Archive pour octobre, 2010

avant la fin du monde

prairie
Crépuscule sur la lagune de Murighiol, Dobrodja, août 2010
  L’année 2010 n’est pas encore achevée qu’elle brille déjà dans mes carnets comme l’une des plus bousculées. Pas la plus morose, pas la plus tragique, mais quand même bien compliquée à démêler : prises de risques, choix à opérer comme autant de renoncements semi-définitifs, incertitudes persistantes, idéaux ébréchés. Après une longue période faste, je vois moins, dans cette accumulation d’épreuves durables, l’acharnement d’un sorcier vengeur que l’affleurement d’une fragilité ancienne (le bras droit qui se tétanise d’inquiétude à l’instant du smash décisif) conjuguée aux conséquences en chaîne du désordre du monde : on voudrait rester fort quand nous ne sommes que l’un de ses innombrables maillons guettés par une corrosion hautement transmissible. Progresser aujourd’hui ne se fera plus guère sans une adaptation de haute lutte à des valeurs nouvelles, peu compatibles avec son matériau intime. Car ces difficultés trouvent pour une large part leur origine dans l’évidement général du cœur, celui-là même qui fait tambouriner la rue tous ces jours : comment s’arranger avec la fatuité, le cynisme et l’arrogance qui président aux décisions de là-haut ? Sous ces climats dissuasifs, manœuvrer sa petite barque est moins simple. Les deux mois qui restent n’inverseront certainement pas le courant annuel. Les jours raccourcissant à la vitesse d’un dernier vol d’hirondelles, certaines zones d’ombre ne seront pas élucidées à temps, mais le recours à la philosophie, la recherche d’une poésie nouvelle entre la réalité et ses faux éclats aideront peut-être à changer la couleur de quelques heures. Une amie confiait hier qu’elle cherchait sa dose d’endorphine. C’est un peu ça, le message à prendre : trouver au milieu du vacarme sa molécule cacaotée, débusquer le verbe qui fait pétiller la lèvre, inventer la caresse qui redresse un épi qu’on croyait fauché. C’est ici peut-être qu’il faut investir son supplément de flamme, dans l’ardeur babillarde d’une nouvelle rencontre, dans un projet créatif qui creuse l’âme et remplit l’âtre. Quand l’horizon rétrécit, les rapports d’échelle s’en trouvent modifiés. Nos vies resteront minuscules (et c’est sans doute le plus dur à admettre au fil des ans), mais on sort toujours grandi de joies, d’aventures réinventées. Si 2010 est une année de deuils, puisse-t-elle être aussi celle de renaissances. Ce qui grandira dans nos mains l’an prochain nous dira alors si ces longs mois de sang avaient aussi porté du sens.

un secret défloré

foret
Isère, le 23 octobre 2010
  Vous avez été nombreux, ces dernières semaines, à me demander où je fais provision de chanterelles et bolets. Loin de moi la tentation de vous refuser cette information. Il me paraît en effet mesquin de garder pour soi ses meilleurs coins de champignons :  l’usufruit de la forêt ne saurait être réservé à une poignée d’initiés, surtout en ces temps devenus bien chiches ! Alors voilà, c’est ici (et une image vaut mille mots, n’est-ce pas?).

post manifs

fanions
Oltina, Dobrodja, août 2010
La rue a ravitaillé les poitrines de courage, d’un semblant de force. Le soleil a disposé des idées neuves. On a passé un bon moment tous ensemble, l’espoir s’est taillé un boulevard, à la force des scansions, à la forge des tambours. Et l’année prochaine ? Que va-t-il rester de ces combats, de ces fêtes, de ces engagements dans les indécidables mouvements du monde ? Une mélodie qui grésille dans le transistor vintage de l’automne, la viscosité du silence juste après. Les saisons vont encore tourner sans nous. On voudrait courir sans cesse l’un vers l’autre, pour se parler bouche à bouche pendant des heures, à la recherche de sa vérité d’être, comme ce matin-là. Mais la danse qu’on joue là-haut retient nos pas comme la nuit tient les montagnes serrées aux cols. Quand bien même on nous prête un pinceau, changer la couleur du grillage n’a jamais enlevé les grillages.

des routes

charrette
Transylvanie vers Targu Lapus, août 2010
« Je songe à mes routes. Tant de routes et de chemins, qu’il me semble que j’y ai passé ma vie. Tant de départs, de rencontres, d’imprévu, tant d’heures que je sentais couler en moi, ou d’instants qui m’ont arraché une sorte de plainte. Que m’en est-il resté? » (Marcel Arland, Avons-nous vécu?)

carnet de voyage

On a retrouvé par hasard le petit carnet où elle consignait autrefois les remarques, sur la vie, sur le vif, qui lui passaient par la tête. Des choses écrites à l’emporte-pièce, dans l’urgence de la situation, l’éclair de l’idée, trop vite, que le temps a étirées comme de la guimauve jusqu’à les rendre indéchiffilifrilifrrrables. Elle tient le carnet comme un missel, couverture en carton sans signet, et les pages ont beau tourner, après toutes ces années, les mots ne sont plus les mêmes. Juste des signes dans un soir, vagues dans un matin oublié. Les mots s’enroulent là dans une écriture cisaillée, oscillent en secret, vacillent et tombent à plat. Et ici, soudain, surgissent quelques caractères enfin lisibles, des bribes pour l’éternité des cailloux. Ces mots déçoivent, d’abord, quand ils sont de simples énumérations sans contexte: buissons épars, cimetières de poulies et d’engrenages, vieux murs, tas de gravats. Pourquoi a-t-elle planté ces décors, de quel voyage, il n’y a pas de date. Je ne supporte pas la cuisine qui se cache derrière le produit, avec les initiales MV. Et l’auteur s’interroge sur cette phrase suspendue au-dessus du vide. Où, quand? Lutter contre le conformisme de son milieu, c’est peut-être le prix à payer pour rester libre. Et tout de suite après : confirmation number WKWB7535549 . Jeu de piste mal fléché sur les sentiers du sens. En rouge, platitude trop ingrate pour se désoler. Les mots sont-ils la vie ou lui font-ils obstacle, presque un devoir de philo. Elle a mis aussi une phrase de Stendhal : l’amour est comme la fièvre, il naît et s’éteint sans que la volonté y ait la moindre part. [llisible] plate plate plate. Et dessous, après des salmigondis à l’encre, une supplique à la mine: brider soi-même ses émotions avant que d’autres ne nous les volent. Ensuite le carnet se vide, il y a une page arrachée, et elle retrouve à la fin une adresse e-mail et un numéro qui semble celui d’un téléphone. Il se termine par 26, ou 24 suivi d’un très beau solstice d’été en lettres rondes, presque astrales. Mais pour qui a brillé ce soleil? Elle s’est flattée d’avoir été amoureuse, semble-t-il, oui, dans le désordre insurmontable de son passé. On l’a encore entendue émettre un commentaire vaguement inapproprié, j’ai un faible pour le cheddar, et c’est vrai, c’était l’heure du dîner. Le carnet lui tomba des mains, on le remit dans son linceul en plastique. Ce voyage sur les chemins perdus l’avait fatiguée mais son appétit pour le fromage anglais était intact. Demain, si elle en avait la force, à la faveur de cet automne plein de lumière, un petit-cousin l’emmènerait faire un tour en ville. lactaire

ce que mes mains veulent t’offrir

mains
Madurai, Tamil Nadu, juillet 2008
Des nuits coupantes d’obsidienne, des jours à peine dégagés de leur gangue fossile, et tous les alliages aventureux à la source du silence et de l’oubli du monde. Pense à moi quand tu ramasseras une pierre étrange au bout de ton jardin. C’est peut-être le butin qu’une pie me vola.

arsenic et vieilles dentelles

cortinaire splendide
Cortinaire très élégant (Cortinarius elegantissimus), massif de Belledonne, Isère, octobre 2010
[Chercher une nouvelle parure à l'automne. Dans le cortège annoncé de la déréliction, figer chaque motif de se réjouir. Et par cette joie creuser l'humus : il y a sûrement une sensualité à révéler dans les pourritures et les fanges. Et c’est comme ça qu’on excusera à la vieille saison de fomenter le coup de l’hiver.]
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