maman j’ai raté le lavabo!

Trièves, Isère, mai 2004
L’impermanence des avions dans le ciel ces temps-ci est troublante. Des engins prévus pour rester en l’air décrochent trop vite. Nous avons tenté, avec un ami photographe il y a quelques années déjà, de réagir à l’application trop stricte des lois de la gravité. Dans une décharge sauvage, nous avions repéré des objets censés ne jamais décoller pour leur offrir un voyage inédit dans l’azur. N’en déplaise aux pirates de l’air et à tous les plombeurs d’enthousiasme : lavabo vole !

L’âme n’est si durable

lumiere

Lyon Saint-Exupéry, décembre 2013
Coulures de l’âme un soir de chrome. Rien sous la main pour retenir la pluie qui s’entête depuis des heures à diluer les souvenirs. Tout y passe à grands jets : l’étrange couleur des nuages à cet instant du monde, le chant des vagues à ses pieds, le bruit du vent sur la falaise. Même la mer se retire, qui n’en a plus rien à battre. Garder si peu de choses au bout du compte, après tant de joies creusées jusqu’au ciel, est insupportable. Le chagrin est mon ultime garde-fou de Bassan.

le lit oublié

oreillers

Sawah Indah Hotel, Sidemen, Bali, août 2013

C’était un lit dont ils ne savaient que faire, dans une pièce où ils n’allaient jamais. Lit bancal, sommier muet, draps jamais défaits. Les oreillers sont restés à leur place. 27 impasse Dupuis.

Tant de choses à s’écrire, si peu à vivre en somme. Mirage romanesque de l’encre sur du papier couché plus qu’eux-mêmes. Par quel mystérieux processus ces victorieux poèmes en rafales ont fané à leurs lèvres ? Ils avaient aimé pousser loin le verbe, comme le rossignol s’étourdit de ses propres trilles dans le miroir des belles nuits de mai, sans réussir à chanter juste une fois les rideaux tirés. Les vibrations si vraies sous la plume s’ensommeillaient sitôt les peaux frôlées. Mots, lettres, promesses, précipitées tout à trac dans le bain d’un été complice, ressemblent maintenant à de froides guenilles d’hiver. Avaient-ils trop lu Jean-Philippe Toussaint?

C’était un lit dont ils ne surent que faire, n’osèrent même pas refourguer au Bon Coin.

Ils se sont croisés à midi trente aujourd’hui devant la brasserie des Trois-Fontaines. Elle a relevé son col au passage glacé de la bourrasque, il a repris des haricots verts.

le signal

Papeete, Tahiti, février 2012

La vie, si petite qu’on ne le croirait pas. La lune au-dessus, comme l’oeil saccagé d’un poète. La mer n’en viendra pas à bout, de ses silences, de tout ce ciel qu’elle dépose là. Il fait nuit sur les vagues, et qu’elles courent ou qu’elles meurent, Leur écume est égale Au coeur qui dégorge.

la fleur de mon secret

forêt de Sinharaja, Sri Lanka, juillet 2011
Elle s’achemine sous ma chemise devant les tisons consumés. Béni par son sourire aux anges, je la rejoins en traversée. Une tasse de lait fumant pour ma funambule vigueur, mes lèvres sur ses lèvres épient les élans mouillés de son cœur. J’envoie quelques baisers de ronde sous son court sarong noué devant. Puis je prends à bas bruit les sentes, entre coquelicots et thé qu’amoureuse des pentes elle élève à sa majesté. Caresse à blanc sur son sein, premier éclat dégoupillé. Le front dans la mousse de son ventre, je me réinvente assoiffé. J’engage un canot de détresse entre ses hanches chaloupées. Les voiles à peine écartées, il faut encore couper son souffle : le vertige de sa beauté comme un gouffre m’empêchera de remonter. A chaque fois je crois découvrir, sous la carène qu’elle a nacrée, une cathédrale sculptée. Si j’y criais, mon cri sans fin lui répondrait.« Je n’ai rien vu de plus splendide », me tue-je à lui dire comme une supplique bouche bée. Les ancres errantes de ses mains encouragent mon naufrage. Impassible jusant qui n’admet nulle trêve. J’égare mon visage comme on perd la raison dans le dédale de son dahlia triomphant. Et tandis qu’elle ne retient plus ses rumeurs en grappes de neige prête à fondre, ses pétales brusquement répandent des lueurs de diamant.

la correspondance

« Kevin,

Je sais pas quoi penser maintenant. Je sais plus qui je suis à tes yeux.

Tu m’as dit que j’étais une pute, jamais un de mes ex m’a dit ça, mais là, le père de mon gosse, ça, ben si je suis une pute fallait prendre Alison ou Jennifer, elle te rendait heureux moi je suis malheureuse. Mais je crois vraiment que là c’est allé trop loin.

Je trime pour gagner les sous, je trime dans ma putain de vie, mais ça tu vois pas, à tes yeux je suis qu’une pute, eh bien pense ce que tu crois, mais je sais ce que je ferai ou pas. Comme je t’ai dit hier que je serai mal sans toi c’est vrai, mais toi tu vois que mon cul, comme si j’étais un jouet. Je suis fatiguée, toujours revenir vers toi j’en ai mal. En vrai j’ai jamais été amoureuse comme ça mais j’ai jamais autant souffert moralement. Maintenant si tu veux repartir, pars, je te retiens plus !

Ah oui, tu m’as choquée, t’es revenu juste pour une cigarette? C’est affolant ce que tu m’aimes, franchement tu me fais pleurer tous les jours.

Pas un jour ou je peux me dire que mon homme m’aime, mon homme pense à moi, mais ça, ça sera qu’un rêve avec toi.

Bon, fais ce que tu veux mais sache un truc, je t’oublierai jamais. [rajouté avec un autre stylo et en travers] Je t’aime. » (lettre non signée que le vent emportait dans une rue froide de la ville – les prénoms ont été changés et l’orthographe corrigée)

photos prises avec un vieil appareil dans le train Grenoble-Paris, novembre 2012

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