black and white world

Un an plus tard, les images de la savane continuent de défiler dans la tête, et les innombrables rencontres avec les animaux se télescopent toujours. Il faudra bien une saison supplémentaire pour exploiter quelques-unes de ces sensations. Elles se mélangeront alors à celles que je me prépare à aller cueillir, sur un autre continent, parmi d’autres regards. Le monde aura fait un pas de plus vers l’inconnu, nos propres vies auront aussi changé. A quoi ressemblera ce carnet la saison prochaine?

les grands départs

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Addo Elephant, Eastern Cape, août 2014

Cherchant la vérité ailleurs, ou plutôt s’efforçant de l’oublier, les pérégrins se déplacent d’un univers clos à un autre. Les pieuses familles suivent les itinéraires fléchés, où le mot « liberté » rutile sur des pancartes lumineuses. L’heure de la retraite ambulante a sonné, retraite horizontale, imperturbablement pendulaire d’une année à l’autre. Une mer étale et tiède, un peu plus tard au bout des goudrons en surchauffe, comblera le ravin béant de notre condition affreusement humaine. Distraction foncière qui vaut peut-être mieux que cette lucidité, pourvoyeuse de vertige et de mélancolie sans fin.

« Rien ne te mène autant que l’illusion! » (Ibn « Atâ » Allâh, Sagesses)

notre solitude africaine

Eléphant d’Afrique sur la piste de Lower Sabie, Kruger, juillet 2014
Toute la substance des époques est là, errant dans l’aveuglant soleil de midi, quand les manuels d’histoire voudraient nous faire croire que tout est révolu, englouti, figé dans la nuit sédimentaire. Le passé n’a cessé de se mouvoir dans le présent, il est sa trace la plus vivante, son ombre alourdie de solitude et de peine.
(Et je n’ai pas su pourquoi cet éléphant, seul et vulnérable. A-t-il échappé aux massacres perpétrés contre son espèce? A-t-il atteint les rives antédiluviennes du Limpopo sans s’épuiser? Un autre troupeau a-t-il su l’accueillir avec bienveillance de l’autre côté de la frontière?)

l’ange aux yeux de sang

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Elanion blanc (Elanus caeruleus), vers Addo, août 2014

Fidèle compagnon de voyage, l’Elanion pose sa silhouette fantomatique sur tous les continents. Sentinelle blanche, postée sur son arbuste ou un poteau, le long des routes grêlées de cailloux, parfois volant sur place au-dessus de la campagne sèche. A l’écart, discret mais parfois étonnamment familier, presque citadin en Inde – à moins que là-bas la ville l’ait déjà rattrapé. Première observation du rapace quelque part entre Torrejon El Rubio et le désert de la Serena, dans la Renault Espace brinquebalante la joie folle des cinq jeunes ornithologues pour leur premier Tour d’Espagne.
Je me souviens aussi d’une « pluie » d’Elanions après l’orage, sur la route de Cordoue après trois jours de vaines recherches sous un soleil de plomb. Elanion porteur d’un influx quasi métaphysique – comme une découverte chaque fois recommencée. Cette fois-là tout au bout de l’Afrique, l’oiseau s’est hissé comme en gourou, affairé à trouver l’équilibre sur un fragile podium, s’aidant de ses ailes d’albatros presque trop longues. Soixante clichés en rafale et celui-ci avec son oeil le plus perçant, rapace, lointain. Si proche.

Qui de l’abeille ou de la fleur a fait l’oiseau?

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Rufipenne morio / Red-winged starling (Onychognathus morio), Olifants, juillet 2014

Chacun sur son épi floral, ici une femelle, piquait entre les capitules. Et sitôt gobé ce qu’il fallait d’insectes mal embusqués, dès qu’une tige avait épuisé ses possibilités de festin, hop! on passait au suivant. Il y a en avait une quinzaine, pratiquement silencieux, comme de discrets marauds, dont la mécanique implacable, sous le plumage strassé en jersey de soie, rendait ces oiseaux si singuliers – gentlebirds cambrioleurs.

hyène de vie

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Hyène tachetée (Crocuta crocuta), vers Skukuza, juillet 2014

Fendre les glaciers:

« Dans un système mondialisé, il n’y a plus de face-à-face possible, plus d’ennemi déclaré, plus de territoire à conquérir. Le système est allé trop loin. De sorte qu’il finit par se détraquer et se dévorer en sécrétant une forme de corruption interne. Pas une corruption au sens moral, mais quelque chose comme une déconstruction de l’ensemble, le terrorisme étant la métaphore violente de cette tension irréductible au système. » (Jean Baudrillard, philosophe)

Découdre la nuit:

« Oui, l’amour est une illusion. Les gens interprètent des phénomènes biologiques. » (Lucy Vincent, neurobiologiste et consultante pour l’industrie pharmaceutique)

Reprendre du dessert:

« Dans la tribu des Iyau en Nouvelle-Guinée, une voyelle peut avoir huit sens différents selon la hauteur de ton sur laquelle elle est émise. Un léger changement dans cette dernière convertit le mot de la langue Iyau signifiant belle-mère en un autre mot signifiant serpent. » (Jared Diamond, biologiste évolutionniste)

noms d’oiseaux

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Trogon narina (Apaloderma narina), Wilderness, Eastern Cape, août 2014

Mouette de Sabine, Moineau de Nelson… Soucieux d’immortalité, les naturalistes ont assez souvent donné leurs noms aux oiseaux qu’ils ont découverts. A titre d’exemple, le savant américain Spencer Fullerton Baird vole depuis plus de 150 ans avec un Bécasseau et un Bruant (avec un Tapir aussi, mais on ne peut pas tout à fait parler de Tapir volant). Même chose avec l’Italien Franco Bonelli, qui s’est carrément payé un Aigle. Sans doute pour compenser une existence cacochyme : souffrant de rachitisme, Franco Bonelli mesurait 1m37, soit trente centimètres de moins que l’envergure du rapace.

L’ornithologue allemand Christian Brehm a quelque peu modifié ces dispositions testamentaires. En 1857, ses deux fils Alfred Edmund et Reinhold Bernhard découvrent avant lui une nouvelle espèce d’alouette dans les steppes du Maghreb. Se sentant outrageusement doublé par ses rejetons, Christian Brehm décidera quand même de nommer l’oiseau, en lui attribuant non pas son patronyme, mais le prénom de… sa fille. Ainsi fut créé le Cochevis de Thékla. Ce qui est certes beaucoup moins difficile à porter que le Cochevis d’Alfred Edmund et Reinhold Bernhard, mais qui sonne aussi comme une manière de couper le sifflet à ses deux fils.

Quant à ce joli Trogon narina, hôte discret des forêts d’Afrique, l’histoire de son nom relève carrément d’une rumeur adultérine qui persiste encore de nos jours. C’est un certain James Stephens qui a décrit l’espèce en 1815, mais ce dernier s’est amusé à cafter : Narina serait tout bonnement le prénom de la maîtresse de l’explorateur François Levaillant. Un sacré cumulard d’ailleurs, ce François-là aussi, qui s’est offert pas moins de six noms d’oiseaux du monde entier. Dont un Coucou.

l’espérance

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Buffle d’Afrique (Syncerus caffer), Addo Elephant, août 2014

« L’espérance », « l’espoir », des mots rebattus dans les campagnes électorales ces jours-ci. La politique est-elle une affaire d’espérance, d’attente pieuse et de conversion à cette autre forme béate d’inanité? L’espoir que l’on brandit ici, c’est encore un baîllon pour gouverner à l’aveugle et à moindres frais, dans une relation sado-masochiste qui flagelle l’action collective. Qui veut bien s’adonner à l’espérance, cet alcool distillé par les prélats de l’ordre établi? Invoquer l’espoir et l’espérance, comme s’en remettre encore au ciel, à celui qu’on nous barbouille depuis des lustres, pour nous clouer encore à la promesse de l’au-delà. L’espoir est un mensonge qui fait foi dans le dos.

« Loin d’encourager le changement, l’espoir éteint les révoltes. Il rend tolérable la servitude et facilite la résignation. L’espoir naît de la tristesse tant et si bien que renoncer à lui, c’est se guérir d’elle. » (Raphaël Enthoven)

In memoriam :

« La longue révolution nous achemine vers l’édification d’une société parallèle, opposée à la société dominante et en passe de la remplacer; ou mieux, vers la constitution de micro-sociétés coalisées, véritables foyers de guérilla, en lutte pour l’autogestion généralisée. La radicalité (…) est la garantie de toutes les libertés. » (Raoul Vaneigem, Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, 1963-65)