coup de pompe

Vers Danang, Vietnam, août 2012
« La vie de l’homme est finie et le savoir, infini et le savoir stimule la vie en bousculant cette limite pure comme un cavalier ingénu pour la quête de laquelle il épuise son coursier favori. » (Felix de Azua, Passer et sept chansons)  
Combien de jours déserts à se faire passer pour celui que l’on devient?

disculpe las molestias

nah trang
Nha Trang, Vietnam du sud, août 2012
Le blog a connu pas mal de péripéties techniques cette semaine, et je tiens à m’excuser pour les sorties de route répétées. C’était pour la bonne cause. Nous venons tout juste de terminer la refonte du moteur (on a mis une plateforme hybride modulaire) et la carrosserie est en cours de reprise. Pour les options, chut ! Encore quelques jours et A PART SOI entrera enfin dans son ère expansive et responsive. On pourrait vous promettre que ça va dépoter grave, mais nous n’aimons pas les promesses, plutôt les surprises… Hey! on n’allait pas passer le cap des dix ans de blogging sans marquer le coup. Merci pour votre amicale patience.

un tour ailleurs, si j’y suis

Ninh Binh, Vietnam du nord, août 2012
 

Miter un appartement. Vider les vieux. Décramper. Faire glace nette. Décarcasser le plancher. Intenter, changer, passer, crier. Épépiner, déraisonner, fuguer. Délasser. Décontinenter. Tiorfan, panfurex, hépatite A: c’est fait. S’éprendre, s’essayer, se tirer, se barrer, s’espacer. Décrocher, désengager, dégrouper, détaler, tablier déchiré. Débarouler. Caqueter, s’empaler, sanglier, singer, sifilet, sablier, cétacés, s’effiler, s’envoler, trottiner, découvrir, contourner, desserrer. Pédaler, naviguer, surnager. Saumâtrer, javaner, danser. Bâliner. S’éloignons. Disparutre.

(D’après Georges Perec, Déménager)

tout ce qui se consume

Chau Doc, Vietnam, août 2012
Au tout début de la saison, il y avait cette image. Une soixantaine d’autres clichés vietnamiens plus tard, celle-ci surgit un peu par hasard (je sélectionne mes photos au doigt mouillé) et fait une espèce de boucle. Ashes to ashes. Ce qui se consume? La liste est longue. Certains soirs comme ce soir, on prend un sale plaisir à compter les disparitions et les manques – un peu comme un soldat revenu du front compte ses blessures. Des visages qui nous étaient familiers, figés dans un souvenir qui se répète à l’infini, toujours le même, indépassable. Des rêves de gamin qu’on ne rattrapera plus. Tout ce qu’on a aimé, chéri, adoré et qui nous indiffère par la force de l’usure et des routines. Celles qu’on a aimées en secret, celles qu’on a étreintes pour de vrai, et les ombres qui les remplacent et s’allongent à côté de soi. Tous ces jours au petit bonheur enroulés d’une main confiante hier, noueuse et tremblante déjà. Des paysages qui rutilaient dans le fier printemps, fauvettes, buissons, gentianes, couverts d’un grand drap de goudron. Les élans qu’on avait pris, au départ, et qui s’encastrent dans l’inattention. Les belles enjambées qui ralentissent en piétinements. Mais il reste ce point rouge au bout du soir, d’autant plus vif à mesure que la pénombre s’épaissit. Cette petite lumière qu’on ne sait pas nommer, qui éclaire par bouffées – et qui aidera à supporter encore un peu le goût de cendre.

bercés d’alluvions

Tam Coc, région de Dinh Binh, Vietnam du nord, août 2012

Kenh Ga, village d’eau et de pierres, aligne ses maisons basses au fil d’un fleuve plutôt mou aux infinies ramures qui s’enlacent entre des mamelons calcaires rongés de jungle. La barque est le seul moyen d’aller « liker » ses copains d’en face : c’est la bicyclette des enfants, et aussi leur cabane sur la vase voyageuse. Les gamins manient la rame en frappant l’eau comme un métal à fourbir. Cette eau qui les encercle étrangle leur destin : ils vivront de pêche et de riz, comme il y a des siècles, sans vraiment se soucier du fracas des villes. Quand un touriste un peu perdu les frôle, leur visage se rembrunit ou bien se desserre jusqu’au rire qu’on dirait presque moqueur. De ce monde aux joints mal calfatés, que savent-ils que je ne puis comprendre? Un signe de la main sous le ciel à peine entrouvert. Une barque passe.

l’or d’été

Tam Dao National Park, Vietnam, août 2012
  Le printemps cette année-là fut si gris et encombré que les jours d’été, lorsqu’ils réussirent à s’imposer au bout d’interminables semaines secouées de tempêtes et de bourrasques, semblèrent irréels. L’absence entêtée du soleil nous avait rendus méfiants de toute éclaircie. Nous étions pourtant en train de connaître un bouleversement majeur : le ciel resterait bleu, égal, jusqu’au fin fond de l’été, et c’est à ce moment-là, au retour des premiers orages, qu’il nous viendrait la certitude d’avoir enfin vécu – à défaut d’avoir su vivre dans toute sa mesure l’éblouissement présent.

(C’est cet été que Johnny choisit de disparaître pour de bon. Pas tout à fait du champ des ondes, puisque, comme beaucoup l’avaient craint, l’on déploya des hommages à n’en plus finir, à coups d’archives pré-pompidoliennes, de témoignages compassés de vieilles gloires sans lustre, et même de débats contradictoires opposant philosophes friqués de gauche et soudeurs de Métalusine. Sur une question qui taraudait même les libellules : « Johnny était-il un rocker refoulé ? » Pour tenter d’y répondre, on disséqua sa passion précoce pour Georges Brassens, mit en perspective sa façon de tenir le micro et même Alex Beaupain vint apporter un témoignage troublant. De quoi presque oublier les circonstances de sa disparition : Johnny est mort à l’âge de 113 ans dans sa friteuse qui fumait mou, à l’heure du repas, entouré de ses onze arrière-petites-filles. Un doigt malencontreux sous le couvercle et le chanteur fut happé, englouti dans l’huile brûlante. Rendus rapidement sur les lieux, les pompiers constatèrent une sorte d’hippocampe qui surnageait dans le liquide encore chaud. On se demande encore s’il n’avait pas confondu la friteuse familiale avec son jacuzzi.)

 

l’abandon

Hoi An, Vietnam, août 2012

Toutes choses dénouées par ailleurs, je ressentis la force du vent libre sur mon visage. J’entrepris une croisière en solitaire, prêt à affronter les éléments du ciel dans toute leur pureté cinglante. Debout au vent, je scrutais avec impatience l’horizon, cherchant la bourrasque qui me désemparerait. Je traquais par-delà les premiers nuages ce fameux coup de tabac qui emporterait tout:le dernier soupçon de tendresse, la trace ultime d’un attachement, cette autorité de l’amour, à la fois omniprésente et indéfinissable, dans laquelle je m’étais trop longtemps débattu sans même réussir à affronter son ombre.

la chaise bleue

Chau Doc, Vietnam, août 2012
C’est tout à fait le genre de petit chien que l’on mange au Vietnam. J’en ai vu deux comme celui-là sur l’étal d’une rôtisserie, sur le marché de Tam Dao, dans le nord du pays. Là-bas, les famines de l’après-guerre ont poussé les gens à se jeter sur n’importe quoi pour subvenir à leurs besoins en protéines animales. C’est pour ça aussi que les oiseaux sont devenus si rares. Ce n’est plus la famine aujourd’hui, mais les habitudes sont prises. Dans le sud, plus influencé par l’occident, les choses sont un peu différentes. Il n’est pas dit que ce jeune chien ait fini embroché comme ses copains du nord. Il semble que la fillette lui voue de l’attention, à moins qu’elle n’exerce sur lui un peu de cruauté en tendant vers l’animal un morceau de fruit qu’elle ne lui donnera pas. « C’est des excès du mal que doit sortir la vérité de l’homme et non des nobles qualités du coeur que l’imagination invente. » (Daniel Leuwers)

roman-fleuve

Soir sur le Mékong à Chau Doc, Vietnam, août 2012
L’été doucement refluait. Je ne me sentis plus guider par ses chaleurs. Ces soirées que nous avions passées chemise ouverte sur le coeur à pagayer dans nos rêves d’un monde meilleur se raccourcissaient maintenant pour finir épuisées sur les marches de la nuit. Elles n’exhalaient plus les mêmes parfums d’aventure. Les orages qui éclataient, et l’on ne s’y habituait pas encore, dès le milieu de l’après-midi les avaient dilués pour les remplacer par des effluves de vase et de poisson mort. Bientôt le ciel passerait du bleu au mauve, sautant le rose et le pourpre des grands soirs de juin, puis directement du bleu à un noir sans nuances. La seule idée de se laisser surprendre par la nuit nous poussa à regagner la rive et cela d’autant plus tôt que d’autres barques avant la nôtre avaient mystérieusement disparu. Inhibées, mises hors jeu, englouties par un courant mesquin monté des profondeurs du fleuve. Depuis quelques soirs, une curieuse malédiction semblait s’abattre sur les équipages les plus téméraires, et nous n’avions plus guère qu’un sommeil prudent pour espérer la conjurer. Ceux qui s’étaient laissé glisser dans le sillage des grands tankers qui passaient au loin ne rentraient plus au port. Tant qu’au matin, le soleil brillait à nouveau, nous faisions comme si tout pouvait reprendre, l’été, les chaleurs, les soirées, les cœurs nus. Chacun de son côté compterait dans sa tête les pertes de la nuit, en jetant un œil discret sur les barques qui manquaient à leurs élingues. Et à nouveau ce ciel ouvert nous invitait au voyage. Pour quelques heures encore, le bleu originel nous poussait à godiller vers le hasard et l’espace, à battre l’écume des tentations, jusqu’au prochain combat contre la fatigue. Et, je le sais maintenant, c’est précisément cette fatigue que nous attendions d’affronter. Nous la guettions pour ne surtout pas la surmonter mais au contraire nous empresser d’être vaincus par elle parce que nous ne savions pas encore admettre d’être gagnés par la peur.

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