Archive pour mai, 2010

régime macrobiotique

sauterelle

Sauterelle ponctuée (Leptophyes punctatissima), Antraigues-sur-Volane, Ardèche, mai 2010

Il y a des moments de la vie dont on se passerait bien. Des épisodes où la plus idiote des chansons d’amour semble ne vouloir parler qu’à vous seul. « J’attends devant la pendule, j’ai l’air ridicule« , « Une nuit sans toi, c’est une nuit sans étoiles« , ces choses-là. Une phrase archi-banale, une tranche de vie platement croquée prend une nouvelle vérité à la lumière de ce que vous éprouvez. Un chanteur impossible à nommer vous a enlevé les mots de la bouche et vous assumez cet état de fait en susurrant un bout de mélodie à votre oreiller sitôt la lampe éteinte.  C’est le signe ultime que les sauterelles sont sur le point de se transformer en dangereux monstres sanguinaires, prêts à vous croquer le coeur comme une marguerite.

coeur à piques

bardane
Bardane (Arctium sp.), Laviolle, Ardèche, mai 2010
La Nature a inspiré l’Homme, et les soies crochetées de la bardane ont fait le Velcro. Elle en a fait des voyages celle-là, collée aux basques du promeneur ! La forêt a aussi inspiré la femme : certaine fleur ne peut s’épanouir sans griffer celui qui s’aventure à la cueillir. (et merci, toujours, au si bien nommé François Bon, et à son formidable et régulier soutien pour ma petite lucarne).

le petit roux

colibri

Colibri roux/Rufous Hummingbird (Selasphorus rufus), El Malpais, Nouveau-Mexique, août 2009
Un oiseau ne vous décevra jamais. Par exemple, vous ne l’entendrez jamais vous pépier « je préfère qu’on soit amis » (vous vous souvenez des cruelles cours de récré au collège?). La seule chose qui pourrait arriver, c’est qu’il vous chie sur la tête. Mais, à moins qu’il soit secrètement nano-piloté depuis Pyongyang, il ne l’aura pas fait exprès (et puis le guano fertilise tout ce qu’il touche, ne vous plaignez pas). Tout ça pour dire qu’en ces temps bousculés (la crise financière, la crise économique, la crise sociale, la crise politique, la crise écologique, la crise du logement, la crise européenne, la crise culturelle, la crise de conscience, la crispation, la crise en t’aime, surtout), rien ne vaut un joli p’tit piaf, eh dites, pour tout oublier d’un trait de plume.

la règle du jeu

mah jong
Chinatown, San Francisco, août 2009
Pousser son pion dans les bonnes cases, l’aventure d’une vie. Très vite on s’aperçoit que les cases qui confortent le présent sont rarement celles qui préparent l’avenir. Demandez à la cigale : faire le choix systématique de croquer dans tous les fruits réduit souvent les promesses de cueillettes futures. Alors comment remplir l’instant pour être heureux aujourd’hui et demain? Certains livrent une confiance aveugle à quoi qu’ils entreprennent, d’autres se replient dans l’embrasure de la prudence, rétifs à toute prise de risque. Et au bout du compte, qui se prévaut du bonheur? Moi-même, je tiens la chance comme première arbitre. Mais par jeu, je refuse de tout lui confier. (Je perds souvent à la belote et je gagne souvent au tarot. Je perds souvent à la parlote et je gagne souvent au dernier mot.)

l’heure du thé

the
Montée vers Munnar, Kerala, août 2008
Nos latitudes ont posé la théière de cinq heures sur la table pour rapprocher les paroles. Là-bas, le breuvage se partage sans un mot. Il y a en Inde un rite muet autour du thé. Gravité silencieuse au moment de remplir le verre, c’est à peine si l’on échange un regard quand on le sirote. Verre à la main, on préfère se concentrer sur la pluie de mousson qui s’acharne sur le feuillage ou, dans la ville, suivre le spectacle désordonné des voitures et des rickshaws. Le thé plonge les visages dans une apparente insensibilité. Il perche les regards au loin, décuplant le sentiment de désoeuvrement, et donne, semble-t-il, à se recueillir sur le temps qui fuit de toutes parts.

l’orage est passé

le camion
entre Window Rock et Chelly, Arizona, août 2009
L’orage est passé. J’ai repris la route, comme on reprend du café. Assoiffé d’asphalte, de goudron fumant. Entre deux nids-de-poule, je roule ma bosse sans trop me mouiller. Quelques dizaines de bornes à avaler, tout aura séché. Je laisse aux autres l’envie de se faire tremper.

les disques de ma vie : Songs In The Key Of Life – Stevie Wonder

swonderVous avez passé la nuit avec elle dans un appartement qui semblait flotter au-dessus de la grande ville. C’est le matin, vous êtes descendu chercher les croissants dans la rue baignée de soleil. Le monde luit d’un éclat neuf autour de vous, tout est beau, doré, presque estival, la crise n’a jamais existé pour personne. Elle vous attendait impatiemment avec ce CD dans le lecteur et vous avez continué à réinventer le monde avec en oubliant l’eau du thé sur le feu. Songs In The Key Of Life est un double album (21 titres) cosmique et terrestre, orange et lait, lourd et léger comme un matin d’amour après une nuit d’amour. Porté de bout en bout par des mélodies qui coulent leur source tel le miel infusant dans les larmes (Joy Inside My Tears). Souvent sensuelles et surtout au-delà, trempées de ce-je-ne-sais-quoi de mystique et d’odorant, fleur, prière et chair mélangés. Stevie Wonder a dû les écrire en pleine transfusion d’amour lui aussi, célébrant la vie telle qu’elle aurait pu devrait toujours battre: coeur ardent. A quelques dizaines d’années de là, cet album était réduit à l’état d’une mini-cassette noire (une TDK ultra-chrome dont le boîtier s’ouvrait latéralement d’une pression sur un clapet rouge) qui tournait en boucle dans l’autoradio familial. A dix ou onze ans, on peut difficilement s’emparer dans ses moindres contours d’une musique aussi gigantesque, pop-soul béate et quasi religieuse sertie dans un son énorme par des musiciens d’exception (George Benson, Herbie Hancock, ces rondes et chaudes pointures). Pourtant, des fulgurances universelles comme Pastime Paradise, As ou Another Star m’offraient déjà quelques lueurs à suivre pour éclairer mes horizons plus tard. Je n’arrivais pas encore à comprendre pourquoi mon père répétait que sur Love is in need of love today, la miraculeuse mélopée qui impose cette arche de merveilles dès son orée, Stevie Wonder « pleure d’amour ». Qu’il soit pleinement rassuré aujourd’hui.
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