Articles marqués avec ‘paysage’

la dernière fois

dernierefois

 TGV vers Grenoble, décembre 2013
La dernière fois, comment s’en souvenir ? Quel jour étions-nous, quel temps faisait-il lorsque nous nous sommes vus pour la dernière fois ? Dans quelle ville était-ce ? Quel oiseau chantait, quelle était l’humeur du ciel ? Qu’est-ce qu’on s’était dit exactement ? Y avait-il un signe dans l’air, un indice que nous n’avions pas su déceler et qui aurait pu nous chuchoter que non, nous ne nous reverrions pas ? Comment pouvions-nous savoir que c’était la dernière fois ? Et qu’est-ce qui aurait changé si nous l’avions su ? Nous vivons dans l’illusion que tout continue, dans le semblant de la permanence des choses. Mais les silences se propagent, les saisons se distendent. L’Univers n’achève jamais son expansion. Nous nous dispersons sans vraiment prendre conscience de cet éloignement, retenus l’un à l’autre par l’espérance secrète des retrouvailles. Et cette espérance perdure jusqu’au dernier courrier resté sans réponse, celui qu’on se rappelle à peine avoir envoyé, il y a des années. C’est à ce moment-là que l’on affronte sa solitude d’ébène, quand les vieux souvenirs affamés d’incertitude rôdent sous la porte, un soir de fin d’hiver sans hiver.

la correspondance

« Kevin,

Je sais pas quoi penser maintenant. Je sais plus qui je suis à tes yeux.

Tu m’as dit que j’étais une pute, jamais un de mes ex m’a dit ça, mais là, le père de mon gosse, ça, ben si je suis une pute fallait prendre Alison ou Jennifer, elle te rendait heureux moi je suis malheureuse. Mais je crois vraiment que là c’est allé trop loin.

Je trime pour gagner les sous, je trime dans ma putain de vie, mais ça tu vois pas, à tes yeux je suis qu’une pute, eh bien pense ce que tu crois, mais je sais ce que je ferai ou pas. Comme je t’ai dit hier que je serai mal sans toi c’est vrai, mais toi tu vois que mon cul, comme si j’étais un jouet. Je suis fatiguée, toujours revenir vers toi j’en ai mal. En vrai j’ai jamais été amoureuse comme ça mais j’ai jamais autant souffert moralement. Maintenant si tu veux repartir, pars, je te retiens plus !

Ah oui, tu m’as choquée, t’es revenu juste pour une cigarette? C’est affolant ce que tu m’aimes, franchement tu me fais pleurer tous les jours.

Pas un jour ou je peux me dire que mon homme m’aime, mon homme pense à moi, mais ça, ça sera qu’un rêve avec toi.

Bon, fais ce que tu veux mais sache un truc, je t’oublierai jamais. [rajouté avec un autre stylo et en travers] Je t’aime. » (lettre non signée que le vent emportait dans une rue froide de la ville – les prénoms ont été changés et l’orthographe corrigée)

photos prises avec un vieil appareil dans le train Grenoble-Paris, novembre 2012

se blottir

Sa Pa sous le Fan Si Pan, point culminant du Vietnam, août 2012
« Les images dont je suis exclu me sont cruelles; mais parfois aussi je suis pris dans l’image. M’éloigner de la terrasse de café où je dois laisser l’autre en compagnie, je me vois partir seul, marchant un peu tassé, dans la rue déserte. Je convertis mon exclusion en image. Cette image, où mon absence est prise comme dans une glace, est une image triste. » (Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux)

passé comme une ambre

Anuradhapura, Sri Lanka, août 2011

Rentrer les bêtes avant la nuit, avant les peurs. S’attacher aux reflets, aux détails, aux précautions, aux timidités, aux hésitations. Aimer les complicités silencieuses, les pays à leurs frontières, un bouton défait, les voyages longtemps rêvés, la route à refaire, les nostalgies éclatantes, les frêles bateaux blancs, l’odeur poivrée des algues et les incertitudes sous la pluie. Deux heures ou trois dans la lenteur du soir, volées à la pulsation métronomique des semaines toutes pareilles. Entre chien et loup, je choisis ton cri. Il n’est d’autres instants plus précieux que ceux délivrés d’une ultime conviction, quand l’ombre m’efface comme une aile d’oiseau à tes lisières.

la solitude du coureur de fond

Uda Walawe National Park, Sri Lanka, juillet 2011
Je vis tout au nord de son amour, dans un repli oublié des cartes. Aucun chemin n’y vient. Juste le vent pour distraire les branches, quand les oiseaux fatigués de chanter pour rien vont se dissoudre dans le ciel antique. Juste le vent qui me hèle de partout, et c’est aussi un chant pour vivre.

« On ne reste jamais longtemps devant soi, pour autant qu’on y parvienne. »(Antoine Emmaz, Lichen, lichen)

tempus fugit velut umbra

sur la route du Grand Canyon, Arizona, août 2009
Il y avait cette poussière jaune qui collait partout à la fin de la journée, et nos visages creusés par la chaleur et la fatigue, les regards un peu perdus. La piste ne nous avait pas conduits à l’endroit qu’on avait imaginé sur la carte, il allait bien falloir se contenter de cette croûte brûlante pour se reposer. Un sommeil troué : tu avais entendu deux coyotes qui se répondaient, moi c’était la voix rauque du hibou. Dormir dans le désert est une chose impossible : on a peur de se perdre au fond de ses draps immenses, alors on se raccroche au moindre cri. Nous reprenions dès l’aube le chemin des cailloux, emportés dans la même déroute que la veille, la même déroute qui nous entraînerait le lendemain. Vautrés dans cette poussière jaune que rien n’efface. Nous ne savions pas encore que c’était notre propre cendre. Watch The Sunrise - Big Star

ravinage

canyon de Chelly, Arizona, août 2009
Ce n’est pas le temps qui nous fait vieillir, ce n’est même pas l’alcool, ni le travail. Ce qui nous ride et nous fatigue, c’est le poids des amours qui n’ont pas existé, ces belles histoires restées lettre morte, ces sourires échangés impossibles à frôler. Un goût de pierre sur la lèvre. Les écrans silencieux. Ces soirs sans fin près du téléphone qui ne sonne pas. Ce qui nous fait vieillir, c’est ce destin amoureux fauché en pleine nuit par la peur et le doute. C’est cette masse de rêves gonflés comme des nuages, ces rêves restés des rêves, comme des nuages que la joie n’a jamais crevés, et qui restent au-dessus de soi partout où on va, comme notre ombre dans le ciel. Trahisons de la vie, déceptions indicibles : on s’est cru plus fort que ça, on avait fini par presque oublier et un soir, tout retombe d’un bloc, on est seul encore, et cette solitude devient solide, et elle vous fendille, vous fissure et vous écrase de tout son plomb. Symphonie N°3 - Henryk Gorecki (extrait)

ce vaste monde

Mont-Aiguille, Vercors, Isère, le 30 avril 2011
Il y a tout ça dans les montagnes. Nos rêves de violoncelle sous la lune, nos nuits d’amour assoiffées, nos matins d’abattement, les enfants qui redescendent l’escalier du temps, les lointaines régions arides arpentées par la mémoire, les voyages épuisés, toutes ces émotions inexprimables autrement que par le vertige, le mystère, la fuite et l’immense, incessamment recomposés dans le chaos des nuages.

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