Articles marqués avec ‘mer’

l’impossibilité d’une ville (#5)

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Août 2014
« La vie est fondamentalement impersonnelle, elle n’appartient à personne, elle passe, et chacun y participe à sa manière… Et nous y parvenons en partageant des moments. On ne vivra jamais le tout de la vie de l’autre; mais soi-même non plus, on ne vit pas le tout de sa vie. » (Pierre Zaoui)

l’impossibilité d’une ville (#3)

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Août 2014
« Faire que l’espace naturel ou paysan n’apparaisse plus comme une tache dans l’homogénéité globale de la cité mondiale. Mais comme un lieu qui en fait partie, avec sa fonction un peu spéciale certes, mais définie selon les normes et les besoins de la ville, estampillé par la ville, avalé et digéré par elle. » (François Terrasson, la civilisation anti-nature)

carnet de déroute

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Pemuteran, Bali, août 2013

Mes années se suivent et se ressemblent, rythmées depuis dix-sept ans par un voyage estival, une pause en trompe l’œil entre deux masses abruptes de travail. Des années sans réfléchir vraiment à cette vie qui file, file vite maintenant. Et qui m’aura modelé à elle sans me laisser la vraie liberté de choisir. Cette année tient le pompon : à peine quatre jours de fugue, deux week-ends sacrifiés sur trois. L’hiver austral où j’irai me blottir tantôt m’offrira peut-être la fraîcheur nécessaire, le courage pour imaginer une autre trame à l’acte second de mon bref passage ici-bas. Un endroit surélevé face à la rencontre de deux océans, dans les dernières lueurs coupantes du crépuscule, m’irait bien. Et si au passage des baleines je pense à autre chose qu’au cours de ma vie, ce sera peut-être encore mieux.

Pourtant l’expérience de ces étés voyagés fait monter une inquiétude plus qu’elle n’indique la lumière. Beautés que l’aveuglement des cupides étiole, colère qui ensanglante les rues, le ciel : les exils lointains ramènent à la fragilité banalisée du monde. Alors quoi? Pourquoi partir si le sac du retour est lesté d’amertume? Parce que, dans le langage des bateaux, l’amer est aussi un point de repère. Je m’entête dans le désastre commencé à fouiller la beauté des choses : une conversation secrète avec les nuages, un prénom caché à l’intérieur du chant des oiseaux, la géologie de mes racines nomades, le sourire de ces gens humbles qui ont tout trouvé. Je cherche peut-être aussi l’image du monde à son point d’apparition, dans son éclat d’argile. Dans la pluie qui dégouline, derrière les rideaux de suie, je cherche, à ces heures perdues, la joie. La joie pleine et entière que l’enfant répand de son seul regard d’ébène, dans une langue inconnue et libre, juste belle à entendre.

« Tu entendras un rauque battement d’ailes et quelqu’un s’en aller en sens inverse. Des oiseaux remarquables t’indiqueront la route des migrations. Les hordes du désert se retirent dans une époque meilleure. Tu abandonneras le bateau après la ligne droite. » (Luisa Castro, les Habitudes de l’Artilleur)

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Pemuteran, Bali, août 2013
Ils s’étaient mariés quelques jours avant. Une lune de miel à domicile, sur leur confetti balinais. Ils se connaissent depuis l’enfance. Elle travaille dans une agence gouvernementale, lui sur les bateaux. Ils ne se voient pas tous les jours, ils ont l’habitude de se séparer des semaines entières, c’est toujours pour mieux se retrouver. Ils ont des projets : une maison, des enfants, mais pas tout de suite. Ils veulent « profiter ». Il souffle un vent chaud, la mer est à leurs pieds. A Bali comme ailleurs, la vie est toujours belle et simple dans le coeur des amoureux.

délestée du poids du monde

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Baluran, Java, août 2013

« Il n’est pas une réalité dans le monde qui ne trouve son reflet dans l’obscur. » (Pierre Gascar, Les Sources).
Il n’y avait rien, au bout de cette longue route écrasée de chaleur, que la mer, étranglée par le détroit de Bali, contrainte, aux reflets ternis par la menace d’un orage. Quatre ou cinq maisons recroquevillées sous des palmiers à demi mutilés, un chien boiteux sur le perron, le seul café à trente kilomètres à la ronde fermé, tout ceci donnait l’impression d’un monde oublié, comme recouvert d’un impalpable oxyde d’ennui. C’était la marée basse et les puissantes odeurs des algues échouées sur la grève boueuse prenaient la gorge. La complainte assoiffée des moustiques, la brève flèche bleue d’un martin-pêcheur et cette fillette accrochée à sa balançoire rouillée projetaient un peu de vie, du moins son simulacre, dans un tableau à l’encre de seiche.

le désir du bain

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Amed, Bali, août 2013
L’eau qui se craquelle pour laisser passer la nuit. Elle la retiendra dans ses mailles gonflées de rêves.
La mer comme un drap qu’on remonte sur les épaules du voyageur assoupi. La mer comme l’impression de remonter le cours de sa propre existence, d’atteindre la vie où elle n’était qu’universelle fluidité.

le signal

Papeete, Tahiti, février 2012

La vie, si petite qu’on ne le croirait pas. La lune au-dessus, comme l’oeil saccagé d’un poète. La mer n’en viendra pas à bout, de ses silences, de tout ce ciel qu’elle dépose là. Il fait nuit sur les vagues, et qu’elles courent ou qu’elles meurent, Leur écume est égale Au coeur qui dégorge.

la prochaine vague

Espagne, mars 2013

Je suis persuadé que nous sommes en train de vivre un temps décisif pour l’avenir du monde.

J’ai peur aussi que ce temps dure très longtemps, trop longtemps pour que nous tous, spectateurs d’aujourd’hui, constatent ce qu’il en adviendra.

Je m’en remets à l’instant très court, lancinant, qui revient dire une seule et même chose, au bord de chaque pensée, juste avant que la suivante ne la recouvre : on est sur le point de savoir.

on ne commande au vent qu’en lui obéissant

Illes Medes, Catalunya, mars 2013
  Il avait tout planifié. Son ennemi, c’était le hasard, qu’il combattait par la préparation, la prévoyance, l’ordre et le balisage méticuleux. En situation de contrôle, comme il se plaisait à le répéter, rien ne pourrait lui arriver, ni de grave ni d’incroyable. Là filait son existence, chaque matin la même, entre le probable quantifié et le refus du superflu. Ses jours s’entassaient comme une pile de linge repassé à l’eau de lavande. Même la bouffée d’amitié à la terrasse du café devenait une ritournelle planifiée, qu’il s’efforçait d’encadrer de sourires ajustés dans sa glace avant de sortir. Heureusement, le temps garde plus d’un tour dans son sac. Il sait rebattre dans sa chambre secrète les cartes que le joueur de poker fait l’illusoire métier de dompter : le hasard revient de vague en vague et le brise-lames patiemment construit n’a réussi qu’à retarder la plus haute. Un matin le tourbillon dépassa de si haut ses calculs qu’il ne sut l’accepter. Il plongea dans l’écume d’oubli. Son chapeau de feutre remonte à la surface certains soirs, à chaque fois pour annoncer de nouvelles tempêtes. Ce chapeau sous lequel il s’était évertué à dessiner une rationalité parfaite au monde est devenu, comble d’ironie, le symbole de son chant libre et vertigineux. Il semblerait ainsi que plus nous engageons nos vies sur les chemins préparés, plus la vie se prépare à d’autres chemins. Nous apprenons à tout prévoir, et pourtant le hasard continue d’opérer, à sa guise. Ce qui m’amène à penser souvent, ces soirs d’inopinée tempête, que nous n’inventons pas nos vies. Nous tâchons seulement de les mettre en scène dans un décor qui se fabrique surtout à notre insu. Et parfois la lumière du théâtre est bleue, parfois la lumière est grise.

splendeurs et misères de la baie d’Along

Vingt-quatre heures sur la Baie d’Along, fin juillet 2012, pour entrer de plain-pied dans une carte postale. Myriade d’îlots karstiques qui flottent comme des nuages d’encre et d’émeraude. Quand le ciel s’assombrit, c’est encore plus saisissant. La baie n’est pas réservée aux seuls touristes. On vit ici, de pêche, sur des villages flottants blottis au pied des falaises, parfois même isolé sur une simple barque au milieu de l’eau. Un nouveau port au nord du site accueille chaque année des centaines de porte-conteneurs. Le chenal de navigation international qu’ils empruntent est situé en plein coeur de la baie. En arrière-plan, d’immenses mines de charbon (première ressource énergétique du pays) et les sacro-saintes cimenteries déciment les falaises terrestres qui prolongeaient autrefois les îlots. L’activité du ciment est en train de miter les paysages du nord du pays. Plus de 600 bateaux sillonnent le site chaque jour. Deux cents y passent la nuit. Chaque année, ce sont plus d’1,5 million de visiteurs qui sont reçus dans la baie d’Along. Les bateaux crachent un diesel puant et rejettent souvent une partie au moins des déchets directement à la mer. Le matin tôt, quand la mer est d’huile, la surface est jonchée de détritus de toutes sortes. Nous n’avons vu qu’un seul agent de nettoyage, armé d’une mince épuisette. Ces « eaux de jade » tant vantées sur les brochures publicitaires sont devenues grises et opaques. Et pour accueillir toujours plus de touristes, les autorités ont littéralement massacré la côte. La mangrove a été arrachée et la baie remblayée en maints endroits pour faire pousser des hôtels. Le réseau de routes côtières se densifie. D’importants programmes immobiliers sont encore annoncés. La baie d’Along est classée au patrimoine mondial de l’Unesco et figure parmi les sept « nouvelles merveilles du monde ».

la faute au souvenir

Trincomalee, Sri Lanka, août 2011

Pas une rumeur, pas un moteur pour rayer le silence de la rue. Chat pelotonné dans les coussins. Le souffle grave et tremblant de la ventilation anime à peine l’appartement. Des images du passé profitent de cette heure blanche pour remplir le vide par grappes efflorescentes. Une cour de lycée. Une frange blonde sous l’abribus. Elles flottent dans ma mémoire avec une densité presque palpable et se tiennent cependant à distance, totalement détachées du cadre de ma vie d’aujourd’hui. Je regarde ces images en spectateur attentif. Ni tout à fait triste ni vraiment amusé. Des souvenirs s’agrègent, des prénoms que je répète à l’envi pour raviver la netteté des visages. J’ai du mal à tout raccommoder, le fil s’est distendu, embrouillé, rompu parfois, dédoublé souvent. Des souvenirs sans parenté à l’intérieur de mon petit monde, des points mouvants impossibles à relier. D’évidence, la vie ne se trace pas du seul trait qu’on pensait lui imprimer. Notre histoire est multiple, elle emprunte plusieurs voies successives et parfois simultanées, dans des sens qu’une lecture simpliste dirait contraires. La mémoire qui la recueille fait ce qu’elle peut. Mais une vie ne tient pas là dedans.

Obsédé par ce fil introuvable, je poursuis à l’excès l’exercice de la reminiscence. Mais à trop forcer cette mémoire lacunaire, l’imagination vient à son secours. Dans l’écheveau des souvenirs se glissent alors des épisodes apocryphes. Il s’est passé tant de choses dans cette cour de lycée qu’on en a peut-être un peu trop glissé sous l’abribus. La lumière de l’instant, orangé pâle de la liseuse du séjour, frange aussi les vieilles images de couleurs artificielles. Ces papillons qui volètent derrière la vitre du passé, je ne saurai pas les nommer. Et finalement, tout ce qu’on a tenté de comprendre à partir de quelques traces s’effondre et se perd dans les sables du doute. Constat cruel au cœur de la nuit : ce qui est vécu, éprouvé, ressenti à quelque moment de notre existence ne nous appartient plus. Le passé est un mystère plus intriguant que le futur.

(Le chat n’a pas bronché. Le silence de la rue a le dernier mot.)

 

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