Articles marqués avec ‘noir et blanc’

bercés d’alluvions

Tam Coc, région de Dinh Binh, Vietnam du nord, août 2012

Kenh Ga, village d’eau et de pierres, aligne ses maisons basses au fil d’un fleuve plutôt mou aux infinies ramures qui s’enlacent entre des mamelons calcaires rongés de jungle. La barque est le seul moyen d’aller « liker » ses copains d’en face : c’est la bicyclette des enfants, et aussi leur cabane sur la vase voyageuse. Les gamins manient la rame en frappant l’eau comme un métal à fourbir. Cette eau qui les encercle étrangle leur destin : ils vivront de pêche et de riz, comme il y a des siècles, sans vraiment se soucier du fracas des villes. Quand un touriste un peu perdu les frôle, leur visage se rembrunit ou bien se desserre jusqu’au rire qu’on dirait presque moqueur. De ce monde aux joints mal calfatés, que savent-ils que je ne puis comprendre? Un signe de la main sous le ciel à peine entrouvert. Une barque passe.

visages sans nuage

Tahiti (1&2) et Moorea (3-5), Polynésie française, février 2012
Le FIFO fut l’occasion de découvrir mille et un visages : ceux des personnages des films diffusés – une caméra vissée sur le coeur ne rate jamais sa cible, mais aussi les visages de tous ceux rencontrés en dehors des projections, dans les rues et sur les plages. Un tel événement, cadencé par les regards, les cheminements et les sourires, remue beaucoup d’émotions, et pour longtemps. (cliquer les images pour agrandir)

de mer en fils (1)

Trincomalee, Sri Lanka, août 2011

Tant de regards qui m’interrogeaient le long des plages. Je ne sais plus finalement qui était le photographe : moi caché derrière l’appareil ou ces enfants de pêcheurs, leurs yeux qui me capturaient avec une certaine forme d’intransigeance? Sans les mots pour se parler, c’est sur leur visage que j’ai cherché à comprendre leur vie ici, au bord de l’océan meurtrier et après toutes ces années de guerre. Je crains de n’avoir saisi que des sentiments contradictoires, entre gravité, amitié et distance, qui brouillent l’impression. Et qui me font dire que je n’étais pas le maître du jeu.

sans attendre

Cluj-Napoca, Transylvanie, août 2010
« Jeune, je demandais aux êtres plus qu’ils ne pouvaient donner : une amitié continuelle, une émotion permanente. Je sais leur demander maintenant moins qu’ils ne peuvent donner : une compagnie sans phrases. Et leurs émotions, leur amitié, leurs gestes nobles gardent à mes yeux leur valeur entière de miracle : un entier effet de la grâce. » (Le Premier Homme, Albert Camus) De gauche à droite en passant par le tram: Raluca, Bogdan, Paraschiva, Dragomir, Horia, Arina, Luca, Otilia, Mircea, Zamfira, Costache, Eustiatiu, Lacramioara, Gica, Sanziana, Codrin, Profira, Gheorghe, Eusebiu, Spelanta, Dragos, Aleodor, Lioara, Voichita, Bradut, Decebal, Panagachie. Twenty Seven Strangers - The Villagers

tempus fugit velut umbra

sur la route du Grand Canyon, Arizona, août 2009
Il y avait cette poussière jaune qui collait partout à la fin de la journée, et nos visages creusés par la chaleur et la fatigue, les regards un peu perdus. La piste ne nous avait pas conduits à l’endroit qu’on avait imaginé sur la carte, il allait bien falloir se contenter de cette croûte brûlante pour se reposer. Un sommeil troué : tu avais entendu deux coyotes qui se répondaient, moi c’était la voix rauque du hibou. Dormir dans le désert est une chose impossible : on a peur de se perdre au fond de ses draps immenses, alors on se raccroche au moindre cri. Nous reprenions dès l’aube le chemin des cailloux, emportés dans la même déroute que la veille, la même déroute qui nous entraînerait le lendemain. Vautrés dans cette poussière jaune que rien n’efface. Nous ne savions pas encore que c’était notre propre cendre. Watch The Sunrise - Big Star

ravinage

canyon de Chelly, Arizona, août 2009
Ce n’est pas le temps qui nous fait vieillir, ce n’est même pas l’alcool, ni le travail. Ce qui nous ride et nous fatigue, c’est le poids des amours qui n’ont pas existé, ces belles histoires restées lettre morte, ces sourires échangés impossibles à frôler. Un goût de pierre sur la lèvre. Les écrans silencieux. Ces soirs sans fin près du téléphone qui ne sonne pas. Ce qui nous fait vieillir, c’est ce destin amoureux fauché en pleine nuit par la peur et le doute. C’est cette masse de rêves gonflés comme des nuages, ces rêves restés des rêves, comme des nuages que la joie n’a jamais crevés, et qui restent au-dessus de soi partout où on va, comme notre ombre dans le ciel. Trahisons de la vie, déceptions indicibles : on s’est cru plus fort que ça, on avait fini par presque oublier et un soir, tout retombe d’un bloc, on est seul encore, et cette solitude devient solide, et elle vous fendille, vous fissure et vous écrase de tout son plomb. Symphonie N°3 - Henryk Gorecki (extrait)

New-York in progress (#4)

newyork

vendeur de glaces sur West Side, New York, août 2009

Contre toute attente, le périple américain restera un jalon essentiel dans ma quête vers la beauté du monde. La toile m’a donné l’occasion de prolonger l’aventure, à travers ces deux photoblogs que je vous recommande avec ferveur : celui d’un artiste contemporain, volontiers minimaliste, s’interrogeant sur le déclin de l’empire, versus la recomposition de l’oeuvre d’une photographe qui a saisi New York dans sa plus troublante humanité*, il y a un demi-siècle. Bons voyages!

(*merci à Emilie R. pour le partage)

j’absorbe

reflet
Embouchure du Ter, Catalunya, octobre 2010
  Happé par les pensées du réveil à la nuit noire, assailli de lueurs têtues sur la misère des âmes comme un ballet de lucioles malades, je m’en remets aux rivages et à leurs écartements pour coucher ma pâte sensible. J’oublie dans un baiser d’argent la morsure inquiète du temps. Le vent me dépouille, la candeur me reprend dans sa vague. Les alluvions salivent à mon passage alourdi, qu’aussitôt le ressac suspend à sa fleur d’écume. J’éprouve les yeux mi-clos la beauté gémissante du ballet de la grève, accord pariétal entre la dévoration terrestre et la vulve marine. Un éblouissement partagé sur ce fil ténu là, la vie s’accorderait à tous les ventres. Et maintenant je rêve de boire sa peau jusqu’au prochain sommeil.

procession d’effroi

coquelicot
Chambarans, Isère, juin 2010
L’été ferme les prières. Il absout les consciences, signe les permissions. Nulle délivrance pourtant. Aucun vent pour écarter l’herbe cramponnée à sa pauvre terre jaunissante, aucune pluie pour détordre les molles courbures du blé. Papillons comme cent petits chiffons pendants. Cigales comme cymbales désassemblées. Après le printemps, ce n’est plus le bonheur, ce n’est plus l’harmonie. Juste un qui-vive somnolent au front des palais. L’été est un temple dévasté et ses fidèles, jeunes merles et fauvettes éjointées, ont l’âme poreuse autant que le cœur fermé. On a beau dire, on a beau faire, l’été prolonge les misères.
(juin 2005)

quelques menues pensées sur le temps qui passe

plagette
L’Estartit, Catalunya, avril 2010
J’ai beau compter dans tous les sens, j’ai bien 43 ans ce matin. Mine de rien j’ai dépassé la moitié de ma vie et ma jeunesse est condamnée à un exil atroce. Qu’ai-je fait de tout ce temps ? Je n’ai pas le temps de chercher la réponse. Il faut avoir du temps devant soi pour écrire pleinement sur la vie pleine. Mais quand la vie déborde, il n’est plus temps d’écrire. Ecrire, ce n’est pas vivre. Et je m’en plains. Je reçois depuis plusieurs jours des spams de l’office de tourisme de Tahiti. Ses plages, ses palmiers, ses vahinés me tendent les bras. J’aimerais voler à leur secours, malheureusement d’autres affaires encore plus graves que l’isolement tropical me retiennent ici. Quelqu’un se dévoue ? Il faudrait accepter le destin comme le prix à payer d’une vie aussi belle qu’aléatoire. On ne prend pas moins de risques à l’acheter en solde. J’aurai beau compter dans tous les sens demain, j’aurai encore à peu près le même âge. Je vais tâcher de renouveler l’expérience régulièrement pour entretenir ma mémoire de la vie. Je devine déjà qu’il y aura un âge où je ne saurai plus trop compter. On ne peut pas compter sur le temps très longtemps. La nature est bien faite : le temps efface jusqu’à notre mémoire pour ne plus avoir à affronter la nostalgie. « La nostalgie que je ressens n’appartient ni au passé ni au futur » : en cherchant encore un peu, Fernando Pessoa aurait pu inventer la machine à arrêter le temps s’il n’était pas mort à 47 ans.

la bondissante

grenouille
Grenouille rousse (Rana temporaria), Chambarans, Isère, juin 2010
Revenues de la forge des eaux, les grenouilles continuent de s’incliner devant soi, presque écrasées sous leur propre poids de gomme d’amidon et de caoutchouc verruqueux. Elles nous regardent avec une déférence exagérée, nous faisant croire à leur fragilité molle jusqu’à l’apitoiement. On en oublierait qu’elles sont capables de bonds de deux mètres, un hop! et puis c’est tout, que tout ce temps passé à nous scruter docilement les a gonflées d’un élan prodigieux, et qu’il est déjà trop tard pour tenter de les retrouver, évanouies dans l’éclair de leur saut sur l’inextricable écheveau de souches, de glaise et de feuilles mortes, là où la forêt recouvre notre curiosité d’un linceul aussi brun que définitif. « Elles ont bondi, comme ce que l’on aurait tenu trop longtemps serré dans un poing de pierre ou de glace.  » (Philippe Jaccottet, Après beaucoup d’années).

la trame de ces jours

ble
Chambarans, Isère, juin 2010
La campagne noyée de grains m’ôte la peine de la bouche. Le frisson des blés qui s’agitent au passage du soir fait courir la rumeur d’une solitude à tout brin. Obscure révérence des épis sans répit. Valse abattue sous le vent, la pluie, la grêle. Ce n’est pas juin, ces vagues à l’âme-là.

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