradors à l’orée des forêts détrempées. Pêcheurs plantés au bord des vieilles gravières inondées, les mains dans leur anorak de bitume. Sentinelles de l’absence. Et ce train qui emporte, et ce fil qui file, sur le rasoir, comme le temps qui me défait. Rentrer juste avant la nuit.

glissando

Le taxi qui descend dans la nuit parisienne. Ma main qui remonte. Direction Madeleine. Lumières au chrome à l’extérieur. Velours noir à l’intérieur. Et le chauffeur fait Comme si de rien n’était. L’effet de buée sur la vitre de l’hiver. Les feux qui se nimbent, le vert S’étoile, le rouge nous prend. Tes doigts me pressent, heureux présage L’audace qui glisse sur les passages Zébrés. Dérapage qu’entre les Cuisses je contrôle Puis j’accole Et tu adhères A mon idée.

Prefab Sprout, Flaming Lips et The Nits : combat pop

Ils ne sont pas nés de la dernière pluie mais leurs créations continuent de faire le beau temps de la pop. D’Angleterre, des Etats-Unis ou de Hollande, trois groupes cultissimes bercent cet automne de langueurs pas monotones. prefGénie de la mélodie esquinté par un destin souffreteux, Paddy McAloon is alone. Son groupe Prefab Sprout est en léthargie avancée, mais une maison de disques a eu la bonne idée d’enjoliver la feuille de suivi médical avec un album oublié de 1993. Candi(de) dès le titre, « Let’s change the world with music » ressemble à un fondant au chocolat – plutôt blanc d’ailleurs : une croûte légère (des claviers d’époque, à émietter sous une dent pas trop regardante) cache une chair chaude et veloutée, aux parfums sucrés et entêtants. Je veux bien échanger toute la carrière solo de ce roudoudou de Brian Wilson (et mettez aussi Mika tout au fond du sac pendant qu’on y est) pour quelques caramels de cet album, dont Music is a princess et sa sublime cavalcade d’écume et de glucose. flamJ’ai découvert les Flaming Lips au bout de la précédente décennie avec l’immense « The Soft Bulletin », un OVNI pop qui alignait les comptines psychédéliques encombrées de cordes lunaires et autres glockenspiels. Depuis lors, la bande à Wayne Coyne n’a cessé  de me faire planer. « Embryonic » délaisse les chemins guillerets des précédents opus au profit de l’ expérimentation, touffue sans être ardue, dense sans être barbante. S’il est impossible de démêler l’écheveau sonore à la première écoute, on ne peut que se réjouir de la cohérence saturée de l’album et de son parti-pris foisonnant. En surmontant sa claustrophobie, on découvre au milieu du chaos des trésors secrets de mélodies, grêles efflorescences en fugaces cortèges. La prise de risque de l’année, récompensée par un Top 8 US. strawAprès plus de trente ans d’existence et une bonne vingtaine d’albums, les Nits n’en démordent pas. Sur la platitude désolée de leur pays, ces Hollandais ont érigé une oeuvre pour le moins originale,  gloriette bricolée au fond du jardin des Beatles (versant George Harrison), où les ombres ployantes de Leonard Cohen et de Dylan viendraient siroter un fumant thé vert. Artisans de l’intime, dépouilleurs de notes, les Nits dénouent leur mélancolie septentrionale (l’émouvante trilogie Distance, Departure, Return) et une fantaisie tout à trac (Nick in the House of John, La Petite Robe Noire, Bad Dream) le temps de ce très beau « Strawberry Wood », fourré de guitares floconneuses, de rythmes fins et d’amples harmonies vocales. A découvrir, s’il est encore temps, à Paris le 7 décembre à l’Alhambra.

un grand moment de solitude

tucson

Old Tucson Studios, Arizona, juillet 2009

« Vous n’avez jamais cru au sens de ce monde et vous en avez tiré l’idée que tout était équivalent et que le bien et le mal se définissaient selon qu’on le voulait… tandis qu’il m’apparaissait au contraire que l’homme devait affirmer la justice pour lutter contre l’injustice éternelle, créer du bonheur pour protester contre l’univers du malheur. » (Albert Camus, Lettre à un ami allemand).

les plages d’Agnès

Je n’avais pas été au cinéma depuis des lustres. Hier soir, sur proposition de ma bibliothécaire, j’ai été voir, dix mois après sa sortie officielle, « Les Plages d’Agnès », d’Agnès Varda. Etonnant film bilantiel et réflexif sur la réalisatrice de la Nouvelle Vague. J’ai aimé découvrir ce petit bout de femme octogénaire pleine de malice et de jeunesse et de verve et de couleurs (voir la teinture changeante de ses cheveux au fil des images!), sachant conter sa propre vie hors de la linéarité du « moi je » nostalgique et de l’épais sépia. Joyeusement destructuré par l’emploi de divers procédés visuels (la vidéo, les archives, l’animation, les témoignages), le film offre un fidèle miroir au processus bouillonnant et hasardeux de la mémoire. Agnès Varda se souvient, elle fait son Amarcord avec sa ficelle et son carton, marche à rebours du temps qui presse et redessine la géographie de son destin. Sous sa forme fragmentée, le film réussit à distiller une émotion constante, par son équilibre quasi miraculeux entre pudeur et intimité, par la justesse des tons. On rit beaucoup de l’autodérision de la cinéaste (la scène des 13 ou 14 manoeuvres pour garer la 4CV, la panoplie de la patate) autant qu’on se laisse troubler par les tableaux (celui des amants sans visage) et l’évocation au pochoir de ses deuils et de ses joies. Les joies de la maternité, le bonheur de ses rencontres d’artistes (de Jean Vilar à Harrison Ford en passant par Jim Morrison), l’amour pour son Jacques, et peut-être au-delà de tout, sa dévotion candide pour le septième art.

rue d’automne

vieil homme

village d’Ampurdan, Catalunya, novembre 2009

« Il ne sait plus crier la joie ou la colère. Sa pensée a perdu prise : elle ne sait plus chercher et trouver l’adversaire. Pourtant, au fond de lui, il en est sûr, il n’a pas changé, il n’a pas fini d’espérer. C’est le temps, le temps ! La force de la vie n’a pas baissé dans le monde, elle n’a baissé qu’en lui-même. Le temps n’use pas l’humanité, mais il use les hommes. »

(Jean Guéhenno, Carnets du vieil écrivain)

la sainte table

ermitage
ermitage Santa Caterina, quelque part dans le maquis catalan, novembre 2009
L’ail, l’olive et le vin, les trois chansons des collines. Un goût de revenez-y. Une histoire d’éternité, blottie dans les prières calleuses d’un pays qui a appris à résister.
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