être et avoir l’été

pense-bête

addo-6

Addo Elephant, août 2014

Babars en goguette et slibards à braguette, buveurs des gargottes, goguenards et bébêtes, buvards à casquette et braquemards à gambettes. Trempette, trompettes et pompettes à perpète. Pouêt!

sur la brèche

Emparis, Isère, juillet 2012

Un de mes ancêtres fut gardien de chèvres, racontent ses papiers retrouvés au fond d’une malle. Gardeur de troupeaux, aurait dit Pessoa. C’était à la fin du 19e siècle dans les collines sèches de l’Andalousie, à l’endroit où l’Europe ressemble le plus à l’Afrique : la région d’Almeria et le Maroc partagent une sidérante minéralité étoilée d’agaves, à peine fracturée par le trait bleu de la mer. Sans le savoir, cet aïeul m’a soufflé le goût de la steppe et des saisons, un amour immodéré pour le gai chant de l’alouette au point du jour et une fascination pour les accidents de terrain et les frontières.

La frontière a ceci de particulier qu’elle rapproche au plus près deux pays et les sépare tout à la fois. J’aime ces espaces d’âpreté que les hommes ne franchissent jamais sans une joie mêlée de méfiance: joie de découvrir et défricher un peu de cette terra incognita, crainte des repères qui se perdent aux vents nouveaux.

Où tout s’arrête, où tout commence. J’aime ces territoires qui remettent en cause nos certitudes identitaires et renvoient à la part tremblée de nous-mêmes. Frontières comme des contours communs à deux terres que tant peut opposer, espaces transitionnels où l’étranger s’apprête à devenir notre ami, où la différence devient désir. J’aime la frontière que l’on ne franchit pas comme un obstacle mais que l’on passe comme le perron vers une beauté mystérieuse, vers une intimité nouvelle.

Parfois je longe la frontière d’un pays sans y entrer : resté à la porte, je regarde par la fenêtre entrouverte au bord d’un fleuve ou à la jointure de deux montagnes. Je m’imprègne du décor, je m’y projette, fais danser le mystère de la vie de l’autre sur la brèche de mon imagination. La frontière donne à rêver l’inconnaissable, comme ces grands livres qu’on donne à colorier aux enfants.

Dans quelques jours, je suivrai ma trajectoire aérienne sur la carte du monde. Traque obsessionnelle : je chercherai encore d’infimes repères de vie par le hublot, lumières rouges dans la nuit marine, taches vertes parmi les vagues de caillasses. Et je compterai les frontières survolées, autant de marches gagnées sur les galets du temps, sur l’infinie désolation du tout-pareil et les déserts du cœur.

l’étreinte solitaire

Zygène de l’Orobe (Zygena osterodensis), Mizoën, Isère, le 7 juillet 2012

« Je n’ai ni ambitions ni désirs. Etre poète n’est pas une ambition que j’ai, c’est ma manière à moi d’être seul. » (Fernando Pessoa)

le mausolée des mercantiles

plateau d’Emparis, Isère/Hautes-Alpes, juillet 2012

Nul arbre pour stèle, seul le cantique du roide vent qui passe sur la pierre. Les fleurs n’ont même pas poussé pour eux, elles dansent entre elles la joie vive d’être là pour gaver les abeilles et les zygènes. Les mercantiles n’ont pas eu la montagne d’ici, malgré les « projets », comme ils disaient. Un projet, c’est toujours la grande inquiétude pour les cimes: le risque d’un reflet éternel dans une vallée noyée, la menace du fer au long des pentes de neige, le bitume noir qui étripe les prairies. Pas ici : les sentiers restent en cailloux, ils n’enlacent que les épis de campanules et les nigritelles continuent d’encenser leur vanille à qui sait s’agenouiller pour elles.

Aster, arnica, séneçon : les flammes d’ici sont des corolles gonflées de soleil, que le vent soulève, fane et dispersera bien vite. La prière pour les mercantiles dure peu, quelques jours en juillet si la neige tardive ne joue pas les contre-feux. La montagne ne gardera rien de leur bref passage, qu’un vague cri d’effroi qui ricoche d’une paroi l’autre les soirs de glace.


L’offrande des Mages, sur l’autel des senteurs : la fragile Nigritelle, qui murmure à la narine éblouie qu’on n’a jamais le temps de rien, sinon de contempler. Un parfum des tropiques sur le dôme du froid. A la vanité de construire et de graver la laideur, l’orchidée vanille oppose la force du merveilleux provisoire, qui vient, qui vit, qui va et qu’on n’emporte pas.

rafraîchissement

Horton Plains, Sri Lanka, août 2011

« Je suis empli de joie et de peine parce que je perds ce que je rêve et que je peux être dans la réalité où se trouve ce que je rêve.
Je ne sais pas ce que je dois faire de mes sensations.
Je ne sais pas ce que je dois être tout seul avec moi-même.
Je veux qu’elle me dise quelque chose pour me réveiller à nouveau. »
(Fernando Pessoa, Le Berger Amoureux)

odorante adoration

Syrphe sur une fleur qui pose question : la Raiponce, massif de Belledonne, Isère, le 23 juin 2012

Se risquer plus près, poser ses lèvres sur son archipel à peine éclos. Se laisser bouleverser par ses parfums déroulés d’aube et de houle, frôler ses cyathes de lumière à l’heure où la rosée boit le ciel, sans brusque coup de rame.
Et sa main de feu dans ma main de pluie, et l’aubier de son coeur sous l’écorce de mes nuits vieilles. Se laisser gagner par tout ce qu’elle ne retient plus, une plainte, un souffle qui rebondit de joie en larme.
Autour de nous on dirait que la terre se termine. La vie n’est jamais plus battante qu’à ses frontières enchevêtrées.

le baiser des roses

roseraie de l’abbaye de Valsaintes, Alpes de Haute-Provence, mai 2012

Vous verrez certaines fleurs s’ouvrir très vite dès le premier rai de l’aube. Presque bruyamment leurs corolles s’évasent. Elles projettent leurs couleurs en mouvements dispendieux, prêtes à lécher le soleil, à avaler les moindres nuages. Ce sont des fleurs qui s’avouent généreuses, mais qui n’en sont pas moins avides – de lumière, de succès, de reconnaissance. A s’attifer de mille reflets, elles faneront vite.
D’autres au contraire prennent le temps d’infuser la douceur du matin dans leurs pétales encore mi-clos. Leur chair semble hésiter à suivre la course de l’astre, l’âme dans un repli d’ombre. A une minute imprévisible, au gai hasard du jour, elles dérouleront enfin leurs parfums mélangés, comme un langage doux et profond, un vin gorgé de surprises.
C’est d’ailleurs à leurs expirations patientes que vous les remarquerez enfin. Vous étiez assis là sur la pierre nue à contempler l’allée de roses, et vous n’aviez encore rien vu de la vérité des fleurs.

rossignol de mes amours




Rossignol philomèle (Luscinia megarhynchos), Aiguamolls de l’Emporda, Catalunya, juin 2012

On l’entend beaucoup plus qu’on ne le voit. Encore faut-il savoir reconnaître son chant, qui roule en cascades flûtées le long des nuits printanières et du début de l’été. Le Rossignol n’a pas le plumage de son talent vocal. Le costume marron qu’il endosse en tous temps le rend tout à fait banal, si ce n’est son gros oeil expressif et l’éclat roux de son croupion lorsqu’il s’échappe d’un buisson à l’autre. Le Rossignol n’est pas spécialement farouche, mais il aime garder ses distances : c’est un chanteur fameux au look discret, méfiant vis-à-vis du star-system.

deep pink

Haute-Provence, mai 2012

L’amour confine aussi à un sentiment de solitude. Le coeur gonfle et défaille : du rose à perte de vue et les repères disparaissent. La sensation de relief s’émousse : l’aimerai-je là où elle est vraiment?

on marche, c’est tout

Ce qui n’est pas ne sera plus, ce qui fut ne peut changer. Le désert, ce n’est pas seulement l’immensité minérale qui s’étire au devant de nos pas, le désert est aussi le moment où l’on perd le sens de chaque chose et ses repères et ses figures. Le désert est dans l’heure qui se creuse entre des tilleuls sans ombre, dans le chaos immobile des saisons qu’un trille d’oiseau vient brièvement d’éclairer.

Le désert ensable la course des siècles après le souvenir de la mer. Il fige notre impuissance à aimer tout et redessine les autres en silhouettes épineuses. Le désert ressemble à tes yeux quand ils versent vers la dune de questions et quand mes grains de mots ne savent plus les boire. Le désert, c’est quand il semble que l’on pourrait toujours continuer comme ça.  

(mai 2005)

desertnb

vers Taroundant, Maroc, avril 2005

la coureuse

coureuse

New York, août 2009

Elle le dévisage. C’est une passionnée, elle se proclame ainsi en versant un peu de vin sur la nappe en papier gaufré. Ce qu’elle va lui dire n’est pas si important que ça. On ne réfute pas les explications d’une passionnée. Ses conclusions ne découlent pas d’un raisonnement, elles sont posées d’abord. L’échafaudage de l’argumentation n’est installé qu’après coup, pour justifier l’emportement. Toute notre vie, nous la passons à justifier nos hormones, à prêter une conscience à notre chimie organique. Les mots pavent un chemin déjà tracé par les élans : ils hèlent l’esclavage que notre corps fait subir à notre âme. Le regard de la passionnée se perche ailleurs, au-delà des yeux qu’il lui tend comme un miroir. Passent des zébrures sous les paupières, quand les mots chuchotent l’indistinct. Son âme est assujettie à la nostalgie : les coups de foudre, recherchés par la passionnée dans sa quête de sensations prétendues nouvelles, puisent leur lumière dans le vert paradis de son enfance, où tout n’était que luxuriance des émotions et liberté des idées. « Tu es beau », pour dire « Tu es le symbole d’une réalité que mon passé a connue » plus que « Tu as tout pour combler mon être en devenir ». Parce qu’après quarante ans, on ne devient plus. L’extase soudaine et brutale qu’ils partageront juste après sera le retour d’un souvenir, une jouissance qui ressuscite le temps ancien. Passion contre le temps qui défigure, goutte de vin sur le papier gaufré.

(janvier 2005)

cupidon en flèche

libellule

Réserve nationale de Taman Negara, Malaisie, été 2005

La conscience est une statue inerte et innervée, qui accueille des sensations provenant de stimulations extérieures. « Faites-moi respirer l’amour, je deviens cet amour« , crierait la frêle demoiselle aux aguets… Et quand l’amour se fane, il reste le souvenir de son parfum. Cette remembrance inspire le désir de sentir l’amour à nouveau. Le désir, ce pourrait être cela : une sensation qu’on veut voir revenir. Mais combien d’espérances gâchées quand les ailes du désir ne nous ramènent pas là où le souvenir nous avait pris…

(octobre 2005)

pêcheur de rêves

pecheur

Tanjun Kuput (Tasik Chini), Malaisie, été 2005

Enfant, j’ai passé des étés entiers immobile sous le soleil brûlant, assis entre les bateaux des ports. Mes rêves tenaient à un fil, noué au bout d’un roseau que j’agitais des heures durant comme une baguette magique au-dessus de la mer. Un bouchon de liège, trois hameçons de rechange, quelques poignées d’escargots blancs en guise d’appât et je m’en allais pêcher toute la journée, le regard happé par le petit clapot. Rêves d’argent et d’arc-en-ciel, tous ces poissons scintillaient comme un trésor dans mes seaux en plastique, quand d’autres gamins du même âge les remplissaient de sable gris. En ce temps-là, la mer était généreuse. Sars, serrans, oblades, girelles, gobies, blennies, crénilabres ! J’aimais faire sonner la poésie de ces noms compliqués à chaque prise. Il y avait aussi la joie immense d’échapper à l’ennui et au brouhaha de la plage. Mes parents m’abandonnaient là entre deux barques amarrées, ils me retrouveraient le soir à la même place. La peau tannée, le regard pétri de joies ruisselantes comme les couleurs de mes seaux, les doigts empuantis par les escargots et les poissons macérés au soleil. L’odeur, cette sainte odeur, effrayait ma mère à chaque fois. Le parfum incrusté sous mes ongles longtemps après la douche me rassurait au contraire. Il était la trace, douce et complice, d’un sentiment que je n’avais même pas à nommer pour m’en délecter. Le sentiment du soleil et du rêve, une espèce rare d’infinie liberté.

(janvier 2006)

les bachelières

Elles ont passé le bac et déjà elles s’éloignent de la rive. C’est l’été qui les entraîne, doucement par l’épaule, elles se laissent faire un peu, décidées à se laisser faire. On les verra fouler les hautes herbes et les chemins creux, prêtes à froisser leurs robes fraîches et griffer leurs genoux peureux. L’été les entraîne à frôler l’essentiel, les lèvres armées de rires, les chuchotis  pendus au cou. Jouer de légèreté, se plaire à l’idée de plaire, c’est dans l’air du temps, et tant pis si le temps s’y perd.

Un soir, elles iront danser sur la plage de l’autre côté de la baie. Elles se coucheront sur le dos, les tempes libres et les reins chauds. Elles auront toute la nuit pour elles et le monde en sera plus beau. Il ne faudra pas lire dans leurs pensées, juste attendre le geste d’après. Et ressentir. C’est un jeu qui peut mener loin, au moins jusqu’au petit matin. On les retrouvera ailleurs, sur un quai, pas de très bonne heure, démêlant les cheveux des garçons qui avaient osé, qu’elles auront choisis.Quelques textos sur le rail et puis.

fille dans la mer nb

Australie, été 2007

procession d’effroi

coquelicot

Chambarans, Isère, juin 2010

L’été ferme les prières. Il absout les consciences, signe les permissions. Nulle délivrance pourtant. Aucun vent pour écarter l’herbe cramponnée à sa pauvre terre jaunissante, aucune pluie pour détordre les molles courbures du blé. Papillons comme cent petits chiffons pendants. Cigales comme cymbales désassemblées. Après le printemps, ce n’est plus le bonheur, ce n’est plus l’harmonie. Juste un qui-vive somnolent au front des palais. L’été est un temple dévasté et ses fidèles, jeunes merles et fauvettes éjointées, ont l’âme poreuse autant que le cœur fermé. On a beau dire, on a beau faire, l’été prolonge les misères.

(juin 2005)