Articles marqués avec ‘rock’

mes albums 2012 (juste avant la fin)

C’est l’heure des bilans. Sanguins, politiques, musicaux. 2012 auréola mes oreilles d’orbes dorés dont voici, dans le désordre : Black Elk : Sparks. Je ne sais pas grand’chose de ce quatuor, mais la soie grège de leur musique instrumentale dévide la mélancolie avec un bucolisme touchant, qui me rappelle parfois les jours heureux de Penguin Café Orchestra (fantastique collectif anglais qui officia entre classique, médiévisme, électro et dada à l’aube des eighties). http://www.youtube.com/watch?v=xTldM7sG79Q Chris Cohen : Overgrown Path. Il  y a bien un Chris Cohen qu’on voit dribbler sur la pelouse du Notthigham Forest, mais celui-là jongle avec les mélodies. Et de quelle manière ! Un pied en territoire Kinks (Monad), quelques orteils chez Robert Wyatt (Inside A Seashell, comme un Sea Song après le ressac) et la tête dans les nuages : la jolie voix aérienne de Chris Cohen n’est pas pour rien dans le charme de son album, tout en nuances moirées que des écoutes répétées irisent encore. Goaaaaal ! http://www.youtube.com/watch?v=u9rISKHf2js Mark Eitzel : Don’t Be a Stranger. Lui, je l’ai connu à travers son groupe American Music Club, qui fit mes soirées d’étudiant arc-bouté sur ses cours d’analyse financière (parce que je ne suis pas à une contradiction près). Grand songwriter, pourtant/donc méconnu hors de son micro-continent fait d’herbes folles et d’asphalte amer, Mark Eitzel aligne toujours des chansons assez parfaites, un rien paresseuses, d’un classicisme ébréché par un je-ne-sais-quoi de désespoir. La faute aux analystes financiers, sans doute. https://www.youtube.com/watch?v=DO6xJS5QNbw Grizzly Bear : Shields. Dense, touffu, instable, à rebours de la pop lustrée du précédent (Veckatimest, carton plein de 2009), le nouveau Grizzly Bear ne vend pas facilement sa peau. C’est pourtant un vrai bonheur musical, qui complète judicieusement la collection de cavalcades psyché entamée chez les Flaming Lips et secoue les draps ensommeillés de Midlake. http://www.youtube.com/watch?v=bteY_fs3Y18 Pinback : Information Retrieved. Une pop foncièrement addictive, parce qu’aiguillée par une rythmique implacable et remuée partout d’entrelacs guitare-voix au service de mélodies imparables, californiennes (comprenez parfois limite crétines, à cause du soleil, des vagues et tout ça) mais pas trop. (en regardant après coup la page Wikipedia du groupe, je vois écrit « entrelacs », c’est donc un mot consubstantiel de Pinback)https://www.youtube.com/watch?v=XV7PmyLaBhs Mount Eerie : Clear Moon. Sur cette paroi de claviers granitiques, un seul musicien, Phil Elverum, qui dévisse en mélodies folkeuses, rêveuses, gazeuses. Vignettes lo-fi à la beauté terrassante et insaisissable, d’où surgit ici une voix féminine, là une guitare menaçante : introduction parfaite pour cette propéthie maya qu’on ne sait plus ni craindre ni espérer. Quelques mois plus tard, l’artiste a sorti un autre album, Ocean Roar, que je n’ai pas encore écouté. https://www.youtube.com/watch?v=khrAhOrSZQc Neil Halstead : Palindrome Hunches. Le genre est couru depuis que Nick Drake s’est cassé les jambes mais la recette fonctionne ici à plein : toutes guitares sèches dehors, piano velouté en embuscade, violon épars, et cette voix fauve, un peu barbue, qui raconte des histoires à dormir sous un grand chêne écorcé vif. http://www.youtube.com/watch?v=Q8brjvcOK2A Nits : Malpensa. Pour leur 25e ouvrage, les vétérans néerlandais se font témoins d’un monde en équilibre précaire (à l’image de Man On A Wire, hommage au funambule Philippe Petit qui traversa le ciel entre les Twin Towers). Après deux albums enlevés, les Nits ont posé leur poésie minimaliste sur le rebord de mélodies fugaces et entêtantes, où le vide entre les notes devient couleur, vertige, sens caché. Ce n’est plus de la pop, mais une expression qui emprunte ses subtilités à des territoires variés, electro, world, musique sérielle, fourmillant de détails en arrière-plan (au casque, Malpensa déroule une spatialité savante), tout en restant très accessible. https://www.youtube.com/watch?v=6jYHoFZJ8R0 Scott Walker : Bish Bosch. Gamin, j’écoutais les bluettes enluminées des Walker Brothers sur les 45T de mon père. Quarante ans plus tard, le Scott « Walker » Engel des sixties tourne toujours ici, même si plus très rond. Poreux au malheur, tenté par les gouffres, l’ex blondinet crooner s’est mué au fil des désastres en chantre acharné de l’agoraphobie mondiale. Quoique moins claustro que The Drift paru en 2006, Bish Bosch reste une oeuvre terrifiante, indescriptible, qui concasse à peu près tous les styles avec une cruauté d’autant plus violente à éprouver qu’éminemment humaine. https://www.youtube.com/watch?v=2Ih7KzKLLWA Lost In The Trees : A Church that Fits our Needs La fille sur la pochette n’est peut-être pas ton genre mais dedans, tout est vraiment très beau. Des bouffées mélodiques du premier Guillemots, des cordes comme s’il en pleurait, des failles effarées, des climats cinématographiés, la BO idéale d’une fin d’année perdue dans une généalogie givrée, quand on ne sait plus trop sur quel pied danser. https://www.youtube.com/watch?v=X9MoKKuvrvo       Ils pourraient faire le onzième de la liste (mais je n’ai pas le temps de vous en parler) : - Rich Aucoin : We’re All Dying to Live. (500 musiciens invités pour cette meringue-party canadienne !) - Frank Ocean : Channel Orange. (oh oui! Grand disque) - Beach House : Bloom. - Stephan Eicher : l’Envolée. - Godspeed you! Black Emperor : Allelujah! Don’t Bend! Ascent ! (bruitiste, furieux, épique) - Tindersticks : The Something Rain. - Hidden Orchestra : Archipelago. (valeur sûre du nu-jazz qui en envoie se rhabiller) - Jens Lekman : I Know What Love isn’t. (prix 2012 du Morrissey suédois et jeune) - Chromatics : Kill For Love. (version vintage de Beach House) Et dans vos oreilles, c’était comment 2012?

les disques de ma vie : peter gabriel (sans titre, 1980)

L’arrivée de la chaîne stéréo dans la famille fin 1979 a donné un coup de vieux à tous les disques dont je m’étais nourri durant l’enfance. Mieux, le tuner intégré au bel objet disposé sous la télé allait m’ouvrir des horizons musicaux insoupçonnés, en particulier grâce à deux émissions, Feed Back et Loup-Garou, diffusées le soir sur France Inter. J’ai oublié comment le gros bouton noir cerclé d’argent m’a conduit jusqu’à la bonne fréquence, peut-être le hasard, peut-être des indications paternelles. Toujours est-il que je me suis pendu au casque pendant une bonne année, happant à peu près tous ces bruits étranges et merveilleux qui passaient chez Bernard Lenoir et Patrice Blanc-Francard, entre post-punk et pré-new wave, période ô combien féconde pour cette musique qui ne me lâcherait plus d’un sommeil.

De tout ce fatras radio-sonique, c’est d’abord Peter Gabriel qui a émergé. A l’époque, je ne savais rien du bonhomme, pas même qu’il avait été le frontman d’un vieux groupe de hippies cathos. Mais je restais complètement ébahi par les tempos martiaux et les grincements synthétiques de ses chansons qu’il portait à bout d’une voix malade. Lenoir diffusait même des versions en allemand, qui accentuaient à la fois l’étrangeté de la musique et son amicalité (je fus germanophone avant d’apprendre l’anglais).

Le 20 septembre 1980, la tournée de Peter Gabriel passait par Grenoble, à l’Alpexpo, la salle juste en face de l’immeuble où nous habitions alors.  Je me souviens très bien de ça : j’étais dans le parc en bas de chez nous avec mon père, nous promenions notre chien (Voyou, un corniaud aussi têtu qu’affectueux comme tous les corniauds) et je regardais pensif les spectateurs affluer par petites grappes. Mon père m’avait demandé si je voulais aller au concert. Je lui avais répondu « non, je ne connais pas assez », par pudeur alors que je vénérais déjà le bonhomme. Ce devait être un samedi soir parce qu’il y avait l’émission Numéro Un Michel Sardou à la télé.

Quelques semaines plus tard, j’assumais tout. J’achetais mon premier numéro de Best, avec ma nouvelle idole en une et un article de six pages signé François Ducray et je me faisais offrir par ma grand-mère ce troisième album de Peter Gabriel avec sa pochette dégoulinante. Il y a des moments-clés dans la vie d’un passionné de musique. Des albums décisifs, qui vous mettent en rupture avec vous-même et vous révèlent en même temps, vous font soudain grandir, comprendre, aimer. Comme cette première fois où j’ai posé le saphir dans le sillon du morceau d’ouverture, Intruder. Pris d’emblée entre cette batterie sans cymbale et la guitare faussement désaccordée, emmené par cette voix rampante qui se rapproche et finit par occuper tout l’espace (« intruder come and he leave his mark ») et laissé suspendu au sifflotis morriconien de la conclusion.

Tout l’album est traversé par ce mystère dont je me draperais moi-même. On n’est jamais aussi bien habillé que par la musique qu’on aime. Et j’aimais ces mélodies lunatiques et claustrophobes, frappées de percussions noires et tressées de claviers blancs, servies froides avec la crème anglaise de l’époque (des gens de The Jam, Wire et XTC). Pendant longtemps, mon morceau fétiche toutes tendances confondues resterait l’assez révolutionnaire Biko, passé et repassé jusqu’à l’exaspération familiale. A la question maintes fois scandée « Mais c’est quoi cette musique de sauvage? », j’ai maintenant la réponse : la bande-son de mon incursion dans l’adolescence.

Presque deux ans après, dans la cour du lycée Mounier, je rencontrais Violaine, elle avait été au concert que j’avais raté. Avec tous les détails que je lui soutirais, je finirai par me refaire le set. On se brouillera après la sortie du quatrième album de Gabriel, qu’elle trouvait trop mou (en fait, elle virait punk tardive). Je suis resté très fan une dizaine d’années. Après quoi, le musicien s’est pris pour Gandhi et Steve Jobs réunis, pondant tous les quinze ans des albums pour les ingénieurs en physique des matériaux et le Parti Travailliste, tout en faisant les poches d’une World music qu’il avait pourtant si bien servie en 1980. I don’t remember, I don’t recall…

 

les disques de ma vie : Les Who, les Kinks, les Stones et les Trashmen

Ces vinyls, et des tas d’autres de cette époque, ils ne m’appartiennent pas. Ils sont et resteront à mon tout jeune père, avec ses histoires à lui gravées dans les sillons. Mais la magie de la musique, c’est que chacun peut y coller son truc. Et même dans celle qu’on ne choisit pas complètement, dans ces décibels d’emprunt, on trouve de quoi ronger. Et là, pour moi, ce n’était pas le frein, mais plutôt un os, bien garni de moelle. Ces quatre quarante-cinq tours forment tout bonnement la pierre angulaire de mon apprentissage wock’n'woll. Oui, bon, le rock ne s’apprend pas. Il s’inocule. Il s’impose, soit. On se révèle à lui aussi. Avec My Generation, une dizaine d’années après sa sortie, je me suis révélé casseur, turbulent, insaisissable et teigneux. Les Who, qui le croirait aujourd’hui hein, ont pissé la parfaite BO de mes colères enfantines. Le plateau de fromage qui passe par la fenêtre au milieu du repas de famille. Le cousin enfermé dans le placard à balais avec la clé dans le vide-ordures. Ma propension à balancer des claques aux filles que je trouvais moches. This is my generation, baby. Je me souviens qu’une malencontreuse tache de colle sur les sillons de la chanson faisait scratcher un peu plus la voix bégayante de Roger Daltrey. L’accident merveilleux, qui donne au morceau un supplément de bordel. Pardon, de confusion sonore. Sur le petit Teppaz blanc de la famille, avec le haut-parleur intégré dans le couvercle, j’enchaîne Johnny avec tous ces fous. Je me berce à la nonchalance de Ray Davies. Les Kinks, c’est classe et précieux, un peu distant et distingué. J’adorais leur coupe de cheveux, leurs chemises à jabot. J’avais même cru que c’était eux qui jouaient les Anglais dans le film de Lautner Ne Nous Fâchons Pas. L’enfance a ses histoires bien à elle. Je me laisse surtout happer par les maléfices qui s’échappent de la Gibson Les Paul de Keith Richards. Hé, il porte mon prénom en bandoulière, je suis presque un guitar hero déjà – je ne le serai jamais, gros gros dépit. Un soir, mon père me raconte le sombre destin de Brian Jones. Le lendemain, je crucifie le blondinet au stylo Bic rouge, avec la mention « mort drogué » sur la photo de la pochette. Les Stones me soufflent une idée de la vie sombre et sale, sûr que plus tard, bientôt, comme eux, j’apprendrais à « jouer avec le feu« . La ritournelle au clavecin m’intrigue. Je trouve ça déjà désuet, comme un relent aigre de souvenir. Les Stones, avec ce 45T, vont aussi me jeter sur la piste de la mélancolie, le truc dont j’abuserais éhontément à l’heure d’éponger les hormones. Mais le truc frappadingue, c’est les Trashmen. Comme des Beach Boys (qu’à l’époque je laisse complètement de côté) qui auraient rêvé des plages sans jamais sortir du garage, les mains noires de cambouis. Surfin’ Bird, c’est déjà le pogo dans ma chambre de gosse, les poings qui martèlent l’armoire, le lit converti en trampoline, ma mère que je mine, le frérot que je tarabuste. Les boules puantes dans le bureau de poste, les pompiers qu’on alerte parce qu’on a senti du gaz. Ma manie de démonter tous les jouets qu’on m’offre, un tournevis assassin à la main (et je n’ai jamais réussi à planter un clou depuis). Ces Trashmen sont tellement moches qu’à défaut de leur foutre des claques, je m’amuse à les défigurer sur la photo de la pochette. Je leur colle un prénom au pif (et j’ai tout faux, Steve, que j’écris Stew, ce n’était pas le chanteur mais le batteur). Leur chanson « Henrietta« , la 2e de la face A, me fait rigoler rien qu’au titre, en plus d’être zozottée comme une chèvre : comment peut-on oser rendre hommage à une fille qui porte un prénom pareil? Presque quarante ans après les avoir découverts, Internet m’apprend que quoi? Les Trashmen existent toujours! Qu’ils écument les clubs à bière au fin fond de l’Oklahoma. Il y a même des vidéos d’eux sur YouTube et franchement, c’est une expérience que je regrette d’avoir tentée…
Précédents chapitres des disques de ma vie : ici, , ,  et  aussi.

les disques de ma vie : Sladest – Slade

slade_sladest_19731Ca se passait généralement à la fin de l’hiver. Chaque année à la même époque, je faisais une grippe, une rhino, une rougeole. Ces jours où je restais au lit, c’était immanquable, mon père m’offrait un disque. Je guettais la charnière février-mars avec une ferveur non dissimulée pour compléter ma collection de Johnny. Sauf qu’un jour de 1973 ou 1974, ce sont ces quatre gugusses qui déboulèrent dans ma chambre. Vous imaginez la tête du gamin de six ans, qui défait fébrilement le paquet en pensant à son idole et qui découvre ça… « Il n’y avait plus de Johnny chez Chardon (l’un des deux disquaires du village, NDLR), tu vas écouter, c’est très rock, c’est très bien aussi », fit mon père, avec l’assurance d’un médecin qui essaie de vendre sa potion.  « Il n’y avait plus de Johnny », comme on dit « Il n’y avait plus de pain à la boulangerie ». Allais-je pour autant combler mon appétit? Mes oreilles s’en souviennent, mes yeux aussi. Je ne suis pas sûr d’avoir apprécié tout de suite ce wock-’n'woll là, mais j’ai été amusé de voir mon vieux géniteur de 25 ans se déchaîner comme un fou quand il jouait et rejouait Get Down And Get With It, le genre de hard-boogie qui crame les pâquerettes. L’énergie qu’il mettait à taper du pied en imitant la guitare me remit  d’aplomb plus vite que les années précédentes. Et puis il y avait aussi Coz I luv you sur cette compile, une semi-douceur aux accents irlandais, avec son solo de violon électrique et son final choral. L’excipient doucereux pour faire passer la sauce glam-rock un tantinet rustre. Slade a été ma première incursion, tout à fait fortuite, dans le rock boum-boum jiwiiiiz. Un accident plus heureux qu’il n’y paraît : ce groupe m’avait fait toucher du petit doigt le riff roboratif et puis aussi une certaine idée de l’excentricité anglaise, fut-elle en version pécore. Il m’aura pourtant fallu six ou sept ans encore pour revenir, de mon propre chef cette fois, à des choses aussi primaires, british et dézinguées. Hey, Johnny n’était pas encore mort.
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