west side story

A l’heure où le monde entier a les yeux rivés sur l’Amérique, une petite sélection d’images N&B réalisées à la volée dans les rues de New-York au début de la première mandature de Barack Obama, au mois d’août 2009.

l’effacement

Los Angeles, Californie, février 2012
« Un dernier soubresaut, une ultime secousse, j’appuie sur la manette, le corps de Marilou disparaît sous la mousse. » (Serge Gainsbourg)
J’entendis alors comme un commandement qu’on m’intimait. J’ouvris le tiroir du bureau, en sortit une grosse gomme grise et commençai à frotter sans tendresse sur l’image. Au fur et à mesure des grumeaux noirâtres apparurent à la surface. Ils s’agrégèrent en amas oblongs qui ralentissaient le travail de l’effacement. Régulièrement je devais poser la gomme et débarrasser l’image de ces pelures en passant la tranche de la main dessus, en soufflant parfois aussi. Ces bouts de gomme mélangés au souvenir exhalaient une odeur de caoutchouc chaud un peu nauséabonde. Je répétais le geste une dizaine de fois, jusqu’à ce que le sujet principal de la photo eût complètement disparu. Il ne restait bientôt qu’une grosse tache incolore et informe aux contours nerveux. Maintenant je regardais longuement cette salissure, fasciné par l’anéantissement d’un pan de vie qu’elle symbolisait. Ce vide chromatique m’absorbait. Je venais de rompre avec celle qui avait partagé mon monde, tout ce monde, toutes ces années. Elle n’était plus qu’une ombre dans le cadre, un nuage vaporeux dans l’histoire de ma vie. Une figure transitoire de la connaissance du monde, nécessairement appelée à disparaître dès lors que sa présence cristallisait, un peu plus fort chaque jour, le malaise de tous les amants de la terre, quand le plaisir léger de l’interdit ne tient plus que par sa propre culpabilité. Il fallait me défaire encore de son impression au bout des doigts. En passant ma main sur la photo à l’endroit gommé, je m’aperçus que la texture avait changé. Ici le papier était plus doux, plus fin et fragile. Il me semblait même retrouver les contours de son visage en fermant les yeux. J’entrevis passagèrement d’installer un nouveau visage dans le cadre pour m’assurer de l’oublier. Mais la structure du papier avait changé, ses mailles s’étaient distendues et je devais admettre, presque effrayé, qu’un nouveau sujet ne se déposerait plus sur la surface de la photo de la même façon.

tempus fugit velut umbra

sur la route du Grand Canyon, Arizona, août 2009
Il y avait cette poussière jaune qui collait partout à la fin de la journée, et nos visages creusés par la chaleur et la fatigue, les regards un peu perdus. La piste ne nous avait pas conduits à l’endroit qu’on avait imaginé sur la carte, il allait bien falloir se contenter de cette croûte brûlante pour se reposer. Un sommeil troué : tu avais entendu deux coyotes qui se répondaient, moi c’était la voix rauque du hibou. Dormir dans le désert est une chose impossible : on a peur de se perdre au fond de ses draps immenses, alors on se raccroche au moindre cri. Nous reprenions dès l’aube le chemin des cailloux, emportés dans la même déroute que la veille, la même déroute qui nous entraînerait le lendemain. Vautrés dans cette poussière jaune que rien n’efface. Nous ne savions pas encore que c’était notre propre cendre. Watch The Sunrise - Big Star

ravinage

canyon de Chelly, Arizona, août 2009
Ce n’est pas le temps qui nous fait vieillir, ce n’est même pas l’alcool, ni le travail. Ce qui nous ride et nous fatigue, c’est le poids des amours qui n’ont pas existé, ces belles histoires restées lettre morte, ces sourires échangés impossibles à frôler. Un goût de pierre sur la lèvre. Les écrans silencieux. Ces soirs sans fin près du téléphone qui ne sonne pas. Ce qui nous fait vieillir, c’est ce destin amoureux fauché en pleine nuit par la peur et le doute. C’est cette masse de rêves gonflés comme des nuages, ces rêves restés des rêves, comme des nuages que la joie n’a jamais crevés, et qui restent au-dessus de soi partout où on va, comme notre ombre dans le ciel. Trahisons de la vie, déceptions indicibles : on s’est cru plus fort que ça, on avait fini par presque oublier et un soir, tout retombe d’un bloc, on est seul encore, et cette solitude devient solide, et elle vous fendille, vous fissure et vous écrase de tout son plomb. Symphonie N°3 - Henryk Gorecki (extrait)
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