Archive pour décembre, 2012

du grain à moudre pour 2013

Hue, Vietnam, août 2012
Il y a eu des grands soleils, des beaux projets menés à bien, de la confiance partagée loin. Du travail, beaucoup. Et vous savez ? De l’amour. Plein format. Avec la crainte à moitié étouffée de ne pas avoir le temps d’en redistribuer assez. Deux-trois sacs de rêves se sont égarés aussi, quelque part sur l’axe Papeete – Hanoï. Le monde, en doutions-nous, ne tourne pas si bien, comme en transition continue vers ses irrépressibles démons : la vassalité comme condition de réussite, le règne sans partage de l’arbitraire (y compris chez les tenants de la République), la richesse confondue avec le bonheur. Et ces territoires, champs et âmes, qui deviennent des non-lieux. La mécanique du temps s’est aussi emballée. Je suis fou de vérité, mais je sais maintenant que je n’aurai plus le temps de toutes les débusquer. Mes patiences s’épuisent un peu là où les chemins s’ensablent. C’est aussi pour cela que je me suis mis à la course à pied : entretenir ma routine à l’effort tout en renforçant mes semelles d’idées neuves. Surtout ne pas vieillir trop vite d’en-dessous l’écorce. 2013 ? La voilà. Quelles convictions, au fouet de quels événements, va-t-elle faire rougir et vaciller ? Dans mes carnets, j’ai souvent écrit « refuser les chapelles, s’extraire des habitudes de pensée », des variations sur ce thème. Je vais rajouter une page à chaque semaine de mon agenda : le désemploi du temps. Ici s’inscriront d’eux-mêmes les moments dédiés à l’imprévisible. Je viendrai me laisser polliniser avec ce qu’il reste d’abeilles, à la volée. L’endroit secret où fertiliseront l’inattention, l’abandon de soi. Du bon grain, de l’ivresse dans un jardin grand comme tes yeux.

le marchand de boîtes à soleil

Hoi An, Vietnam, août 2012

Une petite pièce et la boîte brûlait de ses petites mains dans vos grandes mains, et jusqu’au fleuve qui l’entraînait sur son fil comme un bateau d’espoir. Jolie parabole en carton sur les joies qui grandissent en se transmettant, trait de lumière pour éclairer l’intuition d’un sens à la vie.

Pour peu qu’elle empêche quelques heures la neige d’effacer trop de choses et trop de gens, laissons la barque briller de toute sa chaleur fragile. La blancheur de l’hiver rend les joies toujours plus belles quand elles lui résistent un peu. Ne parlez pas au petit capitaine de l’obsolescence programmée du bonheur. Ne lui dites pas que la vie n’est qu’une attente qui se fatigue au bord d’un fleuve imprévisible. Le temps d’une flamme plus vive, répétons-lui: joyeux Noël.

mes albums 2012 (juste avant la fin)

C’est l’heure des bilans. Sanguins, politiques, musicaux. 2012 auréola mes oreilles d’orbes dorés dont voici, dans le désordre : Black Elk : Sparks. Je ne sais pas grand’chose de ce quatuor, mais la soie grège de leur musique instrumentale dévide la mélancolie avec un bucolisme touchant, qui me rappelle parfois les jours heureux de Penguin Café Orchestra (fantastique collectif anglais qui officia entre classique, médiévisme, électro et dada à l’aube des eighties). http://www.youtube.com/watch?v=xTldM7sG79Q Chris Cohen : Overgrown Path. Il  y a bien un Chris Cohen qu’on voit dribbler sur la pelouse du Notthigham Forest, mais celui-là jongle avec les mélodies. Et de quelle manière ! Un pied en territoire Kinks (Monad), quelques orteils chez Robert Wyatt (Inside A Seashell, comme un Sea Song après le ressac) et la tête dans les nuages : la jolie voix aérienne de Chris Cohen n’est pas pour rien dans le charme de son album, tout en nuances moirées que des écoutes répétées irisent encore. Goaaaaal ! http://www.youtube.com/watch?v=u9rISKHf2js Mark Eitzel : Don’t Be a Stranger. Lui, je l’ai connu à travers son groupe American Music Club, qui fit mes soirées d’étudiant arc-bouté sur ses cours d’analyse financière (parce que je ne suis pas à une contradiction près). Grand songwriter, pourtant/donc méconnu hors de son micro-continent fait d’herbes folles et d’asphalte amer, Mark Eitzel aligne toujours des chansons assez parfaites, un rien paresseuses, d’un classicisme ébréché par un je-ne-sais-quoi de désespoir. La faute aux analystes financiers, sans doute. https://www.youtube.com/watch?v=DO6xJS5QNbw Grizzly Bear : Shields. Dense, touffu, instable, à rebours de la pop lustrée du précédent (Veckatimest, carton plein de 2009), le nouveau Grizzly Bear ne vend pas facilement sa peau. C’est pourtant un vrai bonheur musical, qui complète judicieusement la collection de cavalcades psyché entamée chez les Flaming Lips et secoue les draps ensommeillés de Midlake. http://www.youtube.com/watch?v=bteY_fs3Y18 Pinback : Information Retrieved. Une pop foncièrement addictive, parce qu’aiguillée par une rythmique implacable et remuée partout d’entrelacs guitare-voix au service de mélodies imparables, californiennes (comprenez parfois limite crétines, à cause du soleil, des vagues et tout ça) mais pas trop. (en regardant après coup la page Wikipedia du groupe, je vois écrit « entrelacs », c’est donc un mot consubstantiel de Pinback)https://www.youtube.com/watch?v=XV7PmyLaBhs Mount Eerie : Clear Moon. Sur cette paroi de claviers granitiques, un seul musicien, Phil Elverum, qui dévisse en mélodies folkeuses, rêveuses, gazeuses. Vignettes lo-fi à la beauté terrassante et insaisissable, d’où surgit ici une voix féminine, là une guitare menaçante : introduction parfaite pour cette propéthie maya qu’on ne sait plus ni craindre ni espérer. Quelques mois plus tard, l’artiste a sorti un autre album, Ocean Roar, que je n’ai pas encore écouté. https://www.youtube.com/watch?v=khrAhOrSZQc Neil Halstead : Palindrome Hunches. Le genre est couru depuis que Nick Drake s’est cassé les jambes mais la recette fonctionne ici à plein : toutes guitares sèches dehors, piano velouté en embuscade, violon épars, et cette voix fauve, un peu barbue, qui raconte des histoires à dormir sous un grand chêne écorcé vif. http://www.youtube.com/watch?v=Q8brjvcOK2A Nits : Malpensa. Pour leur 25e ouvrage, les vétérans néerlandais se font témoins d’un monde en équilibre précaire (à l’image de Man On A Wire, hommage au funambule Philippe Petit qui traversa le ciel entre les Twin Towers). Après deux albums enlevés, les Nits ont posé leur poésie minimaliste sur le rebord de mélodies fugaces et entêtantes, où le vide entre les notes devient couleur, vertige, sens caché. Ce n’est plus de la pop, mais une expression qui emprunte ses subtilités à des territoires variés, electro, world, musique sérielle, fourmillant de détails en arrière-plan (au casque, Malpensa déroule une spatialité savante), tout en restant très accessible. https://www.youtube.com/watch?v=6jYHoFZJ8R0 Scott Walker : Bish Bosch. Gamin, j’écoutais les bluettes enluminées des Walker Brothers sur les 45T de mon père. Quarante ans plus tard, le Scott « Walker » Engel des sixties tourne toujours ici, même si plus très rond. Poreux au malheur, tenté par les gouffres, l’ex blondinet crooner s’est mué au fil des désastres en chantre acharné de l’agoraphobie mondiale. Quoique moins claustro que The Drift paru en 2006, Bish Bosch reste une oeuvre terrifiante, indescriptible, qui concasse à peu près tous les styles avec une cruauté d’autant plus violente à éprouver qu’éminemment humaine. https://www.youtube.com/watch?v=2Ih7KzKLLWA Lost In The Trees : A Church that Fits our Needs La fille sur la pochette n’est peut-être pas ton genre mais dedans, tout est vraiment très beau. Des bouffées mélodiques du premier Guillemots, des cordes comme s’il en pleurait, des failles effarées, des climats cinématographiés, la BO idéale d’une fin d’année perdue dans une généalogie givrée, quand on ne sait plus trop sur quel pied danser. https://www.youtube.com/watch?v=X9MoKKuvrvo       Ils pourraient faire le onzième de la liste (mais je n’ai pas le temps de vous en parler) : – Rich Aucoin : We’re All Dying to Live. (500 musiciens invités pour cette meringue-party canadienne !) – Frank Ocean : Channel Orange. (oh oui! Grand disque) – Beach House : Bloom. – Stephan Eicher : l’Envolée. – Godspeed you! Black Emperor : Allelujah! Don’t Bend! Ascent ! (bruitiste, furieux, épique) – Tindersticks : The Something Rain. – Hidden Orchestra : Archipelago. (valeur sûre du nu-jazz qui en envoie se rhabiller) – Jens Lekman : I Know What Love isn’t. (prix 2012 du Morrissey suédois et jeune) – Chromatics : Kill For Love. (version vintage de Beach House) Et dans vos oreilles, c’était comment 2012?

la correspondance

« Kevin,

Je sais pas quoi penser maintenant. Je sais plus qui je suis à tes yeux.

Tu m’as dit que j’étais une pute, jamais un de mes ex m’a dit ça, mais là, le père de mon gosse, ça, ben si je suis une pute fallait prendre Alison ou Jennifer, elle te rendait heureux moi je suis malheureuse. Mais je crois vraiment que là c’est allé trop loin.

Je trime pour gagner les sous, je trime dans ma putain de vie, mais ça tu vois pas, à tes yeux je suis qu’une pute, eh bien pense ce que tu crois, mais je sais ce que je ferai ou pas. Comme je t’ai dit hier que je serai mal sans toi c’est vrai, mais toi tu vois que mon cul, comme si j’étais un jouet. Je suis fatiguée, toujours revenir vers toi j’en ai mal. En vrai j’ai jamais été amoureuse comme ça mais j’ai jamais autant souffert moralement. Maintenant si tu veux repartir, pars, je te retiens plus !

Ah oui, tu m’as choquée, t’es revenu juste pour une cigarette? C’est affolant ce que tu m’aimes, franchement tu me fais pleurer tous les jours.

Pas un jour ou je peux me dire que mon homme m’aime, mon homme pense à moi, mais ça, ça sera qu’un rêve avec toi.

Bon, fais ce que tu veux mais sache un truc, je t’oublierai jamais. [rajouté avec un autre stylo et en travers] Je t’aime. » (lettre non signée que le vent emportait dans une rue froide de la ville – les prénoms ont été changés et l’orthographe corrigée)

photos prises avec un vieil appareil dans le train Grenoble-Paris, novembre 2012

© 2009-2014 - GEASTER

ИТ новости