Archive pour mars, 2012

gros plan de la structure du cerveau de monsieur Lino

Borsa, Roumanie, août 2010
Ici, vous avez ce qui reste de ce qu’on a vécu, on peut appeler ça du souvenir, ou de la mimolette si on n’est pas intolérant au laitage. Là, c’est plutôt de l’incertitude à combler. Vertigineux. Dans le troisième carré en partant du précédent, aucune chance d’arriver à l’heure : c’est le dogme, la conviction, par laquelle plus rien ne bouge (c’est rassurant) ni ne transpire (la vie se passe). Les criquets ont fait des déserts avec ça. Remarquez l’égale rectitude des alvéoles, qui témoigne de la rigueur des bâtisseurs du cerveau. Remarquez en même temps qu’en y penchant la tête, on ne voit jamais deux autres alvéoles identiques : et si Descartes s’était trompé dans ses calculs? Bon, maintenant, agitez le puzzle trente secondes, et regardez à nouveau : si vous voyez un pot de fleurs sur le rebord du cerveau ou une tarte aux noix qui refroidit, c’est qu’il reste encore un peu de sang qui monte jusqu’ici. Si le dessin est indéchiffrable, retournez vite travailler.

comme les grenouilles

Grenouille rousse (Rana temporaria) et ses oeufs, Le Sappey-en-Chartreuse, Isère, mars 2012
Princesse des fanges, quand il n’est plus l’heure d’espérer le retour d’un carrosse coupé de gala et qu’au matin tu te mets à sourire au soleil simplement parce qu’il réchauffe le meeting prolétarien de tes ovules, c’est donc que tu sais que tu gagnes à rester pauvre. Va maintenant, sauve-toi des misères de l’opulence, rejoins le corso coassant des génies du nénuphar, ils n’attendent que toi, immortelle Ophélie, pour rimailler d’anophèles. Et puis gobez, gobez la mouche de mai jusqu’à la lie dans le chant libre de l’averse à ton bassin remuant : toute joie bue ensemble, tu le sais, est un vin plus sautillant que la richesse. « Comme les hommes qui se noient dans quelques centimètres d’eau : la profondeur n’est rien, il faut avoir la force de tenir la tête hors de l’eau. » (Laurent Gaudé, Le Soleil des Scorta)

plumes

Voilà cinq jours qu’un couple de moineaux friquets construit son nid, dans la petite maison en bois que j’ai installée sur la gouttière. Infatigables créatures, légères comme le vent, qui vont et viennent la paille au bec. Quelle gaieté les gouverne? Comment font-ils pour s’affairer à tous crins dans ce monde ric-rac? Surtout ne pas les déranger. Chut…

las vegas parano

Las Vegas, Nevada, août 2009
Il y a quatre ans, un premier projet de Las Vegas européen faisait la Une des journaux espagnols. Gran Scala, au coeur des steppes pleines d’oiseaux de l’Aragon, soulignait l’incapacité de l’Espagne à dépasser son modèle de développement, centré depuis la fin des années 1950 sur une spéculation immobilière outrancière. Le projet n’a pas abouti et l’on s’est dit que le pays allait peut-être, dans la tempête économique, s’inventer un avenir plus respectueux de son identité et et de ses derniers espaces naturels. Las ! Voilà qu’un nouveau complexe au doux nom évocateur d’Eurovegas menace de s’installer, peut-être près de Madrid ou dans le delta (protégé) du Llobregat, vers Barcelone, on ne sait pas encore. Le projet est farouchement soutenu par les politiques des deux bords, sous prétexte qu’il faut relancer l’économie et créer de l’emploi à tout prix. Je ne gloserai pas davantage sur cet acharnement dans la démesure. Je laisse plutôt la parole à ce très grand poète catalan Jaime Gil de Biedma. Dans Apologie et requête, il a notamment écrit ceci, il y a déjà une cinquantaine d’années : « De toutes les histoires de l’Histoire, La plus triste est sans doute celle de l’Espagne, Car elle se termine mal. Comme si l’homme, fatigué de combattre ses démons, sacrifiait enfin à leur compétence l’administration de sa pauvreté. »  

l’effacement

Los Angeles, Californie, février 2012
« Un dernier soubresaut, une ultime secousse, j’appuie sur la manette, le corps de Marilou disparaît sous la mousse. » (Serge Gainsbourg)
J’entendis alors comme un commandement qu’on m’intimait. J’ouvris le tiroir du bureau, en sortit une grosse gomme grise et commençai à frotter sans tendresse sur l’image. Au fur et à mesure des grumeaux noirâtres apparurent à la surface. Ils s’agrégèrent en amas oblongs qui ralentissaient le travail de l’effacement. Régulièrement je devais poser la gomme et débarrasser l’image de ces pelures en passant la tranche de la main dessus, en soufflant parfois aussi. Ces bouts de gomme mélangés au souvenir exhalaient une odeur de caoutchouc chaud un peu nauséabonde. Je répétais le geste une dizaine de fois, jusqu’à ce que le sujet principal de la photo eût complètement disparu. Il ne restait bientôt qu’une grosse tache incolore et informe aux contours nerveux. Maintenant je regardais longuement cette salissure, fasciné par l’anéantissement d’un pan de vie qu’elle symbolisait. Ce vide chromatique m’absorbait. Je venais de rompre avec celle qui avait partagé mon monde, tout ce monde, toutes ces années. Elle n’était plus qu’une ombre dans le cadre, un nuage vaporeux dans l’histoire de ma vie. Une figure transitoire de la connaissance du monde, nécessairement appelée à disparaître dès lors que sa présence cristallisait, un peu plus fort chaque jour, le malaise de tous les amants de la terre, quand le plaisir léger de l’interdit ne tient plus que par sa propre culpabilité. Il fallait me défaire encore de son impression au bout des doigts. En passant ma main sur la photo à l’endroit gommé, je m’aperçus que la texture avait changé. Ici le papier était plus doux, plus fin et fragile. Il me semblait même retrouver les contours de son visage en fermant les yeux. J’entrevis passagèrement d’installer un nouveau visage dans le cadre pour m’assurer de l’oublier. Mais la structure du papier avait changé, ses mailles s’étaient distendues et je devais admettre, presque effrayé, qu’un nouveau sujet ne se déposerait plus sur la surface de la photo de la même façon.

amour désamarré

FIFO 2012 : Tahiti, février 2012

Et s’il n’y avait que toi et moi sur ce rafiot rafistolé? Si tout ce que je ne suis pas n’était que toi, valant sept milliards d’autres ? Où irions-nous danser, moussaillonne en haillons de mousse, pour fêter nos pouilleuses épousailles ? Sur quels récifs du samedi soir les vagues à l’âme nous traîneraient-ils ? Ce bout de cœur, je le vois parfois dériver comme six continents sous un ciel d’église, avec pour unique boussole la Croix du Sud plantée sur nos chemins de houle. Et quoi ? Un matin me prendra la main dans le ressac, mais j’assume tout : il ne devrait jamais y avoir d’autre raison d’aimer que celle d’aller se mesurer à l’infini de l’océan.

© 2009-2014 - GEASTER

ИТ новости