Etats-Unis

west side story

A l’heure où le monde entier a les yeux rivés sur l’Amérique, une petite sélection d’images N&B réalisées à la volée dans les rues de New-York au début de la première mandature de Barack Obama, au mois d’août 2009.

l’effacement


Los Angeles, Californie, février 2012

« Un dernier soubresaut, une ultime secousse, j’appuie sur la manette, le corps de Marilou disparaît sous la mousse. » (Serge Gainsbourg)


J’entendis alors comme un commandement qu’on m’intimait. J’ouvris le tiroir du bureau, en sortit une grosse gomme grise et commençai à frotter sans tendresse sur l’image. Au fur et à mesure des grumeaux noirâtres apparurent à la surface. Ils s’agrégèrent en amas oblongs qui ralentissaient le travail de l’effacement. Régulièrement je devais poser la gomme et débarrasser l’image de ces pelures en passant la tranche de la main dessus, en soufflant parfois aussi. Ces bouts de gomme mélangés au souvenir exhalaient une odeur de caoutchouc chaud un peu nauséabonde. Je répétais le geste une dizaine de fois, jusqu’à ce que le sujet principal de la photo eût complètement disparu. Il ne restait bientôt qu’une grosse tache incolore et informe aux contours nerveux. Maintenant je regardais longuement cette salissure, fasciné par l’anéantissement d’un pan de vie qu’elle symbolisait. Ce vide chromatique m’absorbait. Je venais de rompre avec celle qui avait partagé mon monde, tout ce monde, toutes ces années. Elle n’était plus qu’une ombre dans le cadre, un nuage vaporeux dans l’histoire de ma vie. Une figure transitoire de la connaissance du monde, nécessairement appelée à disparaître dès lors que sa présence cristallisait, un peu plus fort chaque jour, le malaise de tous les amants de la terre, quand le plaisir léger de l’interdit ne tient plus que par sa propre culpabilité. Il fallait me défaire encore de son impression au bout des doigts. En passant ma main sur la photo à l’endroit gommé, je m’aperçus que la texture avait changé. Ici le papier était plus doux, plus fin et fragile. Il me semblait même retrouver les contours de son visage en fermant les yeux. J’entrevis passagèrement d’installer un nouveau visage dans le cadre pour m’assurer de l’oublier. Mais la structure du papier avait changé, ses mailles s’étaient distendues et je devais admettre, presque effrayé, qu’un nouveau sujet ne se déposerait plus sur la surface de la photo de la même façon.

tempus fugit velut umbra

sur la route du Grand Canyon, Arizona, août 2009

Il y avait cette poussière jaune qui collait partout à la fin de la journée, et nos visages creusés par la chaleur et la fatigue, les regards un peu perdus. La piste ne nous avait pas conduits à l’endroit qu’on avait imaginé sur la carte, il allait bien falloir se contenter de cette croûte brûlante pour se reposer. Un sommeil troué : tu avais entendu deux coyotes qui se répondaient, moi c’était la voix rauque du hibou. Dormir dans le désert est une chose impossible : on a peur de se perdre au fond de ses draps immenses, alors on se raccroche au moindre cri.

Nous reprenions dès l’aube le chemin des cailloux, emportés dans la même déroute que la veille, la même déroute qui nous entraînerait le lendemain. Vautrés dans cette poussière jaune que rien n’efface. Nous ne savions pas encore que c’était notre propre cendre.

Watch The Sunrise - Big Star

ravinage

canyon de Chelly, Arizona, août 2009

Ce n’est pas le temps qui nous fait vieillir, ce n’est même pas l’alcool, ni le travail. Ce qui nous ride et nous fatigue, c’est le poids des amours qui n’ont pas existé, ces belles histoires restées lettre morte, ces sourires échangés impossibles à frôler. Un goût de pierre sur la lèvre. Les écrans silencieux. Ces soirs sans fin près du téléphone qui ne sonne pas.

Ce qui nous fait vieillir, c’est ce destin amoureux fauché en pleine nuit par la peur et le doute. C’est cette masse de rêves gonflés comme des nuages, ces rêves restés des rêves, comme des nuages que la joie n’a jamais crevés, et qui restent au-dessus de soi partout où on va, comme notre ombre dans le ciel.

Trahisons de la vie, déceptions indicibles : on s’est cru plus fort que ça, on avait fini par presque oublier et un soir, tout retombe d’un bloc, on est seul encore, et cette solitude devient solide, et elle vous fendille, vous fissure et vous écrase de tout son plomb.

Symphonie N°3 - Henryk Gorecki (extrait)

New-York in progress (#4)

newyork

vendeur de glaces sur West Side, New York, août 2009

Contre toute attente, le périple américain restera un jalon essentiel dans ma quête vers la beauté du monde. La toile m’a donné l’occasion de prolonger l’aventure, à travers ces deux photoblogs que je vous recommande avec ferveur : celui d’un artiste contemporain, volontiers minimaliste, s’interrogeant sur le déclin de l’empire, versus la recomposition de l’oeuvre d’une photographe qui a saisi New York dans sa plus troublante humanité*, il y a un demi-siècle. Bons voyages!

(*merci à Emilie R. pour le partage)

aux premiers crayons du soleil

main
Santa Fe, Nouveau-Mexique, août 2009

Baignés des rêves du ventre qui les a portés, les enfants plus que les adultes ont l’intuition de la construction du monde. Ils rejettent le néant de notre condition en gribouillant : le dessin est une manière de combler le vide au-dessus d’eux, d’illustrer l’harmonie supposée de notre terre natale. Dessine-moi un mouton et je te tricoterai un pull. Plus tard, les craies s’émiettent, les feutres s’assèchent et c’est une fleur sur le terreau universel qu’on gomme.

poing de non-retour

otaries

San Francisco, août 2009

La blessure se traduit d’abord par un furieux galop de charge. La terre sous ses sabots s’envolerait presque si elle n’avait pas choisi la moquette du salon pour s’ébrouer. A quelques centimètres du point d’impact, elle s’arrête net, comme un jouet électrique auquel on aurait subitement retiré les piles. Son geste d’attaque reste en suspens, son regard se fige. Le bras menaçant dressé au-dessus de sa tête ploie, le poing fermé se pose sur une crinière en désordre. Imperceptiblement d’abord la lippe frémit. Puis la bouche se tord, le front se plisse et c’est le visage tout entier qui change et se découd, porté au rouge, annonçant un torrent de sanglots abondants gonflé de gémissements suraigus. Petit animal au flanc troué loin de sa tanière, désemparé, fait peine à voir. Sa colère s’est enrayée comme une arme de contrebande. Elle n’a plus pour se défendre que la pitié qu’elle inspire, feignant encore d’attaquer à coups de vociférations à moitié étouffées, jérémiades en rafales que j’entreprends de compter en guettant la dernière avec un espoir déçu que je ne montrerai pas. Le temps paraît très long dans ces moments bruyants où tout se renverse, le ciel, les roses, les rôles du prédateur et de la proie, la vague tendresse qu’elle guidait encore quelques minutes plus tôt, la trajectoire même de nos regards. Je l’observe maintenant avec la distance curieuse d’un zoologue écossais, ses yeux à elle sont cachés dans le rideau mouillé de sa frange. Le cœur a basculé lui aussi, réfugié dans une dimension inaccessible aux parois blindées. Elle vagit peut-être encore un peu, je ne suis plus sûr de l’entendre. C’est fini, l’amour est vaincu pour de bon. Recru, mis à terre par des forces hostiles qui m’écartent à jamais de cet être amoindri, passé à l’état de chose souffrante, si étrangère à soi, inconnue de mes services, qui se meut à peine, de loin en loin comme sur un écran de cinéma, travelling arrière sur une toile lisse, parfaitement lisse, dont les reflets du soleil de ce triomphal samedi de mai jouent à brouiller les contours.

(je rassure mes aimables lecteurs, j’ai du parquet dans le salon depuis plus de trois ans.)

une forêt de lumières

Manhattan

Manhattan, New York City, août 2009

Jusqu’au milieu du 18e siècle, l’île de Manhattan était entièrement recouverte de forêts profondes et giboyeuses. La formidable urbanisation du site qui s’est enclenchée par la suite n’a pas pu être contestée par aucun mouvement écologiste. Et qui s’en plaindrait aujourd’hui? Des espèces endémiques de plantes et d’insectes ont sans doute disparu à tout jamais dans l’immense chantier et pourtant New York brille aujourd’hui dans l’esprit de tous comme une ville extraordinaire, magique, folle, incontournable. C’est dire si les ambitions de protection de la Nature restent relatives à une époque, à un environnement culturel donné. Il semblerait aussi que toute construction (urbanistique, mais aussi au sens large) signée par l’Homme finit par imposer son propre référentiel de valeurs, dans un temps plus ou moins long. Un processus d’acceptation opère, voire de fascination avec la patine du temps. Ce qui plaît tant à New York reste le dialogue, sur une échelle démesurée, du contemporain et de l’histoire, c’est ce que l’Homme se raconte à lui seul qui en fait son fabuleux vertige. Si New York n’existait pas encore, pourrait-on la bâtir aujourd’hui? Quelle priorité accorderait-on à la biodiversité et au paysage de la forêt originelle?

looking west, going east

fusee

Transamerica Pyramid depuis Telegraph Hill, San Francisco, août 2009

Je m’étais promis un été assagi, trempé dans les livres jusqu’au cou, à l’ombre d’une tonnelle, en Bourgogne ou dans la Creuse. Je m’étais pris à rêver de journées sans rêves, offertes aux lézards gris et aux bourdons d’un jardin de langueurs. Après tous ces mois d’août agités, expédiés, calcinés au kérozène, l’aspiration à la lenteur et à la patience devenait légitime. Par je ne sais quel obscur complot chimique, la feuille de route a été brusquement modifiée. Je me déracine encore un peu, histoire de vérifier ma capacité au bouturage : l’herbe n’est-elle pas toujours plus verte ailleurs? Chers lecteurs, profitez bien de vos vacances ou de tout ce temps que vous réussirez à grappiller entre deux averses de soleil, et retrouvons-nous vers le 20 août sur ce même pressoir, pour vendanger ensemble nos belles émotions. Un bon été à tous !

united colors

whitesands

White Sands, Nuevo-Mexico, juillet 2009

« Agir et aimer et souffrir c’est vivre, en effet, mais c’est vivre dans la mesure où l’on est transparent et accepte son destin, comme le reflet unique d’un arc-en-ciel de joies et de passions qui est le même pour tous. » (Albert Camus, La Mort Heureuse, magnifique roman que je découvre ces jours-ci).

where have all the good times gone?

beggar

San Francisco, août 2009

« Les hommes ne sont convaincus de vos raisons, de votre sincérité et de la gravité de vos peines que par votre mort. Tant que vous êtes en vie, votre cas est douteux, vous n’avez droit qu’à leur scepticisme.  » (Albert Camus, la Chute)

la règle du jeu

mah jong

Chinatown, San Francisco, août 2009


Pousser son pion dans les bonnes cases, l’aventure d’une vie. Très vite on s’aperçoit que les cases qui confortent le présent sont rarement celles qui préparent l’avenir. Demandez à la cigale : faire le choix systématique de croquer dans tous les fruits réduit souvent les promesses de cueillettes futures. Alors comment remplir l’instant pour être heureux aujourd’hui et demain? Certains livrent une confiance aveugle à quoi qu’ils entreprennent, d’autres se replient dans l’embrasure de la prudence, rétifs à toute prise de risque. Et au bout du compte, qui se prévaut du bonheur? Moi-même, je tiens la chance comme première arbitre. Mais par jeu, je refuse de tout lui confier.

(Je perds souvent à la belote et je gagne souvent au tarot. Je perds souvent à la parlote et je gagne souvent au dernier mot.)

l’orage est passé

le camion

entre Window Rock et Chelly, Arizona, août 2009


L’orage est passé. J’ai repris la route, comme on reprend du café. Assoiffé d’asphalte, de goudron fumant. Entre deux nids-de-poule, je roule ma bosse sans trop me mouiller. Quelques dizaines de bornes à avaler, tout aura séché. Je laisse aux autres l’envie de se faire tremper.

franchir

barriere

région de Shiprock, confins de l’Arizona et du Nouveau-Mexique, août 2009

Dépasser « cette région d’affolement où le langage est à la fois trop et trop peu », selon les mots de Roland Barthes in Fragments du discours amoureux. Franchir la barrière qui sépare le silence encombrant de la phrase définitive. Et, toujours abasourdi par le vacarme existentiel de l’autre, ne plus savoir de quel côté on se perd.

imagine

central park

West Side depuis Central Park, New York City, août 2009

Imagine qu’en préparant ton matériel photo la veille de ton voyage, tu tombes sur une carte mémoire que tu avais oublié de vider. Imagine qu’à quelques heures du départ, tu découvres une quarantaine de photos comme celle-là, des images que tu avais prises toi-même mais que le ressaut de la rentrée t’avait totalement confisquées. Imagine que soudain te reviennent les souvenirs associés à ces photos et l’envie de les faire partager. Imagine que le temps presse, tu ne sais pas comment gérer ces nouvelles émotions. Imagine que celle-ci a été capturée tout près d’un champ qu’on a renommé « Strawberry Fields » en mémoire à l’homme qui a vécu par ici. Imagine que les fraises démarrent la saison mais que là où tu vas, les fraises sont cultivées sous d’immenses bâches plastiques qui étouffent la vie. Imagine que ce décor vers lequel tu te diriges exprime l’exact contraire de cette image que tu laisses à tes lecteurs.

l’invention du papier sensible

cabane

quelque part au milieu du Nouveau-Mexique, août 2009

Il y a des jours sans gloire qui patinent dans un demi-deuil et figent l’absence, l’omission et la lacune dans un long poème désincarné. Des jours à peine éclos, qui tardent à rallumer les espérances et se complaisent dans le renoncement à tout éclat.

Ces jours-là exaltent aussi des souvenirs d’étrange mollesse. Dans le ciel passent des barques malaises. Mes mains caressent les rochers d’Alice Springs polis d’éternité. Ces jours-là, je longe les longues routes défoncées du Nouveau-Mexique. A toute allure ou au pas, nulle différence : le paysage reste le même, dégorgeant ses mers de solitude sur les grèves de rien. Il ferait un peu plus froid, on entendrait les pierres se fendre.

Et jusqu’au soir suivant, je marche sur la rampe de la nuit, les pensées lestées d’aube et d’eau pour me tenir en équilibre. C’est un temps hors du temps, une épreuve à la typographie désordonnée, c’est le cliché flou d’une contrée ignorée du monde, où chaque virgule, chaque reflet tourne en rond dans son sillon de vinyl. Une voix qui grésille son gravier banal et vient à notre perte : « Tu me manques ».

la déroute

cheval

Chelly Canyon, Nouveau-Mexique, août 2009

« Nous qui avons désorbité l’univers et l’esprit rions de cette menace. Nous allumons dans un ciel ivre les soleils que nous voulons. Mais il n’empêche que les bornes existent et que nous le savons. Dans nos plus extrêmes démences, nous rêvons d’un équilibre que nous avons laissé derrière nous et dont nous croyons ingénument que nous allons le retrouver au bout de nos erreurs. (…) (L’Eté, Marcel Camus – 1937)

Mais je vais t’attendre, j’ai tout mon temps. Nous avons encore tant de choses à vivre ensemble.

chants à la hune

mats

San Francisco, août 2009

Sonnez haubans, résonnez garcettes !

J’aime entendre le chant des gréements qu’agite le vent côtier. Souvenirs de parties de pêche sous avril fasseyant, blottis au port. Cloches tubulaires, tintinnabulant dans la tramontane. Drailles et drisses à l’avenant. Nos étais hors saison. Gling-gling. Vêpres de la Passion.

C’était un peu d’ennui, ouvert au ciel musical. Des voyages délassés, vides de voiles, cherchant le cap ultime dans des rêves intangibles. Quand nos coeurs restent amarrés sous la ligne de mouillage, au moins l’espar fait vivre!

point de fuite

feurouge

New York City, août 2009

Fuite : « On ne fuit jamais assez loin et on ne se fuit jamais assez longtemps! Car toujours vous rejoint l’inadmissible. » (Victor-Lévy Beaulieu)

Importante fuite de méthane dans l'Océan arctique. 

Fuite de mémoire : Affection touchant certains systèmes d’exploitation, à la fin d’un processus, voyant le système incapable de libérer la mémoire.

Exemple de symptôme de la fuite : « L’environnement, ça commence à bien faire. » (Nicolas Sarkozy)

le désert de la vie

herbes

White Sands, Nouveau-Mexique, juillet 2009

Vents vagues rêvent la vie.
Rien n’existe en soi, personne n’est sans l’autre. Ce que je suis, seul le sait le mot qui échouera sur sa lèvre dans le désordre de l’amour.

l’ennui américain (#3)

l'enfant

Patagonia, Arizona, juillet 2009

Une petite ville assommée de soleil, à quelques kilomètres du Mexique. Les habitants, presque invisibles, ont évité la désolation en repeignant les maisons de couleurs vives mais le coeur n’est pas tout à fait au partage. Au drugstore, un touriste curieux fait l’attraction devant un bocal de tripes séchées : « Vous voulez goûtez ça, vous êtes sûr? », s’étonne la jeune caissière piercée de partout. « C’est très local. Je ne vous dirai pas comment c’est fait, vous n’auriez plus faim pendant une semaine. » Les frontières ne sont jamais des lieux de joie : on y passe plus vite que le vent,  même les ombres ne s’y attardent pas. Comment peut-on survivre ici sans rêver d’ailleurs? En grimpant sur la colline peut-être. De là haut, vers l’horizon, l’infini mur gris qui sépare les deux pays suggère qu’on est peut-être encore du bon côté.

l’ennui américain (#1)

cowboy

Tombstone, Arizona, juillet 2009

L’ennui à trois heures vingt de l’après-midi. Lumière implacable, qui s’abat sans nuance. Chaleur écrasante, poussiéreuse jusqu’au fond de la gorge. Rien n’arrive, ni d’en haut ni de loin ni d’ailleurs. L’attente de rien est la seule chose qui vaille de vivre encore un peu.

les secrets de la mer rouge

gran canyon

Grand Canyon, North Rim, Arizona, août 2009

Nul chant des oiseaux. Juste la rumeur immense de la houle pétrifiée, éraflée par le vent mourant. Pourpre et ambre se confondent, annonçant les noces de l’or et du sang. Ton coeur s’accroche au fond comme une vieille ancre rouillée. Nous avons toujours été là, au bord des abysses, à contempler le temps.

vieille peau

old mac

San Francisco, août 2009

« Je voulais laisser une trace et m’en aller au milieu des vivats. Vieillir, mourir, n’étaient que les limites du théâtre. Mais le temps a passé et la désagréable vérité surgit : vieillir, mourir sont le seul argument de la pièce. » (Je ne serai plus jamais jeune, Jaime Gil de Biedma)

nos vérités, nos prisons

J’ai peu à dire, en tous cas peu à la fois. Ce n’est pas tant de ne pas savoir que de remarquer peu à peu qu’on ne sait pas assez. L’âge n’arrange rien à ma prudence. Peu de connaissances définitives dans mon sillage, sinon celles forgées par une quarantaine d’années d’expériences et de constats répétés depuis ma minuscule fenêtre sur le monde.  Je sais juste que les hirondelles et les hannetons disparaissent, que Thierry Henry a un bon réflexe de la main, que le bonheur collectif est une chimère, que mourir est une béance pour celui qui reste. Et encore, je me laisse des marges : pour le bonheur et la mort, je reste prêt à apprendre le contraire.

Savoir par procuration n’est pas savoir. C’est juste croire, au mieux. Que faut-il croire? Que peut-on croire sans risquer de se tromper et sans tromper l’autre? Avant d’agiter nos croyances comme des certitudes indépassables, je voudrais seulement qu’on nous mette en état de mieux connaître, et, corollaire, qu’on nous offre, car oui c’est un don, le goût d’apprendre. A l’école et après. La surabondance apparente de l’information ne nous aide guère à affûter nos connaissances du monde. Or, la liberté de tous est à la mesure de nos connaissances. Vertige soudain. En laissant se mélanger opinions, représentations, observations, faits et discours, qui voudrait donc nous empêcher d’être libre?

[J’ai une réponse provisoire et lapidaire : nous-mêmes, par angoisse du vide] tete de mort

Tombstone, Arizona, juillet 2009

no man’s land

groundzero

chantier de Ground Zero depuis Liberty Street, New York City, août 2009

En maints endroits, New York exacerbe la beauté de la solitude. En autant d’autres lieux, la ville déferle en somptueuses et torrentielles humanités. Elle ne met jamais vraiment à l’abri des multitudes, pas plus qu’elle ne sait nous guider vers tous les autres. De grues en gratte-ciel, d’avenues en venelles, la ville nous fait trotter, zigzaguer, ralentir, accélérer, hésiter, reculer. Et dans ces mouvements qu’elle imprime à nos pas, l’impression de sa propre dilution flotte comme une menace. Comment s’écarter des foules sans égarer son cœur? Comment plonger dans les flots d’un infatigable quotidien sans perdre le goût du monde ?

[une autre vision des lieux ici]

le voyageur immobile

dormir

San Francisco, août 2009

Il y a tous nos rêves de nuit, et il y a tous nos rêves de jour. Des rêves et des pensées, qui encombrent chaque instant à toute heure partout dans le monde. Songes indiscrets, fantasmes jamais avoués, utopies fabuleuses : la Terre bruisse et grouille de milliards de rêves qui défilent et rejaillissent en tous sens, et qu’on ne verra jamais éclore. Tant de joies rejetées vers l’ombre ! Le monde réel ne sera jamais aussi vaste et mobile que celui qui bat sous les crânes et dans les cœurs.

Où l’eau molle ondule de houles insatiables, les gratte-ciel dansent au vent des secrets.

un grand moment de solitude

tucson

Old Tucson Studios, Arizona, juillet 2009

« Vous n’avez jamais cru au sens de ce monde et vous en avez tiré l’idée que tout était équivalent et que le bien et le mal se définissaient selon qu’on le voulait… tandis qu’il m’apparaissait au contraire que l’homme devait affirmer la justice pour lutter contre l’injustice éternelle, créer du bonheur pour protester contre l’univers du malheur. » (Albert Camus, Lettre à un ami allemand).

partir avec la caisse

shiprock

vers Shiprock, Nouveau-Mexique, août 2009

Fuir sèchement.

Prendre l’attachante tangente.
Chercher la parabole dans les périboles.
S’égarer dans le réalgar.
Tarauder la tarasque.
Epouser la poussière.

Innerver l’inertie.

Partir sans demander son rêve.

wild west end

monument-2Monument Valley, Arizona, août 2009

Ces falaises ébréchées n’en ont plus pour longtemps. Quelques milliers d’années à peine – un grain de mica pour l’éternité minérale. Et l’on vient de loin pour contempler ces délabrements! La pourriture de la roche fait sa splendeur. De la vétusté à la vénusté, il n’y a qu’un soupir d’émerveillement.

La fascination pour les déserts et les ruines n’a d’égal que notre complaisance pour les vieilles tendresses mortes, vous savez, ces romances qu’on a vu prendre d’assaut nos paisibles arpents et que les bourrasques du ciel, inlassablement, pétrifient et puis rongent. Le sable gisant au pied des falaises est leur propre chair, défaite, éparpillée, égrainée par le silence froid qui souffle après la dernière lettre. Quelqu’un nous oublie parfaitement, et tout s’effondre, et tout est beau.

« Maintenant
Je sais pourquoi tant d’hommes se sont arrêtés pour pleurer
A mi-chemin des amours mortes et cherchées
Et se sont demandé si le voyage les conduisait quelque part –
Les horizons gardent la ligne douce de ta joue,
Le ciel venté fait une boucle pour tes cheveux. »
(Leonard Cohen, Travel)

peep-show

flaqueNew York City, août 2009

« Look down and see her ruined places
Smoke and ash still rising to the sky
She’s happy that you’re here but when you disappear
She won’t know that you’re gone to say goodbye.

New York is a woman she’ll make you cry
And to her you’re just another guy. »

(Suzanne Vega, New York is a woman)

floral canin

chien de prairie

Chien de prairie (Cynomys gunnisoni), vers Acoma, Nouveau-Mexique, août 2009

Je ne m’étais pas précisément renseigné sur le statut des chiens de prairie avant mon départ. En fait, une fois sur place, j’ai dû comprendre qu’ils étaient devenus rares. L’aire de répartition du Chien de prairie de Gunnison a fondu de 70% en moins d’un siècle. L’espèce a pratiquement disparu de l’Arizona. Elle se cantonne maintenant au centre et au nord-ouest du Nouveau-Mexique, principalement dans les grandes réserves indiennes. Accusés de concurrence déloyale vis-à-vis du bétail (ces gourmands consomment de grandes quantités d’herbes), les chiens de prairie continuent de faire l’objet de campagnes locales d’éradication. Des tirs de prélèvement comme on dit pudiquement, contrôlés par des gardes certes bien présents sur le terrain, mais confiés à toute personne disposant d’une carabine…

l’écriture ou la vie

epaule

San Francisco, août 2009

Elle tenait un carnet. Comme on tient à un ami imaginaire. Elle tenait le carnet fort dans ses mains pour se raccrocher à la vie. Et en tournant les pages, elle avait l’impression que sa vie avançait. Les petits carnets rangés serrés sur l’étagère organisaient sa vie en tranches, lui donnaient du volume, redécoupaient ses jours.

Mais à noircir trop de pages, on finit par se faire un sang d’encre. L’écriture pour soi ne ramène à rien de joyeux. Sans un regard extérieur pour l’éclairer, l’écriture tire peu à peu vers l’absurdité du monde ou à sa mélancolie. Et c’est pour ça que tous les poètes se suicident. Noyés dans l’absinthe, pendus par le remords de n’avoir su écrire que pour eux-mêmes.

c’est pas du cinéma

tombstone

Tombstone, Arizona, juillet 2009

Et les violences instillent, s’installent, gangrènent. On se tue à la tâche, on se tue dans les stades. Le travail est brutalement ramené à sa source étymologique (« torture » en latin). Le sport rameute les plus vils instincts. On fait parler la poudre, parce que la langue est coupée, parce que le monde est sourd. On meurt, tant qu’à faire, parce qu’entre la fonte des glaces, l’évanouissement des abeilles et l’amour broyé par l’invisible machine, il n’est plus possible de choisir son destin.

stop and go

stopRussian Hill, San Francisco, août 2009

Remué des tas de documents ces derniers jours, classé des tonnes d’images et d’écrits, pour voir plus clair dans mes disques durs.  Besoin d’ergonomie nouvelle, de confort accru au travail.  De place nette.

Le rangement a aussi bougé mes repères. En jetant un oeil sur certaines vieilles choses griffonnées, j’ai eu du mal à me reconnaître. Trahison du reflet. Ces mots trempés de certitude n’étaient donc que des chemins. Les reprendre dans l’autre sens n’aurait aucun… sens. Il faut aussi que je dissolve des centaines de mégaoctets de clichés inutiles, des photos qui doublaient, triplaient ma peur de perdre la trace.

J’écoute ce qu’on me dit, à droite, à gauche. Je ne me sens même pas tiraillé entre les avis et les idées, je n’ai envie de suivre personne.  Et je me laisse un peu griser par cette lumière blanche et neuve qui fonce dans mon décor. Il va forcément en surgir quelque chose.

Comme l’Inde surpeuplée m’avait poussé dans le monde, cette Amérique sans boussole me donne envie de le changer.

à qui profite le crime?

Ground Zerodevant le chantier du World Trade Center (Ground Zero), New York City, août 2009

« A New York, la ligne d’horizon était la ligne de crête des gratte-ciel; on pouvait vivre et mourir sur cette île sans deviner un seul instant qu’il y avait une mer au bout du fleuve. » (Alain Gerber, Balades en Jazz)

les contradictions des Native Americans

taosTaos Pueblo, Nouveau-Mexique, août 2009

Taos Pueblo est vanté dans tous les guides touristiques comme l’un des villages indiens les plus authentiques des Etats-Unis. Il est vrai que l’architecture des maisons, construites en adobe (un mélange d’argile et de paille) et étagées sur quatre ou cinq niveaux accessibles par des échelles, mérite qu’on s’y attarde. Pourtant j’ai ressenti un profond malaise en me promenant dans ses ruelles. En cause : l’exploitation commerciale du village par les Indiens eux-mêmes, qui ne colle pas vraiment avec leurs convictions. Payer pour rentrer dans la cité passe encore. Mais lorsqu’on s’aperçoit que la seule partie du pueblo accessible aux visiteurs est truffée de magasins d’artisanat et de souvenirs, des esquilles amères éraflent le rêve. Surtout si les vêtements aux couleurs locales sont étiquetés made in China (comme ce petit blouson de perles toc proposé à… 690 dollars).

Il y a aussi le problème de l’image. A Taos Pueblo, le touriste doit s’acquitter de cinq dollars supplémentaires par appareil photo, dix par caméra. Lorsqu’on pointe l’objectif dans le village, il faut veiller à ne pas viser les habitants. J’ai eu le malheur de prendre en photo une maison avec des enfants qui jouaient sur le perron, la porte entr’ouverte. La maîtresse des lieux m’a couru après et s’est saisie de mon appareil pour exiger la destruction du cliché. Quelques jours plus tard, dans la région de Gallup, j’ai été confronté à une altercation similaire. Une photo d’une maison et son décor m’a valu le courroux d’une Indienne. Craignait-elle que je lui vole l’âme de sa maison? Pourquoi alors, à trois kilomètres de là, le village indien d’Acoma s’ouvrait-il impudemment aux touristes, moyennant le versement, comme à Taos, d’une taxe photo?

Et je ne parle pas de ce vieil Indien en 4×4 venu me demander « si tout allait bien », alors que je venais de viser, sur un plan large, un enfant sur son vélo au milieu de la campagne. Ces incidents ont bridé mon élan pour la photo là-bas. Mes rares clichés de village et de gens ont été pris à la sauvette, depuis la voiture. Les Indiens ont peut-être à s’accorder sur ce problème de l’image, et plus généralement sur l’accueil qu’ils réservent aux touristes. Car pour l’heure, ils ne semblent nous accepter qu’à condition d’ouvrir le porte-monnaie, sans autre contrepartie que leur amertume et leur renfrognement. N’ont-ils pas de scrupule à monnayer la tragédie de leur Histoire? A Taos Pueblo, une boutique vend aux touristes un poster à l’effigie de Christophe Colomb, présenté comme un voyageur « voleur et sanguinaire, responsable des pires malheurs jamais commis sur un peuple »…

jeux de rôles

doc hollidayDoc Holliday, Tombstone, Arizona, juillet 2009

Chaque jour vers 15 heures, la petite ville de Tombstone s’extirpe de sa torpeur désertique à coups de revolver.  Des hommes rejouent la scène du règlement de comptes à OK Corral, celui qui opposa en 1881 les frères Earp et John Henry Holliday à une poignée de cow-boys mal famés. Les touristes sont discrètement conviés à la cérémonie, à l’arrière d’un petit musée, à deux pas de là où s’est réellement déroulée la fusillade.

Le reste de la journée, les personnages qui ont survécu aux balles à blanc passent et repassent dans les rues poussiéreuses de la ville, d’un saloon à l’autre. Ils feraient régner une ambiance pittoresque s’ils ne semblaient pas si prompts à refuser le temps qui glisse devant eux : toujours surpris par les appareils photos qu’on exhibe sous leur nez, imperméables à tout sourire. Après le théâtre, c’est encore du théâtre, comme si la vie d’ici n’avait été que cela. Et puis on ne comprend pas très bien pourquoi cet entêtement à rejouer l’histoire tous les jours de l’année, par presque tous les temps, avec ce soin fétichiste qui va jusqu’à faire publier chaque après-midi vers 17 heures le même article dans le journal local. On a même recréé une scène permanente avec des pantins articulés et des voix off, au cas où on aurait raté un roulement de barillet.

La ville a réussi à cristalliser toutes les histoires de gâchettes faciles de l’Ouest. Même le cinéma a fini par y traîner ses bottes, sans vraiment s’attarder sur les réels motifs de cette altercation sanglante. Vindicte personnelle ou affaire d’Etat, la fusillade de Tombstone? Jouons, jouons, il en restera toujours des questions : la parole de la violence, quels que soient les costumes qu’elle porte, demeure indéchiffrable.

go west !

monument valleyMonument Valley au crépuscule, Arizona, août 2009

L’Amérique n’aura donc jamais pu faire les choses autrement qu’en cinémascope. Normal, vu les dimensions de la Nature. Les paysages façonnent l’esprit, comme les caprices du ciel fouettent ou givrent les ambitions en même temps qu’ils sculptent les montagnes. Quand le vent se lève sur la steppe rouge, c’est une pulsion de feu qui vous mord au coeur. Dans cette minérale immensité qu’on jurerait à soi, le danger vient moins de tomber sur un serpent à sonnette que d’être tenté de rejouer à John Wayne.

Coïncidence, l’édition française du National Geographic fait sa une sur l’épopée du Far-West dans son numéro de septembre. Comme une invitation à refaire le voyage.

j’irai dormir à New-York

dormeurBattery Park, New-York City, août 2009

On ne cesse de me demander mes impressions sur les Etats-Unis, d’où je suis rentré il y a six jours. Je ne crois pas être encore tout à fait mûr pour le faire avec assez de pertinence. L’émotion bride l’âme avant de l’enrichir. Mentalement encore là-bas, la tête dans la bannière étoilée, l’estomac dans les hamburgers (à moins que ce ne soit l’inverse).  Une chose est sûre, ce pays m’a donné l’envie d’y retourner comme un boomerang, d’approfondir fissa l’exploration. Pour m’étourdir encore de ses paysages grandioses, de sa Nature généreuse et de ses villes ô combien vibrantes (à part Las Vegas, une horreur), pour mieux comprendre aussi le sort des Native Americans auprès de qui je n’ai capté que repli et amertume. Les images à venir tenteront de vous suggérer les sentiments bigarrés nés au fil des quelque 10 000 km parcourus. Je ne saurais vous conseiller de visionner entre temps l’excellent film J’irai dormir à Hollywood, d’Antoine de Maximy. Sans doute l’un des meilleurs documentaires réalisés sur l’Amérique d’aujourd’hui, à contre-courant des clichés véhiculés à gros bouillons par les médias. Et si vous y êtes allés aussi, croisons nos expériences !