fermeture anticipée

darseport
L’Estartit (Espagne), 25 décembre 2014

On a bâti des murs, creusé les darses, endigué l’horizon pour nous prémunir de la variation des cours et de l’imprévision des flux. Le désenchantement forcé comme seule alternative à l’aventure, défendu par le vide. Les limites imposées à l’ouverture créative sont autant de rectitudes pour banaliser l’indifférence.

travelling après

vitrine
Bruxelles, décembre 2014
Je t’ai vu tremper tes lèvres dans ce chocolat chaud avec prudence, tu avais peur de te brûler. A la pile de livres de voyages et de cartes posée devant toi, il m’a paru évident que tu visitais la ville, peut-être une étape avant d’autres villes comme autant d’étapes européennes, où d’autres chocolats chauds raviraient ta langue inconnue. Les chocolats de Bruxelles, tu l’auras noté, sont exquis. Ils expriment mieux encore leurs précieuses saveurs accompagnés d’une de ces gaufres qui parfument les rues de la ville et jusque dans les entrailles du métro. Cette douceur sucrée jure avec la froide violence que tu as dû frôler aussi, au moins à travers les journaux. Toi non plus, tu ne comprends pas ces bouleversants chocs thermiques qui rythment le cours de l’Humanité. Au bout d’un moment, je sais, cette valse étourdit. On finit presque par se résigner à autant de rudesse, mais alors le chocolat perd de son âme. La mousse qui le coiffe se désagrège plus vite dans la cuillère. Sur la langue, le petit goût aigre de la mélancolie l’emporte sur les ors torréfiés du cacao. Je ne sais pas comment s’est achevé ton périple, ni quel avion t’a ramenée chez toi. Une chose est sûre : la distance est un peu plus grande entre nous. Ce n’est pas une question de géographie. Chaque massacre élargit la solitude des buveurs de chocolat, drapés en toute saison dans des manteaux de défiance trop grands pour eux.

ombres au tableau

monoblet
Monoblet (Gard), janvier 2015
Toutes nos certitudes, toutes nos espérances, répétées, ressassées, surtout à nous-mêmes, et si peu vers ceux qui avaient besoin de les entendre. Toutes nos convictions partiales, nos esprits colonisés d’idées tronquées, abusés d’éléments de langage. Ces postures, ces pastiches dans le poste, pour masquer l’impuissance à faire un monde plus beau que le ciel. Silence de la raison face à la cacophonie orchestrée par l’absolutisme marchand – qui amidonne les cols pelle à tarte des vendeurs de rien à la découpe.
Cours d’école sans platane ni hanneton, et l’odeur de craie déjà comme de la poudre. Des pans de langage éteints, et autant d’insectes essentiels à la pollinisation des jardins. Ces décisions prises de la plus haute tour, de trop loin pour apprécier la topographie amoureuse des territoires. Ces territoires où nous n’allions pas, faute de temps, où nous n’irons plus, faute de courage.
Ce qui nous a manqué, c’est le courage d’être tous ensemble. Le courage d’être nous-mêmes comme c’était écrit sur les drapeaux, la fidélité à ce que nous fumes, la fidélité à nos discours de la belle Histoire. Et maintenant les ombres s’allongent, comme si c’était le soir.
« L’arbre immense, qui plonge ses racines dans la préhistoire, lance dans le jour que l’apparition de l’homme n’a pas encore sali son fût irréprochable qui éclate brusquement en fûts obliques selon un rayonnement parfaitement régulier. Il épaule de toute sa force intacte ces ombres encore vivantes parmi nous qui sont celles des rois de la faune jurassique dès que l’on scrute la libido humaine. » (André Breton, L’Amour Fou)

réservé

arcadi
Arcadi Café, Bruxelles, décembre 2014
Rien n’est invisible à celui qui sait fermer les yeux sur celui qu’il a été.
« Partout nous cherchons, comme dans notre propre pays, à travers les manifestations visibles de ce qui fut autrefois : nos impressions présentes tentent inlassablement de retrouver celles de jadis, nous ne regardons plus, nous nous remémorons et en nous remémorant, nous nous rendons compte du changement, de la métamorphose que tous nous subissons personnellement aussi. (…) Toute notre génération plongée dans cette période de transition n’aura donc peut-être plus jamais la possibilité d’affronter le monde nouveau avec un regard libre, impartial. Nous voilà destinés à assujettir nos sensations à la comparaison et à la réminiscence, avec l’ombre claire du passé sur l’image obscurcie, et à associer à chaque impression immédiate transmise par nos yeux celle éprouvée auparavant. » (Stefan Zweig, Voyages)

tangente

manege
Bruxelles, décembre 2014

Enseigner les infinies nuances qui palpitent entre le bleu et le bleu : voilà pour se donner des ailes.

(Je m’étonne encore, grand naïf, de la manière tranchée, sinon brutale, employée par quelques frénétiques haut perchés pour fixer les grandes orientations collectives en ce début d’année. Orientations d’un autre âge, quand nous étions prêts à sacrifier l’essentiel parce que nous ne savions pas encore où il se logeait. Mais aujourd’hui? Encore des autoroutes, encore des barrages, encore des parcs de loisirs? Tout qui porte à scinder, isoler, écarter, confiner quand nous avons tant besoin de réanimer des intimités avec notre entourage.)

plus loup que toi tu meurs

 scream

Isère, novembre 2013

Les réactions d’incompréhension et d’indignation se succèdent après l’autorisation d’abattre des Loups dans les Hautes-Alpes. Cette forme de traque éperdue d’un animal protégé jusqu’au coeur d’une zone elle-même protégée (le parc national des Ecrins) revêt un côté surréaliste. Elle démontre qu’il n’existe plus en France de territoire à vocation de préservation. Elle révèle aussi qu’il est donc possible de surseoir au statut de protection d’une espèce. Au passage, cette affaire du Loup fait tristement écho à celle des Bouquetins du massif du Bargy : la Ministre de l’Ecologie a la gâchette facile.

Les fauves sont maintenant lâchés. Par cette nouvelle cabale orchestrée contre lui, le Loup finit d’endosser son statut d’ennemi public numéro un, personnifié comme dans les contes de jadis, ce qui risque d’attiser encore la haine des éleveurs à son encontre. En même temps, le canidé s’érige en symbole martyr de cette vie fascinante que l’homme cherche maladivement à contrôler, réguler, calibrer, rogner… Sans jamais parvenir à la comprendre, sans surtout accepter la fragile complexité des relations qui sous-tendent la biodiversité.

Par cet abus de lâcheté, la classe politique réduit un peu plus sa crédibilité, faisant montre d’une incompétence grave face aux enjeux environnementaux. Là où le retour naturel du Loup en France aurait pu inspirer une modernisation des rapports que l’Homme entretient avec la Nature, il met la patte au contraire sur l’incapacité chronique de notre espèce à gérer harmonieusement son espace de vie. Encore un rendez-vous manqué pour la poésie du Monde.
 

hors saison

L’Estartit, Catalunya, Noël 2013
Toute la journée, les heures et les minutes et les secondes guettent patiemment la nuit pour se cacher, désolées de s’écouler si vides l’une dans l’autre, et pour rien ni personne. L’hiver, le temps se resserre de honte.

perles à rebours

baies de Sorbier des oiseleurs (Sorbus aucuparia) et Amanite safran (Amanita crocea), Belledonne, Isère, septembre 2013

« Je me blottissais là.



J’avais comme un frisson

Quand j’entendais mon souffle.

C’est là que je connus

Le vrai goût de moi-même;

C’est là que fut moi seul,

Dont je n’ai rien donné. »

(Jules Romain, Odes et Prières)

la prochaine vague

Espagne, mars 2013

Je suis persuadé que nous sommes en train de vivre un temps décisif pour l’avenir du monde.

J’ai peur aussi que ce temps dure très longtemps, trop longtemps pour que nous tous, spectateurs d’aujourd’hui, constatent ce qu’il en adviendra.

Je m’en remets à l’instant très court, lancinant, qui revient dire une seule et même chose, au bord de chaque pensée, juste avant que la suivante ne la recouvre : on est sur le point de savoir.

chères jachères

Tablas de Daimiel, Espagne, décembre 2007
Une herbe roide, élimée par le givre, des ombres qui cherchent encore leur place. Ni le chêne qui touche terre ni le froid chuchotement du vent ne laisse présager des chorales d’oiseaux. Demain ici sera un théâtre foisonnant où l’on jouera les parades d’alouettes, les rites du lièvre, la noce des papillons. Ton visage s’inclinera sur mon épaule. Le soleil, par sa force de persuasion, finira par tout reprendre et projeter. Pour l’heure, cette prairie n’est qu’un vague empire écrasé de sommeil. Piètre vivant mais plein de rêveries (l’hiver ne m’a pas arraché le goût d’y céder), je guette. Posté comme un chasseur à l’orée du monde, je guette mon propre réveil. Des souvenirs dans la besace, le fusil ouvert, crosse en avant. Une question me passe comme un nuage d’étourneaux : est-ce que tout redeviendra vraiment comme avant?

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