Archive pour mai, 2012

safranée quelque part

Kandy, Sri Lanka, août 2011
Parfois une rencontre inopinée, inattendue, une rencontre quoi, qui vous entraîne soudain au fond d’un regard. La rue grouillante s’arrête, n’est plus qu’un espace intermédiaire. Conversation impossible : gestes idiots, mots qui ne se comprennent pas, mais l’envie de, impatiente. Dix, quatorze secondes passent et toute la journée dedans, le monde est un, nous aimons, nous avons aimé tous pareil, nous essaierons encore (réflexion soudaine : c’est peut-être ce qu’on recherche en voyage, l’histoire avant l’histoire, le communisme primitif), et fuck les ethnographes. Elle est fière des couleurs qu’elle porte, elle a de quoi, mais c’est son visage familier, familial, qui attire mon objectif. La photo, en toute hâte, pour immortaliser. Et ce verbe qui ne croit pas si bien dire.

le prochain sourire

Trincomalee, Sri Lanka, août 2011

Une chanteuse pop qui meurt, puis un autre, un nouveau président qui se prend les pieds dans le tapis de l’Europe, un printemps mouillé… Et dans ces paysages du quotidien banal, les souvenirs de voyage brillent comme des fleurs. Imputrescibles.

C’est en posant mes doigts sur la matière grossièrement tissée du prochain été que des images du précédent périple ont ressurgi. A courir trop vite d’un mois d’août à l’autre, on finit par négliger les petits cailloux d’or que les longs chemins ont glissés dans nos chaussures. Comment ai-je failli oublier ces visages mâchurés de sourires immenses, ces ciels brouillés comme des oeufs anglais, ces plages de cartes postales qui empestent la crevette séchée?

Pourquoi n’ai-je pas chanté plus fort mes sensations au fil de l’an? Elles me sont revenues hier soir plus vives, sensations d’impatience bruyante et d’aube saturée d’odeurs, de joies innocentes et de cargaisons d’aventures. Les voyages donnent l’universel pour horizon. Les images qu’il en reste entre deux avions questionnent ma place dans le monde et l’importance à accorder aux événements qui nous promènent. Me vient alors l’idée que cette société dont nous sommes, à divers degrés,  tous contributeurs nous détourne de l’essentiel.

les portes de la nuit (springology #5)

Isère, mai 2012
Finalement ce n’était pas le printemps. Il s’était trompé de saison, peut-être même d’époque. Une erreur d’aiguillage, l’emballement inattendu d’un attelage l’avait projeté sur la froide margelle de novembre. Devant lui l’opacité sombre d’un étang reflétait le bitume de la nuit qui s’avançait par nappes. Au loin des chiens arrachaient à la brume du terroir des cris rauques et lugubres. Concert de tourments et de rage. Sur l’autre rive il aperçut la silhouette évanescente d’un rêve de mai. Une sensation de décalage amère, impossible à combler : lui dans sa déroute, semé à la volée, cherchant le fil, le chêne, l’intime, là-bas l’éclat, le don de l’ivresse, l’offrande à moitié déchiffrée. Dans ce vertige soudain, les mots se mirent à danser dans sa tête, balbutiaient comme des papillons et comme eux, malgré leur apparente fragilité, restaient hors de portée. Au bout d’un moment, il se laissa tomber à terre et resta assis sans bouger. Les chiens se turent peu à peu. D’une caresse sur l’épaule, le vent lui proposa son amitié. Ses draps n’épongeaient plus sa sueur. Au bout du couloir, l’affiche du film Breezy se décolla par le bord supérieur droit, laissant apparaître un triangle décoloré sur la tapisserie jaune comme le soleil.

springology (2)

Extrémadure, Espagne, avril 2009
Bruine sur les collines, des nanopuces en suspension. Cachés dans nos ponchos synthétiques, nous assistons au spectacle des grands matins gonflés de promesses. Mares de sève aux bords avides, l’odeur piquante des plantes d’eau, tacitures matériaux du désir. Je pense à tout ce temps enfui, j’interroge les logiciels de l’insomnie et mon esprit se fige. Mémoire un peu lasse, aux lisières vitreuses. L’état de mes cellules n’est plus si neuf, je serai ton homme augmenté peut-être, mais au taux naturel de l’inflation.

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