onsesouviendra

évocation végétale

Elle parcourait les forêts, les bosquets, les taillis, avec cette légèreté que les libellules lui disputaient vers midi, quand les ailes réchauffées juste assez par le soleil propulsaient les insectes d’une tige à l’autre sans effort. Dévalant les collines embroussaillées, elle plongeait ensuite dans les sombres futaies, se cachait de temps en temps derrière un pin noir, et seul le mince halo de lumière qui l’entourait continuait d’indiquer sa présence. Quand elle réapparaissait, c’était les yeux baissés et les mains jointes qu’elle portait à ses lèvres comme pour boire la sève recueillie sous l’écorce. Si vous aviez réussi à la suivre jusqu’ici, elle gonflait ses joues et soudain une pluie de pétales brillants jaillissait d’entre ses doigts pour vous éclabousser d’or.
Photo : Châtillon-en-Diois, Drôme, octobre 2016
portraitfemmesantiago

portraits de Cuba, regards (#4)

Santiago de Cuba, août 2015
Elle attend et son regard s’impatiente un peu. Sa bouche dessine une résignation ancienne, de l’impatience déçue. Elle a dû attendre longtemps, peut-être toute sa vie. Cette image a été prise devant un arrêt d’autocar abandonné. Les autocars à Cuba, c’est bien connu, ne sont jamais à l’heure. Leurs horaires ne tiennent pas compte de la vétusté toussotante des véhicules. Les temps de trajet affichés oublient les virages étroits, les routes déchaussées, les dénivelés abrupts. Elle a cru que les routes seraient un jour réparées. Elle a cru au printemps de la révolution, à l’éternel matin du monde, à la rencontre avec l’horizon. Cela fait trop longtemps qu’on lui fait croire, elle ne croit plus. Mais elle attend, parce qu’attendre, c’est vivre encore.

l’amour est toujours en fuite

jeunefemmebali

Amed, Bali, août 2013

La rue bruissante, la lumière hâve.

Elle a mis tout le poids de sa vie dans la balance de son regard. Il n’a pas su se sauver du splendide éclair clouant son ombre. Sollicités par la même petite énigme : pourquoi eux, ici et maintenant?

Ce moment qui foudroie debout les plus vaillantes armées du doute. Cet instant qui resserre et qui tient en même temps à une distance sacrée.

Après? C’est une histoire qui se donne entre elle et lui. Des chapitres de beauté nocturne en plein midi. Des épitomés d’univers condensés dans leur masse noire et rare, dans une langue indéchiffrable autrement que par celle des cétoines.

Un matin, c’est un soleil qui ne brûle plus les doigts quand on le tranche de sourires. C’est une pluie froide qui tombe sur l’épaule de l’été quand on attendait ses doigts fins pour se consoler du vide. Les cétoines ont mangé les roses.

L’amour est toujours en fuite. Et Truffaut ne l’a pas rattrapé.

On peut toujours essayer de remonter le courant de l’amour. Pagaie, godille tant que tu peux. L’étoile qui le tient n’a jamais cessé de couler.

 

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la servante

bassine

Vers Kandy, août 2011

Douce pénombre sur tes épaules d’acier trempé. Sourire complice dans le couloir entre deux mondes. Au plafond les hélices lentes du ventilateur font un tournesol à prières. Tu vides un seau de larmes à la cuillère en bois. Le sel sur les blessures a piqué encore cette nuit. Des chagrins vieux comme l’enfance ont tout inondé.


Entre les paupières d’un rêve malade, on t’aurait vue t’avancer très près au chevet des chevaux. Bêtes à panser de silences et de murmures, jusqu’au moment où tes yeux, et tes lèvres, et la pluie sur les carreaux…


Avant les bennes de l’automne, avant l’hallali des renards sur la lande, ta légende adoucit les coeurs jaunes. Ils te disent peut-être pourquoi l’averse, comment l’éclat des haches, ils te confient à demi-mot les lumières impossibles à dénouer.


Tu les appelles par leur nom que l’acide a brûlé jusqu’au bout de la langue. Un trait pâle de lumière bondira sur leur front et puis…
Tu leur apprends à mourir sereinement, nuit après nuit, comme jamais ils n’ont vécu en plein jour.