Articles marqués avec ‘sri lanka’

la servante

bassine

Vers Kandy, août 2011

Douce pénombre sur tes épaules d’acier trempé. Sourire complice dans le couloir entre deux mondes. Au plafond les hélices lentes du ventilateur font un tournesol à prières. Tu vides un seau de larmes à la cuillère en bois. Le sel sur les blessures a piqué encore cette nuit. Des chagrins vieux comme l’enfance ont tout inondé.

Entre les paupières d’un rêve malade, on t’aurait vue t’avancer très près au chevet des chevaux. Bêtes à panser de silences et de murmures, jusqu’au moment où tes yeux, et tes lèvres, et la pluie sur les carreaux…

Avant les bennes de l’automne, avant l’hallali des renards sur la lande, ta légende adoucit les coeurs jaunes. Ils te disent peut-être pourquoi l’averse, comment l’éclat des haches, ils te confient à demi-mot les lumières impossibles à dénouer.

Tu les appelles par leur nom que l’acide a brûlé jusqu’au bout de la langue. Un trait pâle de lumière bondira sur leur front et puis… Tu leur apprends à mourir sereinement, nuit après nuit, comme jamais ils n’ont vécu en plein jour.

portraits dans le coaltar (#4)

dame kitulgali

Kitulgali, août 2011
« C’est en vivant que nous nous découvrons, et en même temps que nous découvrons le monde extérieur, il nous façonne, mais nous pouvons aussi agir sur lui. Un équilibre doit être établi entre ces deux mondes, l’intérieur et l’extérieur, qui dans un dialogue constant, n’en forment qu’un et c’est ce monde qu’il nous faut communiquer. » (Henri Cartier-Bresson, Voir Est Un Tout)

poisson d’avril

poisson

port de Kirinda, Sri Lanka, août 2011
Passage dans le port de Kirinda début août 2011, presque sept ans après le tsunami qui a dévasté l’endroit. Une digue de sable construite à la hâte, les bateaux amarrés un peu plus loin des courants, et c’est tout, il a bien fallu reprendre le boulot. Mélange d’odeurs de poisson et de gas-oil, des caisses qui traînent et les chiens qui reniflent. Le ballet des camions qui chargent, la criée à la sauvette, on empile, on emballe. Les pêcheurs nous jettent de rares regards incrédules, affairés à rapiécer leurs filets.Les poissons qu’on se colle dans le dos chez nous, là-bas ils en ont plein les pattes et ça ne les amuse pas trop. La poésie de la mer n’existe pas : ici il y en a qui en rêvent, à Kirinda on en chie et on en crève.

à la force du rêve

Trincomalee, Sri Lanka, août 2011

Les poissons ont besoin d’être rêvés avant de se laisser prendre. Il faut les laisser nager, onduler, se faufiler entre les algues de son imagination. Toutes ces heures d’attente et de patience sous le soleil font miroiter leurs écailles dans le regard du pêcheur. Un regard presque enfantin à force de rêver : et si le filet était le cordon nourricier entre le ventre mystérieux de la mer et son fils arraisonné ?

(Plus tard, les mailles se resserreraient comme la main qui cherche à comprendre : un piège qui se referme sur les songes jusqu’à leur essorage. Tous filets hissés, il n’était plus l’heure de se réjouir, mais celle de compter. Les quelques prises qui s’agitaient au fond nourriraient à peine la famille.)

retour aux sources

Irrakkakandi, Sri Lanka, août 2011
Le point le plus septentrional de cet été-là. Une ambiance différente du reste de l’île, avec des regards qui se froncent, des dos qui se tournent, courbés plus qu’ailleurs par le poids des années de guerre. Mohamed me désigna du doigt l’emplacement d’un ancien hôtel sur l’autre rive du fleuve, détruit comme six ou sept autres sur cette portion de côte. Un pont routier qui enjambait l’eau a aussi sauté et les tamaris rampent à nouveau parmi des arbres sans feuilles : plus aucune trace humaine n’est visible au nord de l’embouchure. La colère des hommes a tout effacé, jusqu’à se diluer elle-même dans le limon gris du fleuve. Il reste une Nature ensauvagée et un peu morne, et au milieu d’elle une poignée de pêcheurs rendus à leurs gestes ancestraux, les genoux enfoncés dans des coulures verdissantes. De temps en temps une aigrette passait en vol ras, avec son ombre molle en-dessous d’elle. Je ne me souviens pas d’autre oiseau. La chaleur humide et l’odeur de vase ensuquaient même les moustiques, collés à la peau sans oser nous piquer : qui donc aurait eu envie de passer ses vacances ici? En répandant ses horreurs, la guerre avait peut-être aussi dissous un mirage, une méprise, et ramené les âmes à leur immuable destin flottant, coagulé dans la vase et le silence. « La source désapprouve presque toujours l’itinéraire du fleuve. » (Jean Cocteau)

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