merdaret

rupture conventionnelle

merdaret

 

Il y a dans la vie de chaque personne des moments de vraie joie, assez pour suggérer de poursuivre l’aventure de vivre. De la même façon, nous sommes tous confrontés à des périodes de doute et de tristesse, à de profondes remises en cause. Ces moments surviennent en particulier quand l’édifice patiemment construit avec les personnes aimées, dans un cadre professionnel, amical ou amoureux, s’éboule du plus haut point. Ces moments-là nous soufflent alors qu’il n’y a peut-être jamais eu d’édifice, que la bâtisse n’était qu’une fragile représentation mentale, pas plus que les êtres que l’on choyait n’y ont vraiment habité.

soleil couchant
 
Personne ne nous doit rien : nous l’apprenons un matin où les mouvements d’affection dirigés vers autrui se heurtent soudain au vide. On avait cru à l’indéfectible, nous voilà à affronter comme une injustice un choix différent, un autre engagement. Dans la relation quotidienne, le contrat est susceptible d’être dénoncé à chaque instant. Et pourtant nous continuons de vivre dans le mirage de la solidité des liens. Peut-être pour la bonne cause : c’est précisément l’illusion de la permanence qui nous tient debout et nous fait avancer (vers quoi est une autre question).

mures-et-champignons
 
Ce n’est pas tant le vide après la perte d’une relation professionnelle ou d’un amour qui nous ébranle, mais plutôt le flou brutal jeté sur nos convictions. Et sur la fidélité qu’on s’était promise à soi. Car les autres, durant leur présence à nos côtés, ont conforté notre personnalité. Dans les yeux de celles et ceux qui nous ont admiré, nous avions le sentiment d’accéder à la personne que nous souhaitions être. Quand ils ne sont plus là, c’est beaucoup de soi qui s’enfuit aussi. La vie est un effort permanent, sur soi, vers les autres, et surtout un effort pour réussir à se contenter simplement de ce qui passe.

rupture
 
A quelques mètres de moi, au moment même où j’écris ces lignes, passe une nuée d’hirondelles. Il y en a peut-être une cinquantaine, comme autant d’années que j’ai vécues sur cette Terre. Je distingue parfois leurs petits yeux noirs brillants et m’émeus de tant de grâce légère. Je ne réussirai pas davantage à m’en approcher, et encore moins à les suivre. Je dois me contenter d’admirer à distance le spectacle éphémère qu’elles m’offrent, ce beau matin de fin d’été dans le théâtre minéral d’une montagne qui, elle aussi, aura un jour disparu.

permanence du vide

Images : Belledonne et les Sept-Laux (Isère), 10-11 septembre 2016

sur la brèche

Emparis, Isère, juillet 2012

Un de mes ancêtres fut gardien de chèvres, racontent ses papiers retrouvés au fond d’une malle. Gardeur de troupeaux, aurait dit Pessoa. C’était à la fin du 19e siècle dans les collines sèches de l’Andalousie, à l’endroit où l’Europe ressemble le plus à l’Afrique : la région d’Almeria et le Maroc partagent une sidérante minéralité étoilée d’agaves, à peine fracturée par le trait bleu de la mer. Sans le savoir, cet aïeul m’a soufflé le goût de la steppe et des saisons, un amour immodéré pour le gai chant de l’alouette au point du jour et une fascination pour les accidents de terrain et les frontières.

La frontière a ceci de particulier qu’elle rapproche au plus près deux pays et les sépare tout à la fois. J’aime ces espaces d’âpreté que les hommes ne franchissent jamais sans une joie mêlée de méfiance: joie de découvrir et défricher un peu de cette terra incognita, crainte des repères qui se perdent aux vents nouveaux.

Où tout s’arrête, où tout commence. J’aime ces territoires qui remettent en cause nos certitudes identitaires et renvoient à la part tremblée de nous-mêmes. Frontières comme des contours communs à deux terres que tant peut opposer, espaces transitionnels où l’étranger s’apprête à devenir notre ami, où la différence devient désir. J’aime la frontière que l’on ne franchit pas comme un obstacle mais que l’on passe comme le perron vers une beauté mystérieuse, vers une intimité nouvelle.

Parfois je longe la frontière d’un pays sans y entrer : resté à la porte, je regarde par la fenêtre entrouverte au bord d’un fleuve ou à la jointure de deux montagnes. Je m’imprègne du décor, je m’y projette, fais danser le mystère de la vie de l’autre sur la brèche de mon imagination. La frontière donne à rêver l’inconnaissable, comme ces grands livres qu’on donne à colorier aux enfants.

Dans quelques jours, je suivrai ma trajectoire aérienne sur la carte du monde. Traque obsessionnelle : je chercherai encore d’infimes repères de vie par le hublot, lumières rouges dans la nuit marine, taches vertes parmi les vagues de caillasses. Et je compterai les frontières survolées, autant de marches gagnées sur les galets du temps, sur l’infinie désolation du tout-pareil et les déserts du cœur.

le mausolée des mercantiles

plateau d’Emparis, Isère/Hautes-Alpes, juillet 2012

Nul arbre pour stèle, seul le cantique du roide vent qui passe sur la pierre. Les fleurs n’ont même pas poussé pour eux, elles dansent entre elles la joie vive d’être là pour gaver les abeilles et les zygènes. Les mercantiles n’ont pas eu la montagne d’ici, malgré les « projets », comme ils disaient. Un projet, c’est toujours la grande inquiétude pour les cimes: le risque d’un reflet éternel dans une vallée noyée, la menace du fer au long des pentes de neige, le bitume noir qui étripe les prairies. Pas ici : les sentiers restent en cailloux, ils n’enlacent que les épis de campanules et les nigritelles continuent d’encenser leur vanille à qui sait s’agenouiller pour elles.

Aster, arnica, séneçon : les flammes d’ici sont des corolles gonflées de soleil, que le vent soulève, fane et dispersera bien vite. La prière pour les mercantiles dure peu, quelques jours en juillet si la neige tardive ne joue pas les contre-feux. La montagne ne gardera rien de leur bref passage, qu’un vague cri d’effroi qui ricoche d’une paroi l’autre les soirs de glace.


L’offrande des Mages, sur l’autel des senteurs : la fragile Nigritelle, qui murmure à la narine éblouie qu’on n’a jamais le temps de rien, sinon de contempler. Un parfum des tropiques sur le dôme du froid. A la vanité de construire et de graver la laideur, l’orchidée vanille oppose la force du merveilleux provisoire, qui vient, qui vit, qui va et qu’on n’emporte pas.

rafraîchissement

Horton Plains, Sri Lanka, août 2011

« Je suis empli de joie et de peine parce que je perds ce que je rêve et que je peux être dans la réalité où se trouve ce que je rêve.
Je ne sais pas ce que je dois faire de mes sensations.
Je ne sais pas ce que je dois être tout seul avec moi-même.
Je veux qu’elle me dise quelque chose pour me réveiller à nouveau. »
(Fernando Pessoa, Le Berger Amoureux)

odorante adoration

Syrphe sur une fleur qui pose question : la Raiponce, massif de Belledonne, Isère, le 23 juin 2012

Se risquer plus près, poser ses lèvres sur son archipel à peine éclos. Se laisser bouleverser par ses parfums déroulés d’aube et de houle, frôler ses cyathes de lumière à l’heure où la rosée boit le ciel, sans brusque coup de rame.
Et sa main de feu dans ma main de pluie, et l’aubier de son coeur sous l’écorce de mes nuits vieilles. Se laisser gagner par tout ce qu’elle ne retient plus, une plainte, un souffle qui rebondit de joie en larme.
Autour de nous on dirait que la terre se termine. La vie n’est jamais plus battante qu’à ses frontières enchevêtrées.

le baiser des roses

roseraie de l’abbaye de Valsaintes, Alpes de Haute-Provence, mai 2012

Vous verrez certaines fleurs s’ouvrir très vite dès le premier rai de l’aube. Presque bruyamment leurs corolles s’évasent. Elles projettent leurs couleurs en mouvements dispendieux, prêtes à lécher le soleil, à avaler les moindres nuages. Ce sont des fleurs qui s’avouent généreuses, mais qui n’en sont pas moins avides – de lumière, de succès, de reconnaissance. A s’attifer de mille reflets, elles faneront vite.
D’autres au contraire prennent le temps d’infuser la douceur du matin dans leurs pétales encore mi-clos. Leur chair semble hésiter à suivre la course de l’astre, l’âme dans un repli d’ombre. A une minute imprévisible, au gai hasard du jour, elles dérouleront enfin leurs parfums mélangés, comme un langage doux et profond, un vin gorgé de surprises.
C’est d’ailleurs à leurs expirations patientes que vous les remarquerez enfin. Vous étiez assis là sur la pierre nue à contempler l’allée de roses, et vous n’aviez encore rien vu de la vérité des fleurs.