Birmanie, pays patient

C’est un vieux train poussif qui a perdu de son souffle et fait crisser ses roues sur ses rails rouillés. Et pourtant, par lui, la campagne birmane s’anime et commerce. L’arrivée du train en gare de Kalaw, à une heure matinale très approximative, donne à voir et à vivre. Les regards se cherchent, les gestes s’attendent. On accourt, on salue, on dépose. Le rite des marchands, le sacrement des retrouvailles. Il y a aussi tous ceux qui ne descendent pas, qui vont ailleurs, peut-être très loin, et qui cachent leur fatigue en mâchant du bétel. Masquer en mastiquant. La Birmanie est un pays patient qui se retrouve peu à peu – si le tourisme enfiévré ne lui tend pas un miroir déformant.

Photo : gare de Kalaw, août 2016

la dernière fois

dernierefois

 TGV vers Grenoble, décembre 2013

La dernière fois, comment s’en souvenir ?
Quel jour étions-nous, quel temps faisait-il lorsque nous nous sommes vus pour la dernière fois ? Dans quelle ville était-ce ? Quel oiseau chantait, quelle était l’humeur du ciel ? Qu’est-ce qu’on s’était dit exactement ? Y avait-il un signe dans l’air, un indice que nous n’avions pas su déceler et qui aurait pu nous chuchoter que non, nous ne nous reverrions pas ? Comment pouvions-nous savoir que c’était la dernière fois ? Et qu’est-ce qui aurait changé si nous l’avions su ?
Nous vivons dans l’illusion que tout continue, dans le semblant de la permanence des choses. Mais les silences se propagent, les saisons se distendent. L’Univers n’achève jamais son expansion. Nous nous dispersons sans vraiment prendre conscience de cet éloignement, retenus l’un à l’autre par l’espérance secrète des retrouvailles. Et cette espérance perdure jusqu’au dernier courrier resté sans réponse, celui qu’on se rappelle à peine avoir envoyé, il y a des années. C’est à ce moment-là que l’on affronte sa solitude d’ébène, quand les vieux souvenirs affamés d’incertitude rôdent sous la porte, un soir de fin d’hiver sans hiver.

avant le tunnel de Mordane

rail

Depuis le TGV Valence-Barcelone, déc.2013

Ce ne sont que des souvenirs, et ce qui les habite n’est que de l’ombre. Mais chose étrange, ces souvenirs se dressaient hier soir devant moi. En file indienne, ils attendaient que ma nuit les honore l’un après l’autre. J’ai dû revenir sur mes pas pour ne pas avoir à affronter ces grands veilleurs de mon passé. Et là, j’ai vu le vide.

 

Comment faire pour retenir le temps ? Aimer. D’aussi loin qu’il m’en souvienne, je ne vois rien d’autre.

 

Je doute que le mot Dieu puisse avoir un sens. Mais tous les matins, je prie à pic.

 

Remonter vers ta rotonde, prendre nos correspondances, traverser ta passerelle d’écluse. Rejoindre à cloche-pied ces années légères et bleues sans raison. Mais la mémoire me fait un croc-en-jambe. A ton dernier feu, je tourne à la pluie.

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Ella, Sri Lanka, août 2011

 

Ce train qui file et file la même scène du temps, monstre cadencé, ce train toujours pareil qui passe entre les paysages changeants, ce train qui m’emportait vers toi, dans l’odeur des bébés en pleurs, ce train chargé de promesses, d’histoires capitales, je l’ai enfin repris.

Ce train qui mettait nos souffles à quelques jets de pierres, il passe et repasse sur le rail de rouille. Fil rouge de l’amour, puis d’un amour vers l’autre. Des destins se sont croisés sur des voies parallèles : c’est le miracle du chemin de fer, inaccompli.

Ce train qui projette mon corps immobile vers une cible que je ne connais pas, ce train où je croise parfois des visages familiers, des sourires que je ne saurai déchiffrer et d’autres visages qui m’interrogent, rempli de vies dont je ne serai pas.

Ce train fourbu aux gares obligatoires, qui reprend de la vitesse après les passages à niveaux, ce train qui s’achemine, jour après jour, comme un animal étrange qui emporte sa proie, ce train qui souffle un peu ce soir dans la chaleur métallique de l’été, c’est ma vie.

photo tirée du reportage : l'arrivée d'un train en gare d'Ella

lassitude

Trièves, Isère, avril 2011

Ce matin il est fatigué d’être sympathique. Il se dit que tendre ses zygomatiques ne sert à rien, que sa bienveillance mafflue décidément tourne à vide. Ses sourires n’ont pas reçu d’écho, ses messages sont restés lettre morte. Et il rejoint la cohorte des mornes vaincus par l’indifférence des autres. Il s’engouffre dans un train de plomb, s’assoit au fond de la voiture en milieu de rame. Laissant le paysage défiler, il colle son nez derrière la vitre sans jamais saluer les grands arbres où son regard d’enfant hier encore se perchait. Il devient ce minuscule et dérisoire objet d’indésir, fondu dans la masse informe des gens gris. Il oublie le soleil qui inonde avril, il oublie l’heure d’été et la dernière gare, le quai des rêves. Ce matin il regarde ses mains qui n’ont pas retenu la nuit, ses mains comme l’ombre longue d’une ancienne défaite. Il est fatigué de jouer à sourire à celle qu’il a vue partout et qui ne l’a jamais regardé.